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gj^^^ES grillons et les courtilières s'arrêtèrent tout à coup de chanter le long de la digue. Quelqu'un passait. Doucement, frôlant le sentier de ses pieds nus, Bernade venait au rendez- vous.
Arrivée à l'endroit où Pierril était mort, elle fit une pause pour écouter.
Rien de suspect ; des pas légers, des bonds inquiets de bêtes nocturnes, des randonnées dans Therbe de renards ou de lapins; et c'était tout.
Personne ne la suivait ; personne ne l'avait entendue.
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Quittant le sentier, elle se jeta brusquement à gauche et disparut dans les branches.
Il y avait là, tout près, une coupure ancienne de la digue, un trou déjà à moitié comblé, garni de fascines, planté de saules en estacade ; un endroit très commode pour les rendez-vous, à cause de l'obscurité plus profonde qu'y faisait l'enchevêtrement des jeunes arbres, à cause aussi du bruit de la rivière grondant contre les enrochements de la digue de manière à couvrir la voix de ceux qui se cachaient.
C'était là que Bernade s'était donnée à son amant, un soir d'automne, et deux ou trois fois, depuis que les nuits se faisaient plus douces, c'était là encore qu'elle l'avait rejoint. Un peu inquiète déjà ces dernières fois, mais pas autant que ce soir. Jusque-là, c'était surtout la frayeur d'être surprise, une serrée au cœur au moindre bruit, une angoisse d'une minute, bientôt oubliée dans les bras du bon ami.
Ce soir, c'était plus sérieux. Elle avait peur d'être abandonnée par Donat.
Sans doute, le galant avait promis de l'épou-
ser. Mais quoi ? la lune et les étoiles, qui seules l'avaient entendu jurer, n'iraient pas témoigner contre lui; et si peu que, sa fantaisie une fois contentée, il lui eût pris envie de rompre, ce maudit procès manigancé à son insu par Mataly arrivait bien à point pour lui en fournir l'occasion.
Le fait est qu'il ne paraissait pas bien pressé de se déclarer à son père, le garçon. Depuis six mois, il allongeait la courroie, musait, biaisait, inventait des histoires, quand il lui aurait été si facile de la demander en mariage. Sa promesse l'ennuyait, voilà tout.
Ah ! si elle avait su le rêner court, tenir son envie à distance, avec l'envie qu'il avait d'elle, si pauvre fût-elle et lui si riche, certainement elle l'aurait conduit à ses fins. Mais non ; du premier jour, elle s'était donnée. Tant pis pour elle, après tout !
Et tout à coup, en pleine inquiétude, elle avait un soupir d'allégement à la pensée de ce qui aurait pu arriver, aux suites possibles de sa faute. De ce côté-là, par bonheur, il n'y avait aucun
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mal. Et cette certitude la réconfortait, la remontait un peu, lui donnait un brin de courage pour attendre son galatn.
Elle s'éveilla de rêver pour tendre l'oreille. On avait sifflé tout près ; une fois, deux fois. C'était Donat.
Elle s'était levée, elle avait pris la main de celui qui arrivait.
Il la repoussa.
— Ton père et toi, dit-il, vous faites du joli travail. Mes compliments à tous deux !
La nuit était trop noire pour que Bernade pût déchiffrer le visage de son ami ; mais sa voix, qui tremblait, en disait assez, et cette colère, qu'elle entendait sans la voir, l'épouvantait encore plus.
— Tu m'accuses, méchant ! tu m'accuses î balbutiait-elle. Comme si tu ne savais pas de quelle façon mon père et moi nous vivons ensemble ! Avec ça qu'il a l'habitude de me trahir ses secrets !
— Qu'il te les aies confessés ou que tu les aies devinés, peu m'importe. Ce qu'il complo-
tait, lui et sa bande, avoue que tu n'en étais pas ignorante...
Démontée par cette attaque, Bernade ne savait que répondre 5 elle cherchait ses mots.
— O Donat î Donat ! est-ce possible ! Te méfier de moi ! protestait-elle.
— Oui, certes, je me méfie, répétait l'autre, et même, j'aurais dû me méfier plus tôt. Bon sang ne peut mentir; mauvais sang non plus. A père canaille, fille menteuse. La chose est toute simple. Maintenant écoute ; voici ce que je suis venu te dire : Adieu, Bernade î tout est fini entre nous.
Il s'en allait.
Bernade se pendit à sa blouse et l'obligea de rester.
— Non, disait-elle, il faut que je te parle. Après, tu feras ce que tu voudras. Rien qu'un mot. Approche-toi. Me détestes-tu à ce point de ne pas vouloir me toucher ?
Raide, obstiné, Donat se tenait debout à coté de Bernade assise. Il avait laissé prendre sa main par la petite, qui appuyait sa joue dessus en manière de caresse.
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— Donat, mon ami, mon homme, comment peux-tu croire que je t'aie trahi? Voyons, réfléchis ; tu sais bien que je suis tienne, toute tienne. C'est triste à dire ; mais un père comme celui que j'ai, autant vaudrait n'en pas avoir du tout. Je n'ai que toi, rien que toi au monde. Tu m'as voulue, je me suis donnée à toi. Nous ne faisons plus qu'un... Oh! je t'en prie, ne me méprise pas, ne quitte pas ta Bernade ?
Donat se taisait.
— Tu as promis, tu tiendras ta parole, n'est-ce pas? Dis-le-moi, dis-moi oui. Que ton père et le mien bataillent l'un contre l'autre, ça les regarde ; nous sommes d'accord tous les deux.
— Les femmes, vous arrangez vite les choses, répondit Donat, toujours décidé à en finir, mais un peu rapaisé tout de même par les protestations de Bernade. Nous sommes d'accord... c'est bientôt dit. En attendant, le mal est fait. Ecoute -moi, puisque te voilà plus calme, je vais te parler raison. Ecoute. Je veux bien supposer que tu es innocente de ce procès, bien que ce
soit un peu difficile à croire. Mais le procès n'en est pas moins entamé et notre mariage impossible. Ni ton père, ni le mien surtout, n'y consentiront pour le moment ; et quant à envoyer des actes de respect, à nous mettre ensemble sans le consentement, autrement dit sans l'argent de mon père, je n'en ai aucune envie. Epouser dehors, à l'auberge, tendre le chapeau aux garçons d'honneur pour qu'ils y mettent de quoi payer le dîner de noces ! merci bien ! Et puis après ? Me louer à la journée, travailler chez les autres, manger du pain à crédit? Oh! que non ! Tu sais ce qu'on dit chez nous de Pitié et de Misère qui se marièrent ensemble ? Ils eurent un enfant qu'ils appelèrent Pécaïré ! Eh bien ! je ne veux pas de ce nom-là pour mon fils. Alors, que faire? Attendre la fin du procès? Mais les procès ont la vie dure. Quand s'achèvera-t-il, celui-ci ? Mettons deux ans. C'est bien long. D'ici là, notre fantaisie aura passé fleur...
Sans s'arrêter de lui parler, Donat s'était assis à côté de Bernade, avait passé le bras autour de sa taille et l'attirait à lui doucement :
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— Ça te chagrine, ce que je te dis là, ma pauvre Bernade; jt» le comprends; mais que veux-tu que j'y fasse? La faute en est à celui qui a soulevé ce maudit procès. Si j'ai été méchant avec toi tantôt, ne m'en veuille pas non plus. J'en avais gros sur le cœur contre ton père et contre toi. Puisqu'il faut nous quitter, ne nous quittons pas brouillés. Convenons de nos faits et séparons-nous de bonne amitié en nous disant au revoir. Qu'en penses-tu ? Rien de plus aisé, puisque personne ne nous a vus ensemble et qu'ainsi je n'ai pu te faire aucun tort. Nous aurons passé du bon temps l'un avec l'autre, et rien ne nous empêchera de recommencer plus tard si l'occasion le veut. Je souhaiterais que ce fût demain. Ça te va-t-il, petite ?
Donat avait débité son affaire tout d'une traite, satisfait du silence de Bernade, qu'il prenait pour un acquiescement à ses projets, heureux aussi de s'être déchargé de ce qu'il avait à dire et qui lui pesait depuis le matin.
— Que décides-tu, Bernade ? interrogea-t-il de nouveau.
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Etouffée de colère et de chagrin, la gorge nouée, Bernade se débattait dans une crise de désespoir. Pas moyen de parler et tant de choses à dire ! La colère, les larmes, tout partit, tout fit explosion à la fin.
— Va-t'en, lâche! va-t'en, renieur!... Je te déteste ! je te déteste !
Elle criait, sanglotait, crispée, roulée à terre, et, pour passer sa colère sur quelque chose, elle mordait l'herbe à belles dents.
— Tu mens ! oui, tu mens, Donat ! disaitelle. Tu ne m'aimes pas, tu ne m'as jamais aimée ! Tu dis si et moi je dis non. Quand tu courais après moi, tu courais après ton plaisir, voilà tout. Ah ! pourquoi t'ai-je écouté ? Avant de t'avoir connu, je n'avais rien fait de mal avec personne. Et maintenant !... Ah ! païen ! renégat ! lâche !
Ces insultes de femme, au lieu d'encolérer Donat, chatouillaient son amour-propre. Comme elle l'aimait, cette Bernade ! Très adouci, il inventait des excuses et, comme ce qu'il disait se perdait dans le torrent d'invectives que sa
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bonne amie lui crachait au visage, il lui envoyait sa pitié en caresses, cherchant sa bouche qui le mordait, ses mains qui l'égratignaient au vif:
— Va-t'en ! va-t'en ! criait -elle.
Il insistait, attendri par ses rebuffades, il attirait à lui celle qui ne le voulait plus :
— Tu te trompes, ma Bernade ! disait-il ; je t'aime toujours ! je t'aime !
En même temps, il s'efforçait de l'enlacer.
Mais l'obscurité aidant, elle parvint à lui échapper; et, se jetant sans savoir où à travers les saules, elle posa le pied au bord de l'eau, sur les enrochements de la digue :
— Approche, maintenant, si tu l'oses, cria-telle.
Et comme Donat, décontenancé, ne soufflait mot :
— N'as-tu pas honte ? ajouta-t-elle. Tu m'abandonnes, tu me méprises, et tu voudrais encore prendre ton plaisir avec moi !
— Quelle affaire, bon Dieu ! répliqua l'autre, à qui le sang-froid revenait. C'était mon idée que nous nous quittions bons amis ; tu ne veux pas :
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soit. Nous nous séparerons fâchés, puisque tu le préfères. Adieu !
Donat était parti. La colère de Bernade tombait peu à peu.
Elle s'était allongée là où elle était sur les pierres de la digue. Elle avait passé un bras autour d'un saule et laissait aller ses jambes, ses pieds nus qui frôlaient la rivière.
De se disputer avec son bon ami, ça l'avait épuisée, corps et âme. Elle s'abandonnait.
Et dans cet accablement, un mot lui revenait qu'elle répétait sans idée :
— Fini ! c'est fini ! disait-elle.
Et il semblait que ce mot s'accordât bien avec la douceur alanguie de cette nuit printanière, avec la plainte de l'eau soumise aux volontés du courant, avec le bercement des saules pliant aux souffles de l'air.
Fini!
Bernade ne souffrait pas.
Rien que ce navrement de tout son être et aussi des chaleurs subites au visage, aux mains qui lui faisaient chercher le froid de l'eau.