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son malheur ; mais son malheur ne l'empêchait pas non plus de songer à l'argent.
Le bateau se rapprochait.
Bernade n'eut que le temps de se rejeter en arrière dans les saules pour ne pas être aperçue. C'étaient les deux Biro-Soulél, le père et le fils, qui péchaient en maraude. Elle reconnut la voix du fils, qui tenait lepervier et commandait au père de godiller vers le large. Le bateau la frôla presque en tournant.
Elle s'était mise sur pied. Un peu de vaillantise lui remontait au cœur. Elle était décidée à vivre, à se défendre.
Avant tout, elle devait rentrer chez elle, et puisque ce rendez-vous était le dernier, ne pas se faire prendre en chemin.
Une chose l'inquiétait. Combien de temps était-elle demeurée à rêvasser et à pleurer, demimorte sur les pierres de la digue ? La nuit sans étoiles ne lui donnait aucune indication de Theure, et elle avait peur de trouver la porte de chez elle fermée par son père et verrouillée en dedans. C'est vrai qu'elle ne le redoutait pas
beaucoup cet homme, et qu'il ne s'avisait pas souvent, — et pour cause, — de lui faire la leçon. N'importe, c'était son père et, dans son abandon, elle se sentait un peu moins seule en pensant à lui. De ce côté seulement pouvait lui venir aide et pitié, revanche aussi, peut-être. Qui sait si ce procès qu'elle avait renié tout à l'heure ne lui ramènerait pas Donat, ne l'obligerait pas de s'humilier devant elle ?
— Allons, tout n'est pas fini; concluait-elle. Et vivement, elle reprenait le chemin du bac de Lolière.
Mais, à peine partie, elle s'arrêta tout à coup et porta la main à son flanc. Une faible secousse venait d'y vibrer, comme la détente légère d'un mouvement intérieur. Bernade tremblait. Comme toutes les filles de la campagne, initiée de bonne heure, par les soins donnés aux animaux, aux mystères de la maternité, elle savait bien des choses, celle-là entre autres ; elle n'ignorait pas ce que voulait dire cette pulsation de vie dans ses entrailles.
Mais était-ce bien sûr? D'autres signes, avant,
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auraient dû la prévenir. Il est vrai que ces avertissements manquent quelquefois.
Elle hésitait.
Une minute s'écoula ; puis, comme un peu rassurée, ne sentant rien venir, elle allait se remettre en marche, une nouvelle pulsation, plus distincte celle-là, monta du profond de son être et vint battre à fleur de peau, sous la pression de sa main.
Et Bernade se souvenait de la Guillalmète,une amie à elle, mariée depuis peu et qui, toute heureuse et souriante, lavait obligée la veille, par manière d'enfantillage, d'écouter, la main appuyée sur son ventre, l'enfant qui remuait.
Mais elle, Bernade, ne riait pas. Ses genoux fléchissaient ; une sueur d'angoisse lui mouillait les tempes.
Si quelqu'un ne la secourait pas, bien sûr elle allait mourir.
— Donat! Donat !
Comme si elle ne l'avait pas renvoyé tout à l'heure, comme s'il pouvait encore l'entendre, elle l'appelait à grands cris.
— Donat ! Donat !
Mais sa voix se perdait sans réponse, s'en allait dans les lointains des ramiers.
Anéantie, n'en pouvant plus, la pauvre abandonnée se laissa couler dans l'herbe, et couchée dans la froideur de la rosée nocturne, elle s'évanouit.
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lle n'était pas en train de dormir cette nuit-là, Bernade.
p$ A peine assoupie, un rien l'éveillait, la faisait se dresser sur son lit, et elle demeurait accoudée au traversin, l'œil clair dans l'obscurité de la chambre, l'idée nette 5 une idée toujours la même, hélas ! un doute qui la ressaisissait, aussitôt échappée du sommeil, et qui la blessait chaque fois comme d'une piqûre au cœur.
Était-ce bien réel ce qu'elle avait cru sentir, ce frémissement de ses entrailles qui l'avait si terriblement alertée, la semaine avant, un certain soir? Ancun signe n'avait reparu depuis 5 et
cependant elle restait agitée, inquiète, l'esprit au noir, trop ébranlée de la secousse pour retrouver son aplomb.
Le jour, ça allait encore. Tant bien que mal, la tête suivait le travail des bras occupés à mener la barque, à tendre les filets, à monter le pot-aufeu. Mais, la nuit arrivée, le corps étant au repos dans les draps, la tête partait. Tout de suite la peur la reprenait, ridée de la honte, du déshonneur possible, et les noirs pressentiments, les regrets, les mauvais rêves ne la quittaient plus jusqu'au matin.
Triste compagnie pour la pauvre fille, et bien nouvelle.
Elle dormait si dur jusque-là, et si elle s'éveillait par hasard, ce n'était pas pour penser à rien de chagrinant, au contraire. Elle songeait au baiser que Donat lui avait appliqué dans le cou la veille, en lui disant adieu, et qui la chatouillait encore; au rendez-vous quelle lui avait assigné pour la nuit suivante; et déjà elle se figurait l'entendre marcher pieds nus dans la grange, gratter au mur pour l'appeler.
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Ce qu'elle entendait maintenant, c'étaient, au lieu de son amoureux, les fouines qui prenaient leurs ébats sur le plancher ou le chien gîté devant la porte de l'étable, qui jappait en rêvant 5 et làdessus, venant du dehors, l'égouttement tranquille, continu de la pluie, une de ces pluies de printemps sans averses, sans bourrasques, douce, lente, bue à mesure par l'herbe nouvelle, par les feuilles tendres des cognassiers sauvages et des lilas prêts à fleurir.
Blottie dans un têteau de saule au fond du jardin, une chouette jetait son appel monotone; une plainte étouffée, mystérieuse, à laquelle une autre plainte répondait affaiblie avec la régularité d'un écho.
Hou! hou!
Bernade ennuyée se tournait et se retournait dans son lit. Ce hôlement Tapeurait à la longue. Pour qui soupirait-il, le triste oiseau ?
Mais, coupant la plainte funèbre, le rossignol bientôt se mit à moduler. C'était la première fois de l'année sans doute; on eût dit qu'il s'essayait, qu'il écoutait sa voix d'or se perdre dans les pro-
MBUOTHEQ
IOO L INNOCENT.
fondeurs du silence. Il s'enhardit peu à peu, il enfla le gosier et d'un grand élan, à tire-d'aile la chanson monta, s'épanouit comme un lis de feu sous le ciel noir.
La pluie tombait, la chouette continuait de hululer. Bernade n'entendait pas la pluie, n'entendait pas la chouette; elle était tout au rossignol. Non pas qu'elle portât grande attention à ses roulades ; mais à mesure qu'elles lui arrivaient, c'était comme si un charme avait opéré en elle. Toujours triste, mais d'une autre manière. Il lui semblait que quelqu'un lui contait ses peines, mais d'une si jolie façon, si délicate, si tendre, qu'elle avait presque du plaisir à en pleurer.
De très loin, comme appelés par la musique, des souvenirs lui revenaient; c'étaient d'autres printemps, des odeurs fraîches de lilas et d'épine blanche, des chants de rossignols encore plus pénétrants, encore plus purs. .
Le rêve et la chanson finirent brusquement. Un pas inégal, traînant sur le sable, buttant aux cailloux, avait mis le rossignol en fuite.
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La porte de la chambre s'ouvrit et se referma dans un juron.
— Est-ce vous, père? demanda Bernade, accoutumée à ces rentrées tardives de l'ivrogne.
Mataly lâcha un hoquet pour réponse. Accoté au mur, il se dépouillait à la hâte, soulier par-ci, veste par-là, et à peine tombé sur son lit, les quatre fers en fair, le sommeil le prenait, un sommeil de brute.
Adieu les rossignols ! Les chouettes, un moment effrayées, étaient revenues, les mauvaises idées de Bernade aussi. L'œil sec, le front plissé, elle réfléchissait.
Que fallait-il faire?
Avant tout, s'assurer de son état, éclaircir ses doutes.
Mais à qui se fier pour cela? qui consulter?
La Tantare?
Vingt fois depuis huit jours, ce nom s'était offert à elle; vingt fois elle l'avait écarté d'un geste de dégoût.
La Tantare ! . . . Elle revoyait aussitôt la maison basse, isolée, au bord du canal, la porte toujours
fermée, la fenêtre aveuglée de rideaux rouges et sur la façade, un lange d'enfant grossièrement imité, une perne, peinte en blanc sur la saleté du mur. La Terne Manque, comme on disait à Sarraïs; une enseigne toute gaie, toute innocente, et dedans, une sentine; dix métiers pour un, tous plus ou moins inavouables; une nourricerie d'enfants qui ressemblait à une fabrique d'anges, — une herboristerie pour femmes embarrassées, une auberge d amoureux errants...
La Perne blanqueî Quand les filles passaient devant, revenant en bande du marché ou de la vote, elles se poussaient du coude et chuchotaient en riant. Mais malheur à celle qu'on aurait vue roder seule en ces parages ! L'air qu'on y respirait était mortel pour l'honneur des filles à marier.
Bernade hésitait.
Ah ! si Mataly avait été un vrai père, un père comme les autres!
Mais comment se confesser à un être pareil, bon ou mauvais, muet ou bavard selon la qualité du vin qu'il avait bu à son souper î Mieux valait
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encore demander conseil à cette vilaine femme. Après tout, ce ne serait jamais qu'un quart d'heure de mauvais chemin; peu de chose auprès de la semaine d'angoisses qu'elle venait d'endurer.
Deux heures tintaient à la pendule dressée contre le mur du logis.
Le timbre criard vibrait encore et, comme s'il avait donné l'impulsion à la volonté hésitante de Bernade, elle avait déjà sauté du lit. Chaussée, vêtue en un tour de main, elle ouvrit doucement la porte et, sans jeter un regard sur son père, qui ronflait, étalé comme une masse sur ses couvertures, elle franchit le seuil de la maison.
La pluie avait fini de tomber.
Une lune brouillée, épaissie de vapeurs, pâlissait vaguement à travers les feuillages; de l'herbe luisait et un commencement de sentier blanchissait en avant dans le sillon de clarté que laissaient entre elles deux murailles de peupliers. Le sentier menait droit à la gaure de Tortonde, une Garonne morte qui communiquait encore par un bout avec le fleuve. Arrivée à un certain
arbre qu elle connaissait bien, la fille de Mataly se pencha, tira l'amarre du bateau; et déjà, plantée à l'arrière, elle godillait.
Nuit noire au bord de l'eau, sous les saules.
A de certains endroits reconnaissables à des chiffons de papier blanc attachés aux branches basses du rivage, Bernade lâchait l'aviron, plongeait la gaffe et ramenait une corde, un verveux. A la corde se tortillaient, crochées à fond, de jeunes anguilles, ou bien c'était un barbeau qui se débattait sciant l'eau, entraînant la barque jusqu'à ce que, serré fortement aux ouïes, il tombât avec les autres dans le panier.
Du fond d'une nasse, la pêcheuse, mordue au doigt, retira une lamproie énorme, une anguille de mer. Juste le poisson rare, la pièce de choix qu'il lui fallait pour apprivoiser cette gourmande de Tantare !
Bernade avait du bonheur.
Et tout ça s'était fait si vite!
La cueillette finie, elle avait encore une bonne heure de nuit devant elle; autant et plus qu'il n'en fallait pour faire son affaire à la Perne
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blanque, avant que les plus matineux de Sarraïs eussent ouvert l'œil. Déjà le bateau quittait la gaure, aussitôt pris par le courant du fleuve, mais si exactement manœuvré à travers les remous, qu'il touchait juste en face à une certaine brèche de la digue connue de Bernade et quelle avait visée sans la voir, par habitude, dans l'obscurité de la nuit.
Une fois à terre, il n'y avait que dix pas jusqu'à la grand'route qui s'en allait toute droite et fort tranquille vers un lumignon tremblotant au fond, qui éclairait l'entrée du faubourg. Après on tournait à gauche dans une ruelle en contrebas du canal, on suivait une rangée de masures basses, espacées, coupées de jardinets.
La Perne blanque était au bout.
Bernade hésita un moment, prise de timidité devant la porte. Rien ne bougeait dedans, et ce silence l'épouvantait. Un chien qui se mit à japper de l'intérieur l'obligea de se décider.
— Tantare! Tantare! appela-t-eile, aussi rassurée que si elle avait demandé le diable.
Un volet s'entrouvrit au bout d'un moment.
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— Que voulez-vous? fut-il grommelé.
— C'est pour un remède, mentit Bernade. Quelqu'un d'Estorrebaque qui va mourir...
Le volet refermé, la porte, une minute après, fut entre-bâillée discrètement, et dans l'ouverture, comme un coup de pistolet au visage de la petite, la lumière d'une lampe à schiste éclata brusquement.
— C'est mon père, Mataly, balbutia l'enfant; il a pris une sanglaçure avant hier à la pêche ; tout à l'heure il s'étouffait. Alors j'ai pensé à la Tantare. Et découvrant son panier : Tenez, ajouta-t-elle; voici une lamproie que j'ai prise en passant à la gaure de Tortonde. Si ça peut vous faire plaisir. . .
— Entre donc tout à fait, répondit la Tantare en poussant le verrou derrière Bernade. Dans la chambre nous serons mieux pour parler. Par ici; attends que je t'éclaire.
C'était comme une salle d'auberge; des tables à manger le long des murs et une alcôve avec un lit à l'ancienne mode, enveloppé de courtines. Sans doute, on y avait fait quelque dé-
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bauche la veille. Il y avait encore de la desserte sur une table, des verres avec du vin au fond, et dans lalcôve les draps pendaient, à moitié tirés hors du lit.
Entrée la première, Bernade fit mine de se reculer.
— N'aie crainte, il n'y a personne, dit la Tantare.
Elle avait posé la lampe sur une table et curieusement, en détail, elle examinait la lamproie : — C'est la première que je vois cette année, soupirait-elle. La Pé trille des Gourgues m'en portait quelques-unes autrefois. Mais avec le temps, on oublie ceux qui vous ont rendu service... Elle pèse bien six livres, celle-là! continuait-elle en soupesant l'animal, qui remuait, se tordait dans ses mains ; et justement, j'ai des poireaux jeunes, tendres comme la rosée qui poussent dans le jardin. Avec une bouteille de vin vieux ça va faire une sauce î . . .
La Tantare geignit : — Que veux-tu, ma fille? Il faut bien que les vieux prennent leur plaisir à quelque chose. — Puis, riant en dessous, et
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d'un geste amical prenant le menton de Bernade: — Ah çà, parlons de toi présentement, ditelle. Tu racontais que Mataly... Pourquoi mentir? Pas plus tard qu'hier, à sept heures, j'ai vu passer ton père rue Gilaque, et, à l'entendre rire et goguenarder avec l'un et avec l'autre, on ne se serait pas douté qu'il fût si près de tourner l'œil... C'est donc pour toi que tu venais, petite ? . . . Allons bon ! la voilà qui pleure à présent !
— C'est rien î ça va passer, Tantare, balbutia Bernade.
— Mais regarde-moi donc, est-ce que j'ai quelque chose sur moi qui te fait peur? C'est curieux 5 elles sont toutes comme ça la première fois; après ça change. Lève un peu le nez, pour voir !
Effrayante? Mon Dieu, non, elle ne l'était pas, la Tantare. Grosse, courte, tassée, le ventre en avant, elle avait une figure débonnaire, blette, mollasse, duvetée comme un fruit trop mûr, avec deux taches de pourpre étincelant aux pom mettes, vivante enseigne de son péché d'habitude, la gourmandise, l'amour de la viande
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rouge et du bon vin. Evidemment il n'y avait pas là de quoi s'effrayer. Et puis elle était si avenante^ si pateline !
— Allons, parle, ma fille; on t'écoute, disaitelle.
Mais Bernade ne desserrait pas les lèvres. C'était plus fort qu'elle, elle ne pouvait pas.
— Si timide, sainte Vierge ! reprenait la Tantare. Si tu ne paries pas, il faudra donc que je te devine. Et pardi, ce n'est pas si malin que tu crois. Si tu ne dis rien, tes yeux parlent. De si beaux yeux! On les a donc fait pleurer? Oh! je ne te demande pas le nom. Tous les hommes s'appellent traître. Il t'a enjôlée, dis, le scélérat! Il a fait de toi à sa volonté, est-il pas vrai? Et maintenant, pécaïré, après le plaisir, le déplaisir! Tu es embarrassée?
— J'en ai peur, mais je n'en suis pas sûre, et c'est pour ça...
— Pas sûre! En voilà une innocente!... Eh bien! compte sur moi. Viens, on va te dire le oui ou le non sur-le-champ.