L ANCIEN
Les batailles judiciaires ne sont pas rares entre les riverains de la Garonne. Ses déplacements^ ses corrosions lentes ou ses percées brutales fournissent une ample matière aux conflits de toute espèce, compliqués encore par l'incertitude de la jurisprudence et rendus plus féroces par la richesse de l'enjeu, le haut prix des alluvions en litige.
Miquel n'aurait certainement pas échappé au papier timbré s'il avait eu affaire à quelque voisin riche, bien apparenté en ville, sachant comme il faut s'y prendre pour parler aux messieurs du tribunal. Heureusement pour lui, les pêcheurs ou les sabotiers d'Estorrebaque, les orpailleurs ou les vanniers de Tortonde n'étaient que de piètres bonshommes, des citoyens bas percés, incapables les uns et les autres de tirer de leur maigre substance de quoi nourrir un procès.
Un seul, Mataly, l'orpailleur, un jeune homme, plus avisé que les autres, avait envie de lancer l'affaire et d'attacher le grelot ; mais c'était un mange-tout qui devait au tiers et au quart, et sa signature, que Pierril possédait en son armoire,
apposée au dos d un engagement de cent pistoles, le mettait pour le moment à la merci de son créancier. Faute d'argent, il dut se tenir tranquille.
Autant en firent les ponts-et-chaussées après quelques essais de barrage aussitôt emportés par la rivière, qui finalement donna raison à Pierril.
Les Albarèdes étaient à lui, à lui seul.
Certain de n'être pas évincé au bon moment, l'heureux propriétaire pouvait se mettre en besogne ; une besogne assez rude et pourtant très simple ; il n'y fallait qu'un peu de patience et un couteau de dix sous.
Rien autre chose à faire que de couper de menues branchettes de peuplier et de saule, de les tailler en sifflet et de les planter dans lalluvion.
Pierril y travailla pendant cinq ans.
Les crues mêmes ne l'arrêtaient pas.
11 plantait avec de leau jusqu'à mi-jambe.
Après ces cinq ans, il se trouva que les petits morceaux de bois ayant jeté des feuilles, puis des branches, une bonne moitié de l'ancienne
l'ancien. y 9
Garonne, de la gaure ainsi qu'on appelle ces restes de fleuves abandonnés par le courant, était changée en taillis ; des feuilles dessus, de l'eau en dessous, un terrain vaseux, coupé de fossés, parceié en un archipel d'îlettes microscopiques communiquant ensemble par des passerelles, des palanques faites d'un arbre mal équarri jeté en travers.
Tout cela rapportait peu, par exemple, et de longtemps Pierril n'en retira pas d'autre récolte, à part la dépaissance de deux vaches, que des sardines d'eau douce, des anguilles, des barbillons et autre menu fretin qui se faisait prendre chaque fois que montait la Garonne, dans les nasses tendues au permis des fossés.
On vivait là-dessus, aux Albarèdes, et d'un peu de pain qu'on avait soin de ne manger que bleui de moisissure, afin d'amortir l'appétit. Mais bientôt, dès que les saules furent de taille à être vendus pour la coupe et l'herbe assez abondante pour nourrir un troupeau plus nombreux, l'argent commença de tomber à belle et claire musique dans le gousset de Pierril.
6o l'innocent.
Et, après l'argent, les honneurs, le respect des voisins, les coups de chapeau du notaire chargé de placer ses économies, les poignées de main du marchand de bois, à qui il vendait ses arbres, finalement, aux premières élections qui se firent, le titre envié de conseiller municipal.
Malheureusement sa femme n'était plus là pour triompher avec lui. La pauvre âme était morte par force, comme on dit, épuisée de fatigue et de privations.
Pierril s'ennuya de sa Pierrille.
Il aurait langui tout à fait sans l'enfant, le jeune Miquel, un garçon selon son cœur, robuste, vaillant, un vrai riviérain qui, pour le caractère comme pour la figure, rappelait son père trait pour trait. Même son de voix, mêmes grimaces, même tendresse pour l'argent.
Aussi s'entendaient-ils à merveille et vivaientils, malgré la différence d'âge, quasiment en camarades, toujours dans les pas l'un de l'autre, s'éreintant aux mêmes besognes, et le soir, après les soupes mangées, parlant marchés et cultures comme des associés. Excellente école et qui pro-
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fita plus à Miquel que les leçons du régent. A Tâge où ses amis pensaient encore à lever des nids sur les arbres, le petit homme savait déjà la manière de faire les écus.
Et il en faisait !
Pour acheter, pour vendre, pour connaître la dimension d'un arbre en l'entourant avec les bras, pour toiser une génisse en foire, pour évaluer du foin en tas ou de la luzerne sur pied, il avait le coup d'ceil aussi juste qu'un ancien.
La grande amitié du père pour le fils se vit bien quand, ses dix-huit ans étant venus, il fut question de lui trouver femme. Afin de la lui avoir plus riche, il vida sa bourse, il retourna ses poches. Comme plusieurs autres qui s'en sont repentis plus tard, l'avare n'hésita pas à faire donation pleine et entière de ses biens à l'enfant.
Il ne s'en repentit jamais.
Pourvu qu'il fût écouté, consulté, que lui faisait le reste ? Avec Miquel l'argent était en bonnes mains.
Même, un peu plus tard, quand la volonté du
nouveau maître se fit sentir, quand Ramoundil la bru, bientôt émancipée, mit le bonhomme à sa place, qui n était plus la première, le vieux resta du même cœur attaché aux intérêts communs, possédé comme avant de Tunique pensée de l'accroissement, de la prospérité des AÏbarèdes.
Il prenait autant de plaisir que si ces choses avaient été siennes, à renifler au printemps l'odeur des prairies mûres, à caresser la croupe des fortes vaches agenaises occupées à ruminer dans Tétable.
Quand les nouveaux épousés endimanchés, pimpants, lui tout en noir comme un monsieur, elle en bonnet blanc à fleurs, des dentelles au cou, un châle long sur les épaules, montaient en jardinière pour se rendre au marché de Sarraïs, il jubilait à les voir.
Ça lui tenait chaud au cœur, ça l'empêchait de sentir l'abandon où on le laissait, la vieillesse qui commençait à venir.
Elle vint tout à fait et ce fut son premier grand chagrin de se voir infirme, les bras mous, la mémoire absente.
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Plus rien là, ni là !
Il tâtait ses bras amaigris, il se frappait le front, il se désolait. De lui-même alors, plutôt que de paresser, il se condamna aux besognes des femmes, il prit le fuseau, fila la laine en gardant les brebis.
/Mieux encore : il économisa sur sa nourriture, mesura sa portion de pain à son travail ; si ses entrailles criaient la faim, tant pis pour ses entrailles !
Du reste, il ne songeait pas à se plaindre, il n'était pas malheureux 5 il consentait à tout, les choses allaient bien ainsi.
Satisfait des autres, indifférent à lui-même, Pierril vivait désormais dans le rêve éveillé des vieillards et des sourds, inerte, enfoncé en luimême, comme enveloppé déjà des ombres dernières.
DIX CONTRE UN
(Suite et fin.)
E papier une fois lu, il s'était fait un
silence.
Gorjôlis, Alric, Biro-Souiél, Gaulémas, Croquelardit, Sardos, toute la bande s'était reculée à l'écart.
Bernade, égarée, très pâle, fixait obstinément les yeux sur Donat, qui ne la regardait pas.
L'air résolu, les dents serrées, faîne des Aibarèdes marchait droit sur les journaliers.
Miquel essaya de le retenir.
— Laisse donc ! laisse donc ! disait-il en le tirant par la manche.
dix contre un (suite et fin) . 6f
Mais son fils le repoussa de la main rudement.
Arrivé devant la bande, il croisa les bras et,
tantôt l'un, tantôt .l'autre, il les toisait du regard :
— Alors, demanda-t-il, vous voulez les Albarèdes ?
Il parlait lentement, à voix basse, ayant peur de lâcher la tempête de colère qui le gonflait à crever.
Les associés se regardèrent un moment indécis , ne s'étant pas concertés pour répondre.
Ce fut Gorjôlis qui porta la parole.
— Nous ne voulons pas toutes vos terres, déclara- t-il avec tranquillité. Nous réclamons notre part, voilà tout.
— Ta part ! ta part ! balbutiait Donat ; ta part ! Attends ; si tu n'es pas un lâche, je vais te la régler tout de suite. Avance, je vais te la faire embrasser, cette terre que tu voudrais nous prendre ; je t'en donnerai à manger jusqu'à ce qu'elle t'étouffe... Voleur ! voleur ! voleur !
Mais Gorjôlis ne se troublait pas :
— Tu n'as donc pas assez d'un procès que tu en cherches un autre? Ce que tu viens de dire,
Donat, le juge de paix pourrait te le faire payer cher.
— Assez, mon ami ! assez ! intervint pour la seconde fois Miquei.
Donat continuait :
— Je paierai donc, mais je parlerai, dit-il. Puisque tu m'y forces, je dirai par qui furent volés, Tan dernier, les jeunes peupliers que Jean de Maquefabe avait plantés à Bramelaïgue. J'étais à l'espère de la loutre cette nuit-là, caché dans les amarines, et tu me touchas presque avec les feuilles des arbres que tu emportais. Ose dire non ! Les transplantant à cette heure-là, le soleil ne risquait pas de les flétrir, pas vrai, l'honnête homme ?
— Vous l'entendez, vous autres? vous témoignerez , se contenta de répondre Gorjôlis , s' adressant aux journaliers.
— De jolis témoins ! qui ne valent pas mieux que l'accusé. Vous êtes tous de la même confrérie. Oui, toi le premier qui as le toupet de lever le nez, toi, Biro-Soulél. Combien de fois t'ai-je pardonné, trouvant tes oies dans nos mais!
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Tu ne faisais pas l'insolent alors, tu pleurnichais, tu tâchais de m'enfariner : Mon bon Donat par-ci î mon brave Donat par-là ! Et moi, qui me laissais prendre î Ah ! tas de crève-la-faim, ça vous irait, hé ! de jouer aux messieurs, de vous promener les mains dans les poches en regardant pousser vos arbres ? Tu trouverais ça plus commode, pas vrai, Sardos, que de tresser tes osiers pour monter des paniers à pigeons ?
— Sans doute, et pourquoi pas, l'ami ? répliqua l'interpellé. Autant nous que d'autres. Ne dirait-on pas, que toi et les tiens, vous êtes des bourgeois de père en fils ?
— Des bourgeois, non ; mais des vaillants, des économes et non pas des propres à rien comme vous. Tu ris, Gaulémas! ça t'amuse, tout ça ! Toi aussi, ça te conviendrait de te coucher dans le lit des autres. Imbéciles î Et vous vous imaginez comme ça que, parce que nous sommes en République, ces messieurs du tribunal vont perdre leur temps à écouter vos raisons ? Jamais ! vous en serez pour votre argent et pour votre honte : c'est moi Donat qui vous le dis. Et ce
sera bien fait. Par exemple, quand vous en serez à mendier votre pain, ne venez pas quêter à la porte des Albarèdes. Si vous avez besoin de quelqu'un, vous irez trouver celui qui vous a sans doute enjôlés, celui qui vous a fait venir dans la nasse, cette canaille de Mataly...
— .Mataly? présent!... Qu'est-ce qu'on lui veut à Mataly ?
L'homme descendu de son bateau, sans qu'on l'entendît, arrivait à l'improviste.
. Et Bernade aussitôt se jetait sur son père, mettait la main sur sa bouche pour l'empêcher de parler.
Mais il se dégagea lestement.
— Eh bien ! quoi ? tu as peur qu'on me mange? Laisse donc! nous allons rire un peu, n'est-ce pas, vous autres ? Et il clignait de l'œil aux camarades. Puis s'adressant à Donat : A qui en as-tu, mon garçon ? Qu'est-ce qui te fâche ? Serait-ce rapport à ce papier marqué qu'on vous a servi tout à l'heure? La belle affaire ! Et de quoi vivraient les procureurs, de quoi se nourrirait le citoyen Ucafol, si tout le
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monde était d'accord ? Voyons ; on avait de la terre que la Garonne a emportée chez le voisin, on la réclame. Vous l'avez eue à vous tout seuls, vous en avez profité vingt-neuf ans; maintenant c'est notre tour. Vous ne consentez pas ? Eh bien ! les juges prononceront. A toi mon ami, il te revient ceci ; à toi il te revient cela. Toi, mon garçon, tu as gagné ton affaire ; toi, tu as perdu, tu paieras. Et tout est réglé gentiment, sans avanie, sans mauvaises paroles, comme ça doit se faire entre braves gens. Voilà. Tiens, perdant ou gagnant, écoute, Donat : le soir où les jupes noires décideront, je t'offre à dîner au Grand- Saint-Tinian. Ça te convient-il?
— Assez raillé, Mataly ! En attendant que vous soyez chez vous ici, toi et ta bande, faitesmoi le plaisir de filer un peu rondement. Entendez-vous, les autres? Montrez-moi les talons, s'il vous plaît.
— Ne bougez pas aucun, commanda tranquillement Miquel, qui avait repris son sangfroid à mesure aue s'échauffait Donat. Ne bougez pas. Ce n'est pas lui le maître. Si vous
voulez gagner votre journée, il n'est que temps de se remettre à l'ouvrage. La digue presse. Quel que soit le gagnant du procès, il ne gagnera pas grand'chosesila Garonne emporte les Albarèdes. Au chantier, vivement, ceux qui veulent toucher leurs trente sous ! Et toi, porte-malheur, vilain oiseau, ordonna-t-il en se tournant vers Ucafol, envole-toi d'ici et tâche qu'on ne t'y revoie pas de longtemps.
Ucafol ne se le fit pas dire deux fois; envoyant un salut gracieux à la société, il commença de gagner le large.
Mais quelqu'un l'accrocha au passage, serrant, à la déchirer, si peu qu'il résistât, sa redingote un peu mûre.
— Ucafol, je t'en prie, implorait l'ancien : dis-moi ce qu'il y avait dans le papier.
— Pas grand'chose, mon vieux Pierril, presque rien, une simple citation, une petite affaire à régler devant les juges entre ces messieurs et vous. Ils ne vous réclament que la moitié des Albarèdes.
Ayant glissé la chose en douceur à l'oreille
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du grand-père, le malicieux gratte-papier se déroba prestement^ comme celui qui a mis le feu à une pièce d'artifice.
L'effet ne se fît pas atcendre.
Pierril chancelait, atterré...
— La moitié des Albarèdes î balbutiait-il. Sa voix s'étranglait.
Un élan de colère le ranima pour une seconde, le fit se cabrer, poing levé, contre les journaliers.
Mais le bras, raidi pour menacer, se détendit subitement et battit l'air; les genoux ployèrent, l'ancien chuta à terre, s'abattit en avant d'un seul coup.
Donat avait couru à son secours. Agenouillé près du grand-père, il soulevait sa tête, frappait dans ses mains.
— De l'eau î de l'eau ! criait-il.
iMais l'eau, jetée à pleines écuelles aux tempes de l'évanoui, ne le faisait pas revenir.
Tête nue, le col de la chemise ouvert laissant voir la toison de poils qui grisonnait sur sa robuste poitrine, le vieillard ne bougeait pas plus que l'arbre auquel on l'avait adossé.
La vie le quittait ; ses bras pendaient inertes et déjà le sang s'en allait de son visage houleux d'abord, froncé dans une grimace de colère, apaisé maintenant, fixé dans une sérénité de pierre.
— Si l'on allait à Sarraïs chercher M. Oustric ? suggérait Bernade; une saignée le sauverait peutêtre.
— Laisse voir, répondit Miquel ; j'ai peur qu'il soit inutile de déranger le médecin.
Il se pencha sur le vieux ; l'oreille collée à sa poitrine, il écouta un moment :
— Rien, conclut-il en secouant la tête. C'est fini. Le père est mort.
Mort ! cela fit une minute de silence.
La vanité du procès, le vide de leurs colères, l'inanité de leurs âpres et décevants labeurs, peut-être les uns et les autres sentirent-ils cela confusément.
Miquel s'était mis à arranger Pierril. Il avait boutonné le col de la chemise, allongé les bras ; sans trembler, très soigneusement, il avait abaissé les paupières sur le regard des^eux fixes, largement ouverts.
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Gorjôlis, Nataly, Biro-Soulél, tous s'offraient à porterie corps aux Albarèdes.
Donat refusa.
— C'est vous qui l'avez tué; je vous défends de le toucher. Mon père et moi, nous le porterons bien.
— Et qui ramènera le troupeau ? objecta Miquel.
— Moi ! répondit l'Innocent, se laissant glisser du haut de l'arbre, d'où il avait suivi, sans y rien comprendre, les incidents de la dispute.
Les brebis oubliées étaient revenues à leur péché du matin. La saveur amère des jeunes pousses ayant excité leur appétit, elles tondaient à belles dents les amarines de la digue.
— Vaillante ! Vaillante î — héla l'enfant. Rappelée au devoir, la chienne, depuis un
moment distraite et troublée, et qui allait des uns aux autres, du troupeau à son maître, et de son maître au mort, eut bientôt fait de rassembler les brebis. Pressant l'allure, tricotant de leurs jambes menues dans un nuage de poussière,
les bêtes, très en retard ce jour-ià, reprirent le chemin des Albarèdes.
Les gens partis, il restait encore un peu de recueillement en l'air, comme si la mort avait laissé de la solennité après elle.
L'herbe piétinée gardait le pli de la dispute, plus écrasée là où était tombé Pierril.
Rien ne bougeait.
Ce fut un grillon qui rompit le silence.
A la place même, au pied de l'arbre où l'on avait adossé l'agonisant, il commença de chanter ; d'autres lui répondirent. C'était comme une traînée de bruit qui gagnait de proche en proche, s'enflait prolongée au lointain des prairies.
En même temps, un frisson passait à la cime des branches ; des bourgeons démaillotés éclataient et les écailles résineuses s'envolaient dans une odeur d'encens.
Le vent s'était levé ; un vent tiède à poussées régulières, lentes d'abord, puis ardentes, appuyées, secouant, embrassant les arbres d'une folle étreinte pour s'adoucir ensuite en caresses dans une amollissante langueur.
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Cétait le vent du printemps, le vent de la sève, celui qui détend les fibres des écorces, qui fait monter jaune ou rouge la couleur de la vie au front des futaies mortes, peintes en gris par l'hiver.
Rien que la musique du vent dans les peupliers et des grillons dans l'herbe.
A des moments, les grillons chantaient plus fort; d'autres fois, c'étaient les feuilles.
Il y avait des minutes de calme où le bruissement des ailes d'or emplissait seul l'étendue. On eût dit des grelots secoués très loin par un attelage en marche. Puis, sur cette cadence, la chanson d'en haut reprenait; elle arrivait aussi ténue qu'un fil, elle montait, elle se répandait et décroissait aussitôt emportée en insaisissables murmures.
Ainsi pendant des heures.
Après, les bouffées de vent s'espacèrent ; les haleines, plus faibles, remuaient à peine les jeunes verdures.
Cétait le chaud de l'après-midi, accablant, à de certains jours de ce premier printemps, un
yô l'innocent.
printemps encore sans mystère, sans autre abri que l'ombre maigre, éparpillée des branches demi-nues.
Toujours le même grésillement d'insectes dans l'herbe, mais plus strident, comme attisé par les piqûres du soleil.
Puis, là-dessus, une batterie à petits coups secs, répétés, le bruit d'un marteau poussant un clou dans le bois.
Le charpentier travaillait là-bas, sous le hangar des Albarèdes, il assemblait des planches de peuplier de longueur égale; de bonnes planches bien unies, bien lisses entre lesquelles le défunt dormirait tranquille, solidement logé pour toujours.
Bientôt la cloche, à son tour, se mettait en branle. Un tintement tombait, s'en allait multiplié sous les hautes arcades des ramiers, sonores comme des voûtes.
Après ce tintement, un silence, puis un nouveau coup et un troisième à de longs intervalles. C'était le glas, la sonnerie lente à pauses solennelles , à vibrations larges brusquement étouffées en sanglots.
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Les gens d'Estorrebaque, les cultivateurs qui besoignaient penchés de ci, de là, sur la glèbe, se redressaient, écoutaient, la main posée sur l'outil. De l'un à l'autre ils s'interrogaient.
— Qui est mort ?
La funèbre annonce voyageait, soulevant des apitoiements de femmes, des : « Pécaïré! » des : ce Notre-Seigneur le garde ! » et des réflexions d'hommes résignées ou gouailleuses : « Son âge l'appelait! » dit l'un; et l'autre : « Logé pour rien et nourri de racines de fenouil à discrétion il va être content, le vieux grigou des Albarèdes ! »
Un mot, un geste, et le travail reprenait ; l'existence à quatre pattes, l'idée à l'argent, le visage sur le sillon.
Le glas avait fini de sonner.
La vie faisait toujours dans l'herbe et dans les feuilles sa musique printanière. Au bord de la digue, les dernières traces de la dispute, le dernier pli laissé par la mort, avaient disparu. Une fourmilière écrasée avait rouvert ses galeries; l'herbe foulée s'était redressée peu à peu.
Le soir venait.
Réveillés avec la fraîcheur, les oiseaux quittaient les fourrés, s'en allaient à la gagnée dans les champs; les gens aussi se remuaient, s'activaient avant la tombée de la nuit. Un piéton qui rentrait à Sarraïs hélait le passeur au bac de Lolière ; on entendait le bruit de la chaîne détachée qui heurtait les douves de la barque... Une poulinière lâchée traversait le pacage en secouant ses enferres ; une vache meuglait, les cornes en l'air, et d'autres tondaient l'herbe, le mufle baigné dans la vapeur d'or du soleil horizontal.
Le jour disparaissait; les braises du couchant mouraient en jetant des reflets aux nuées. C'était comme un bouquet de couleurs, de l'or, du vert, de l'améthyste, qui montait, fleurissait et s'effaçait aussitôt dans la pâleur du ciel.
Les ombres s'étaient évanouies ; l'obscurité arrivait. Timide, elle sortait des îlots, se montrait sur les lisières, puis, tout d'un coup, elle avait tout envahi. La terre fumait... des plantes plus hautes flottaient comme [décapitées audessus des prairies noyées de crépuscule. Une
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étoile s'allumait, puis Jeux. Elles tremblaient. Une, plus grosse, s'écrasait en faisant une large traînée d'argent dans la rivière. Les palissades, les lignes de peupliers, les cultures, tout se troublait, tout perdait pied dans le noir.
A de certains bruits seulement, à de certaines odeurs, on pouvait s'orienter. Des coassements limpides, sentant l'herbe humide, marquaient la direction de la gaure ; la rivière se devinait au parfum des menthes ; les ramiers, à l'odeur résineuse des bourgeons de peupliers.
8o l'innocent.