‹ L'innocentChapitre 8 sur 14 · IIO LIN NOCE NT · texte numérisé non relu

IIO LIN NOCE NT

Et un moment après, quand Bernade, rouge de honte, sortit de l'alcôve où l'avait amenée la Tan tare :

— Eh bien! c'est oui, ma fille, prononça la vieille. Quand tu voudras, tu peux l'annoncer à ton bon ami.

— Hélas! lundi a fait huit jours, nous nous quittâmes brouillés.

Bernade tremblait, soupirait.

— Tinquiète donc pas, fillette, reprit la Tantare. Si tu veux, on arrangera cela et bientôt fait. Ni vu ni connu, tu seras comme avant, je te le jure...

— Non, non, je ne veux pas.

— A ton aise, mon enfant! On ne te guérira pas de force. Tu as raison, pardi! on t'approuve, on te loue. C'est ennuyeux ; seulement, si jeune, de renoncer à tout, à danser la polka, à s'attifer. Rien à faire avec ce diable de ventre ! Une jolie fille comme toi, quel dommage! Si bien faite, la peau si blanche, une peau de demoiselle! Et puis il y aura les affronts à supporter, les petites amies qui tourneront la tête pour ne pas te saluer.

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Et le père? Ah ! quelle jolie danse tu vas recevoir lorsqu'il saura...

— Tant pis! faisait Bernade.

— Oui, tant pis, quand il serait si facile! un remède de rien, de l'herbe seulement; une herbe du bon Dieu, qu'on fait bouillir trois heures environ, jusqu'à ce que l'eau soit réduite de moitié. Tu bois ça à cuillerées, le matin en te levant. Et crac ! la maladie de neuf mois est enlevée au bout de huit jours. Tu ne veux pas? Ça te regarde. Cependant, j'en connais plus d'une qui fait la brave maintenant, qui mettra de la fleur d'oranger à son bonnet le jour de ses noces, et qui, sans moi, bercerait maintenant son poupon. Si je t'en nommais une, ça t'étonnerait.

Bernade hocha la tête.

— Écoute, continua la Tantare, tu me promets au moins de ne pas me trahir? Eh bien! la Fine des Clottes, elle avait fauté avec le valet de son père, le grand Toine. Pauvre Finette! elle pleurait, elle aussi, elle ne voulait pas de mon remède. Elle est bien contente de l'avoir pris, maintenant. Et tant d'autres qui ne s'en vantent

pas ! Suzon la boulangère, Génie des Couchurles, et des riches et des huppées, des boutiquières, des bourgeoises... C'est-à-dire qu'en mettant deux par deux celles que j'ai débarrassées, ça ferait une procession aussi longue que celle de la Saint-Pinian.

Tout en bavardant, la Tantare avait tiré d'une armoire un petit paquet soigneusement ficelé 5 elle l'offrait à Bernade :

— Prends toujours, disait-elle, tu ne risques pas grand'chose à mettre ça dans ta poche. Prends. Tu verras, tu réfléchiras après. Une ou deux pincées dans une tasse d'eau. C'est compris?

Bernade n'ouvrant pas la main, la vieille insinua le remède dans le fichu, le glissa entre la peau et la chemise.

Incapable de dire un mot, l'enfant se laissa faire. Et comme elle se levait pour partir :

— Pour les autres, c'est vingt francs, insista la Tantare; pour toi, rien. Seulement, un de ces jours, si vous prenez quelque alose, une belle, eh ! parce que les autres il n'y a que des arêtes, laisse-la-moi en passant.

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La porte n'était pas encore refermée, Bernade touchait le franc bord du canal.

Il y faisait déjà moins noir et moins désert que tout à l'heure. Une lueur d'aube tremblait sur l'eau blême, des brumes flottaient, crevées au bord, à la pointe des joncs; des moineaux piaillaient dans les branches, des jardinières roulaient dans la rue Neuve.

Sarraïs s'éveillait.

Une paille dans les cheveux, les bras nus, le garçon d'écurie poussait, en bâillant, les battants de la porte charretière au Grand Saint- Tinian. Des commis, en manches de chemise, déboîtaient les volets des boutiques; une pharmacie , un magasin de modes entre-bâiilés , avaient l'air de sommeiller encore, l'œil à demi ouvert. De rue en rue, le panier de Bernade s'allégeait, laissait couler à poignées, dans le plat de faïence rouge tendu par les ménagères, les barbillons et les sièges, les perches zébrées de noir, les platusses, qui sont les soles de rivière, et les anguilles vivaces, qui se débattaient, prêtes à fuir.

Le panier se vidait et la poche s'emplissait à mesure de monnaie et d'argent blanc. Une jolie récolte! Plus de gros sous que de piécettes, mais des uns et des autres assez pour faire bouillir le pot-au-feu.

En une heure, Bernade avait gagné sa journée.

Avec le soleil luisant clair, avec la musique de l'argent dans sa poche, la fille de iMataly reprenait courage.

Ça la remontait, au lieu de rêvasser tête à tête avec son chagrin, comme ces derniers jours, de remuer, d'agir, de parler avec le monde. Même quand il lui revenait à l'idée, son malheur ne l'accablait pas autant. Après tout, elle tenait le remède dans sa main. Si sa faute lui pesait, elle pouvait se débarrasser de sa faute. Avec cette pincée d'herbes qu'elle portait sur elle, elle se sentait comme dégagée, presque absoute.

Les mauvaises raisons, les encouragements administrés tout à l'heure par la Tantare, lui revenaient plus amollissants, plus persuasifs. Rien que d'avoir passé cette porte, d'avoir respiré l'air de la Perne blanque, elle était toute retournée la

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petite; indulgente pour elle-même, disposée à mal juger les autres.

Ces filles qui passaient, qui la coudoyaient en riant, qui sait si elles n'en avaient pas fait autant qu'elle? Méchamment, elle les toisait, elle cherchait à découvrir leur faute sur leur visage. De la hardiesse lui venait; elle parlait plus haut, elle gesticulait plus librement qu'elle n'en avait Thabitude.

Cela jusqu'au bout du faubourg.

Une fois seule sur la grand'route, plus seule encore dans le sentier qui coupe vers la Garonne, son excitation tomba peu à peu. La fumée de vice qui lui était montée à la tête s'évaporait, la laissait aussi faible, aussi irrésolue que devant.

Et, vraiment, il y avait bien de quoi hésiter, de quoi frémir.

Boire une tasse de tisane ou deux, ça paraît bien simple. Qui le verra? Qui saura ce qu'il y avait dans la drogue? Personne sans doute; mais, une supposition : le remède agit trop fort, le médecin appelé se méfie ! . . . Et, sans ça même, la Tantare, qui ne vaut pas cher, ne peut-elle

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pas être arrêtée demain ? Et, une fois devant le juge, si elle parie!... Un mot de cette créature, il n'en faut pas plus pour conduire cette pauvre fille en prison. Et Bernade se souvenait d'une d'Estorrebaque, la Ton des Cabals, une malheureuse que les gendarmes avaient emmenée un matin. Elle la voyait encore passer devant elle, pieds nus, l'air égaré, un paquet de hardes à la main.

Jésus! s'il allait lui en arriver autant!

Cheminant toujours, elle était arrivée au bord de la Garonne.

Une faiblesse la prit au moment de détacher l'amarre du bateau et l'obligea de s'allonger au pied d'un saule.

Les yeux à demi fermés, distraite, elle suivait les soufflées des remous qui crevaient au fil de Teau .

Et, comme elle hésitait toujours, la tête rompue, le cœur malade, suant la peur et la honte, voilà, comme un appel à sa pitié, qu'une pulsation de vie, de cette vie obscure qu'elle balançait à détruire, battit à son flanc.

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