‹ L'innocentChapitre 9 sur 14 · CHEZ LA TANTARE. II · texte numérisé non relu

CHEZ LA TANTARE. II

Remuée au vif, attendrie par cette caresse inconsciente> elle prit le paquet d'herbes de la Tantare, et, d'un geste de dégoût, le lança devant elle, très loin, dans la rivière.

'vril est une bonne saison de pêche pour les riverains de la Garonne. Les aloses quittent alors leurs hivernages de FOcéan pour frayer en eau douce. A de certaines années, c'est une véritable invasion. Les filets en crèvent, les marchés en regorgent ; pendant quelques jours, les villages du bord de l'eau sentent la friture d'une lieue.

Or, comme on était déjà à la fin d'avril, Mataly, qui, par hasard, n'avait pas bu la veille, s'avisa un beau matin de décrocher le trémail et de descendre en rivière avec Bernade. Rentrant à la tombée de la nuit de Sarraïs, il avait entendu

les aloses jouer sur le gravier de Bramelaïgue et ça l'avait mis en fantaisie de pêcher.

Ils péchaient donc.

Arrivé au bon endroit, sur un fond de cailloux, en eau basse, le bateau s'arrêtait. On fixait le trémail à un pieu, à une souche d'arbre, au bord du rivage; on le dépliait ensuite en gagnant vers le large et on le ramenait en biaisant vers le gravier. Tout cela sans parler, avec des mouvements très doux. Le cercle étant ainsi fermé, il n'y avait plus qu'à tirer le filet, toujours silencieusement, maille à maille, de peur d'effaroucher les poissons.

A mesure que s'étrécissait l'espace libre, les aloses, qui d'abord avaient fait les mortes, se débattaient affolées, cabriolaient en l'air, buttaient contre les lièges flotteurs, jusqu'à ce que, traînées à sec, cueillies à travers les mailles, elles fissent le plongeon dans le bateau où leurs ventres nacrés chatoyaient au soleil.

Le filet vidé, Mataly secouait les épaules, Bernade tordait ses jupes ruisselantes, et l'on allait recommencer un peu plus loin.

L'un pas plus que l'autre d'ailleurs ils n'avaient l'air de porter une attention extrême à leur besogne. Ça allait tout seul; les bras, les jambes manœuvraient d'eux-mêmes avant d'être commandés. Et ils manœuvraient juste. A les voir opérer, on aurait dit que les pêcheurs connaissaient aussi bien le dessous que le dessus de la rivière. Et c'est vrai qu'à force de la labourer d'amont en aval et d'aval en amont, ils la savaient à peu près par cœur. Ici il y avait deux pieds d'eau et là cinq; à cet endroit, il fallait soutenir le filet en nageant et le soulever à cet autre à cause d'un arbre mort couché au fond.

Rien ne les étonnait. A peine si un juron partait, lâché par Mataly quand une alose rompait les mailles du filet. Le juron envoyé, il revenait à son calme, à ses gestes d'habitude, qu'il faisait en pensant à autre chose.

Il pensait au procès.

Une grosse affaire à mener pour un petit monsieur comme lui et qui n'avait pas fini de lui donner du mal. C'était bien quelque chose d'avoir endoctriné l'un après l'autre, d'avoir

ameuté ces gens d'Estorrebaque, un tas d'endormis contents de vivre au jour le jour et qui, sans lui; n'auraient jamais osé lever les yeux sur les terres de Miquel.

C'était beaucoup encore d'avoir empaumé le fameux Ricapel, V avocat radical de Sarraïs, d'avoir obtenu, moyennant la promesse peu coûteuse de quelques voix aux élections du conseil général, qu'il prît en mains gratis les intérêts des plaidants.

C'était beaucoup; ce n'était pas tout. Il y avait le tribunal, les juges, des réactionnaires, qui' se laisseraient couper la main, croyait-il, plutôt que de ruiner leurs copains des Albarèdes. Tant que Ricapel n'aurait pas fait sauter ces citoyens-là, on ne serait sûr de rien.

Et puis, s'il avait bien travaillé, l'autre, le iMiquel, n'avait pas dû perdre son temps. Que cuisinait-il dans sa marmite, ce sournois? Mataly aurait bien donné dix sous pour le savoir. Le samedi d'avant, jour du marché de Sarraïs, il n'avait pas été content de l'air ni des réponses du nommé Biro-Soulél, un des principaux de la

bande ; et, au moment de partir, il l'avait trouvé parlant serré dans un coin de l'auberge avec Trégan, le beau-frère de Miquel. Que pouvaientils bien comploter?

Mataly était inquiet, et, se raidissant des bras ou des reins pour tirer le filet, pousser la barque, il lui semblait qu'il pesait sur la volonté des juges, qu'il faisait violence au mauvais sort.

Bernade aussi avait de quoi songer. L'idée de sa faute l'obsédait. 11 lui semblait maintenant que ça se voyait sur elle. Le regard un peu hardi d'un voisin lui faisait baisser les yeux; elle tremblait, croyant y deviner une perfidie aux questions les plus innocentes. Elle avait peur surtout de sa figure un peu gâtée, comme il arrive dans les premiers temps de la grossesse, et c'est à peine si elle osait chaque matin se regarder dans son miroir.

Elle n'avait qu'une chance de salut, qui était de se déclarer à Donat. Et il n'était que temps de se confesser à lui si elle ne voulait pas qui! fût instruit par tout le monde.

Cependant elle hésitait, elle remettait chaque

jour cette démarche, épouvantée à la pensée du désespoir où la laisserait un refus. Le mieux qu'elle aurait à faire, dans ce cas, ce serait de se jeter dans la Garonne.

Et pendant quelle godillait, penchée au-dessus de l'eau, elle imaginait voir au fond une figure qui la regardait, une figure de morte qui ressemblait à Bernade.

Une chose lui arriva qui la troubla beaucoup.

Une plombée du trémail, frappant sa main appuyée au bordage, brisa net son anneau de cornaline, un souvenir de Donat, qui n'avait pas quitté son doigt depuis un an. La bague valait vingt sous, mais le souvenir valait plus cher. C'était, dans son idée, comme un anneau de fiançailles, un dernier lien qui lui restait avec son amant. Bien sûr, cet anneau brisé présageait quelque maheur.

Et le malheur, en effet, ne se fit pas attendre.

Presque au même instant, comme appelé par le pressentiment de Bernade, un bateau venait vers eux, mené très rondement par Jeanil des

pai

Iiettes, un voisin des Aibarèdes.

— Où vas- tu si pressé, l'ami? interrogea Mataly dès que le bateau fut à portée de l'entendre.

— Peut-être que je me presse pour rien, répondit l'autre, car j'ai bien peur que ce soit fini quand le médecin arrivera aux Aibarèdes.

— Aux Aibarèdes? Que se passe-t-il donc?

— Donat, tout à l'heure, a reçu un coup de pied de la Blonde, qui lui a ouvert la tête; il était comme mort quand je l'ai quitté.

Tout en débitant son affaire, Jeanil avait dépassé le bateau de Mataly, qui n'eut pas besoin de cacher la joie qui sortait sur son visage.

— A la bonne heure ! grommelait-il, voilà une nouvelle que je ne donnerais pas pour vingt aloses. Enfoncés, les Trémissal! Vive nous! Qu'en dis-tu, ma fille? ajouta-t-il en avisant Bernade immobile à l'arrière de la barque, pâle, consternée. Tiens, ajouta-t-il, j'ai assez travaillé pour aujourd'hui. Mets le poisson dans le panier; je vais le porter au Grand Saint-Pinian. Il faut que je parle à Ricapel. Eh bien! tu n'entends pas? Faut-il t'envoyer une potée d'eau à la

EN PÉCHANT LES ALOSES. I2f

figure? Allons, bonjour! Ne m'attends pas pour les soupes. Je déjeunerai probablement à Sarraïs.

Gai, alerte, filant d'un bon pas, Mataly avait disparu dans les ramilles.

Bernade n'avait pas fait un mouvement.

Le bateau, livré à lui-même, dérivait comme une épave; le courant l'attirait; un remous le prit, le fit tourner deux fois, le jeta en pleine eau. '

11 était déjà loin quand Bernade secoua sa torpeur.

Réveillée tout à coup, elle sauta sur l'aviron, et, godillant en désespérée, remonta la Garonne.

Arriverai c-elle à temps?

Le courant était dur, l'aviron était lourd. Il lui semblait qu'elle n'avançait pas. Quand elle fut au droit des Albarèdes, elle aborda n'importe où, noua l'amarre au plus tôt fait, et, sans plus réfléchir, prit sa course en droite ligne à travers luzernières et guérets jusqu'à la maison, jusqu'à la chambre.

Pas besoin de frapper d'ailleurs; tout était ouvert, la porte, la fenêtre, les battants de l'armoire

mise au pillage pour faire des compresses au blessé.

Donat était sur son lit, les bras pendants, les yeux fermés, endormi ou mort; et, sur le front terreux, un trou béait, une fente écarlate audessus de la tempe, d'où sortait, comme un serpent rouge un long caillot de sang.

C'était fini sans doute.

Quelqu'un le craignait du moins; un homme, assis les coudes aux genoux, plié en deux sur sa chaise et qui sanglotait la tête prise dans ses mains.

Pauvre Miquel!

L'Innocent regardait, affairé, curieux. Il avait trempé le doigt dans le sang de Donat et il s'amusait à peindre sur le mur.

— Où est Bièbe? interrogea Bernade en entrant.

— Au marché de Sarraïs, répondit Miquel sans se demander ce que venait faire là la fille de Mataly.

— Alors je vous engage à courir au plus vite vers les Gourgues; la Pétrille vous donnera sûre-

ment de l'eau de verveine. Il n'y a que ça qui puisse le remonter un peu. Toi, petit, cornmanda-t-elle ensuite à l'Innocent, prends ce cruchon et va le remplir à la pompe. Je vais lui envoyer de l'eau fraîche sur la blessure.

De quel droit ordonnait-elle à l'un, conseillaitelle à l'autre, cette fille? Miquel ne prit pas le temps d'y penser. Trop heureux d'agir, d'espérer, par conséquent, il sortit à la hâte.

— Soyez tranquille, lui cria Bernade comme il franchissait la porte, je le soignerai jusqu'à ce que vous soyez revenu.

En même temps, elle fermait la fenêtre, par où le grand soleil arrivait droit sur la figure de Donat. Puis, l'eau fraîche apportée, elle prit son poste sur une chaise, un doigt sur la gueule du cruchon pour amortir la force de l'eau qui s'épanchait doucement sur le front du blessé.

Au bout de quelques minutes, la gardemalade vit passer comme un frémissement sur tempes de son ami; les sourcils se contractèrent.

La vie revenait.

— C'est moi, m'entends-tu? moi, ta Bernade.

Donat souleva le bras, ébaucha un geste. Se baissant alors, mettant sa bouche à l'oreille du malade :

— Je suis enceinte, enceinte, entends-tu? articula la fille de Mataly.

Donat entrouvrit les paupières.

— Le veux- tu, cet enfant? Veux-tu m'épouser? Elle avait mis sa main dans celle de Donat.

Donat la serra deux fois faiblement.

Ce fut tout.

Du monde arrivait. Chemin faisant, Miquel avait rencontré M. Oustric, le médecin, qui venait escorté de Jeanil et de Bièbe, et il rentrait avec eux, le docteur en tête.

C'était un tout jeune monsieur, récemment débarqué de Montpellier avec son diplôme dans la poche et qui tâchait de rattraper en semblant de gravité ce qui lui manquait en âge. Noir de la tête aux pieds, avec un chapeau de vieux à larges bords et un air solennel sur une figure de bon vivant fraîche épanouie et qui n'aurait demandé qu'à rire, il s'avançait lentement.

Arrivé près du lit, avant de s'occuper du ma-

lade, il se fit expliquer l'affaire à nouveau. Puis, coupant la parole à Miquel :

— Ote-toi de là, petite! ordonna-t-il à Bernade, toujours plantée au bord du lit. Ouvrez grandement la fenêtre 5 je vais examiner Donat. . . Soutenez donc la tête!... ordonna-t-il encore.

Palpant la blessure, il continua à voix basse, comme pour lui-même :

— Forte lésion de l'os frontal 3 le muscle sourcilier est intéressé...

Et, s'étant tourné vers Miquel :

— Un pouce plus bas, il était mort, expliqua-t-il.

En même temps, il tâtait le pouls : Très déprimé par l'hémorragie, et il fronçait le sourcil : — Mais il n'y a pas de lièvre, — reprenait-il, et il souriait avec satisfaction. Puis, abandonnant la main du blessé : — Il y a de l'espoir, conclut-il 5 beaucoup d'espoir! Si, d'ici à demain, il ne survient pas d'accident cérébral, le malade sera en voie de guérison.

Sur une page déchirée du livre de comptes de Miquel, il écrivait, parafait son ordonnance :

— Une cuillerée à café toutes les demi-heures, de l'eau fraîche sur la blessure et du silence autour du malade, beaucoup de silence. — Et mettant le doigt sur la bouche, comme pour donner l'exemple, il sortit avec solennité.

Quand Miquel revint, ayant reconduit le médecin jusqu'au hangar, ce n'était plus le même homme, le désespéré de tantôt, l'attendri à qui Bernade avait pu commander comme à un enfant. Il avait repris son air de tous les jours, le pli narquois de la lèvre, la ride profonde entre les sourcils. Son œil clignotant ne promettait rien de bon :

— Maintenant, tu sais ce que tu voulais savoir ? dit-il lentement en toisant la fille de Mataly. Tu pourras porter des nouvelles toutes fraîches à ton père. Seulement, elles ne seront pas telles qu'il pourrait les souhaiter. Dis-lui que, si M. Oustric ne se trompe pas, Donat sera sur pied d'ici à cinq ou six jours. Allons, merci, petite, et bonsoir !

— C'est que... articula Bernade. Et, au lieu de s'en aller, elle fit un pas vers Miquel, comme

si elle avait à lui parler. Mais au moment d'avouer sa grossesse et de réclamer ses droits dans la maison, le courage lui manqua. D'ailleurs, puisque Donat allait guérir, il était plus séant de le laisser s'expliquer avec son père.

Bernade envoya donc un salut tout sec à son futur beau-père et partit.

Elle n'était pas tout à fait contente, ni rassurée ; mais un peu. Donat vivant, son secret confessé, c'était un gros poids ôté de sur son cœur. Elle pouvait espérer maintenant et ne se refusait pas ce plaisir.

Bientôt peut-être, acceptée bon gré mal gré par Miquel, elle rentrerait tête haute dans cette maison dont la porte venait de se fermer si brusquement sur elle.

Justement, comme si elle la saluait déjà pour gouvernante et souveraine des Albarèdes, Vaillante, la chienne qu'elle avait eu occasion de carresser plusieurs fois> étant avec Donat, se leva du fumier où elle sommeillait, couchée en rond et vint se frotter amicalement à ses jupes.

Et cela lui semblait de bonne augure.

Elle marchait d'un pas plus assuré le long des luzernières, le cœur gonflé de joie à la pensée que tout ça, tout ce qu'elle voyait, serait à elle un jour, à lui plutôt, souriait-elle en pensant à celui qui allait venir.

Donatme veut, Donat consent. Tout ira bien pourvu que Donat guérisse ! se disait-elle encore. Et ce doute seul faisait ombre à ses perspectives de bonheur.

Elle avait quitté le couvert des ramiers 3 et, devant-elle, au-delà delà grève plate, incendiée de soleil, au-delà de la Garonne, vive, pressée, étincelante, loin, dans une coupure entre les peupliers, un clocher montait, rouge dans la vapeur tremblante de l'azur.

Saint Pinian, le grand guérisseur, le thaumaturge de la Garonne !

Subitement inspirée, touchée au cœur, Bernade s'était mise à genoux.

Les yeux sur le clocher, les mains jointes, elle priait :

— Saint Pinian ! bon saint Pinian, écoutemoi ! Si tu guéris Donat, dimanche qui vient,

jour de ta fête, je te voue un cierge de trois livres tout en cire !

A peine avait-elle fini de prier, comme une réponse à son oraison, un son de cloche, un tintement grave venait vers elle à travers la solitude des ramiers, mourait en ricochets sur la rivière.

UcAngelus de midi sonnait au clocher de Saint- Pinian.

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l faisait obscur dans la chambre des Albarèdes. Rien qu'une tache de jour pâle tombant de la cheminée très large sur les cendres du foyer. La tranquillité des dimanches remplissait, enveloppait la maison. Et cette tranquillité paraissait plus profonde à cause du tintement recueilli des cloches voyageant à travers le vide des campagnes.

Donat sommeillait dans son lit.

Une voix partit tout à coup d'à côté, de retable, où son frère, laissé seul pour garder le malade et le bétail, s'occupait à panser les

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bœufs ; une voix suraiguë, frêle et vibrante comme un son de cristal.

L'Innocent chantait la mélopée du jour, la complainte de saint Pinian, dont la fête, célébrée ce dimanche-là à Sarraïs, attirait tous les gens du pays.

C'est, en forme de légende rimée, l'histoire du saint décapité ; la tête nimbée, trouvée par les pêcheurs, flottant sur la Garonne :

De peur alors ils s'enfuirent ; Mais la tête les appelant Dit : « Je suis saint Pinian.

Ces trois vers, pas une syllabe de plus, pas une de moins, s'étaient logés dans la cervelle du petit, le reste ayant fui par tous les trous de sa mémoire. Il les disait sans les comprendre, défigurant l'air et les mots et s'arrêtant net au milieu du couplet comme un merle au même endroit de la chanson, qu'il ne finira jamais d'apprendre.

Le chanteur faisait son entrée dans la chambre.

— Assez ! tu me casses la tête ! gronda Donat. Et, pour être plus sûr de rester en paix : Ecoute ! ajouta-t-il 5 on a caché le pain, il est en haut dans l'armoire. Monte sur la chaise ; bien ! Maintenant, coupe une tranche, je te le permets, à condition que tu iras la manger dehors, où tu voudras. Je n'ai pas besoin de toi jusqu à ce qu'on rentre de la messe.

L'Innocent obéit.

Accroupi sur le seuil, près de Vaillante, au chaud, dans la réverbération du mur blanc, il mangea son pain en tartine avec du soleil dessus.

Au lieu de l'engourdir comme la chienne, le piquant de la chaleur l'émoustillait, lui donnait envie de marcher.

Et il se donnait pour but d'aller au-devant de Miquel et de Bièbe en longeant la rivière. Un sentier accourcissait, coupant à travers les cultures. L'Innocent le suivit jusqu'à la sortie du ramier des Albarèdes.

C'était juste le bout du monde pour le pauvre

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enfant, qui, dans ses plus lointains vagabondages, n'avait jamais dépassé les terres familiales.

Qu'y avait-il après ?

Une curiosité l'attirait ce jour-là, quelque chose lui disait d'avancer.

II semblait que le passage de tout ce peuple en marche vers le pèlerinage eût établi un courant où il se trouvait entraîné.

Sans trop savoir ce qu'il faisait ni où il voulait aller, il prit le sentier qui, chevauchant la palissade, remonte en droite ligne vers Sarraïs.

Une troupe de pèlerins venait derrière lui, chantant à tue-téte. C'étaient des gens de Castelferrus, des garçons, des filles, endimanchés, les femmes avec des coiffages blancs, les hommes avec de larges cols de chemise frais empesés, tous avec des figures ouvertes, réjouies, pavoisées d'oeillades et d'éclats de rire.

Ce monde-là, entrevu en tournant la tête, troubla fort le petit qui pressa l'allure pour le distancer et qui le distança en effet, mais pour

tomber sur une autre bande qui cheminait en avant, le prenant ainsi entre deux feux.

Que faire ?

Dégringoler au plus vite de la palissade et se couler dans le fourré. Mais là aussi, il y avait du monde ; un bonnet à rubans rouges, un béret bleu qui se levèrent de l'herbe et détalèrent sans se retourner, vite, vite.

Le pays était décidément trop peuplé.

Pris en queue et en tête, menacé à droite, effarouché à gauche, désorienté, mort de peur, l'Innocent finit par donner dans une file de bonshommes qui cheminaient sur la palissade : un homme mûr et trois garçons coiffés du béret blanc des meuniers. La vue de l'Innocent, accoutré comme d'habitude de sa vieille jupe et de sa veste en lambeaux, mit la troupe en belle humeur :

— Eh ! Court-d'Esprit ? où vas-tu si pressé? cria l'aîné des garçons. Méfie-toi, l'ami; tes culottes te tombent !

— Laisse-le donc tranquille, intervint le père, un farceur > la bouche fendue d'une oreille à

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l'autre à force de rire. Ne vois-tu pas que le pauvre diable a sa place retenue à la Chapelledes-Fous? Il n'a pas une minute à perdre s'il veut que saint Pinian le guérisse.

Ces risées firent hâter le pas à l'Innocent, mais sans profit 5 d'autres plaisanteries, un peu plus loin, le cinglèrent au passage. Et bientôt le sentier débouchant sur la route nationale, en pleine cohue de voitures et de piétons, ce fut une huée terrible qui salua l'arrivant.

— Ahou ! ahou î l'Innocent î A la chapelle ! à la chapelle !

Et les coups de fouet claquaient en l'air, les grelots carillonnaient, les galopades des poulinières écrasaient le sol, entraînant dans un nuage de poussière les jardinières, les charretons, cahotés, dansant à hue et à dia avec leur charge-, une pleine voiturée de monde, des rubans envolés, des blouses bleues ballonnées au vent de la course.

Ballotté, bousculé, écorché par une roue, visé par la pointe d'un brancard, l'Innocent avait perdu la tête. Il fuyait.

Tout-à-coup, la route s'étrécit, le sol se fit plancher. Des barrières de bois peint en noir couraient des deux côtés en manière de rampe 5 des câbles en fil de fer s'effilaient en longues courbes et des morceaux d'eau vive luisaient sous les pieds dans les fentes, entre deux solives.

L'Innocent traversait la Garonne sur un pont suspendu.

Après le pont, c'était, devant lui, une chaussée entre des marécages, une route pavée où la foule s'entassait toujours plus serrée, à mesure qu'on approchait de la ville, du clocher de Saint- Pinian dont la coupole romane portée sur un double rang d'arceaux de briques rouges, emplissait presque l'étroite perspective ouverte entre les murailles vertes des peupliers.

On arrivait.

Des files de chariots, les brancards en l'air, encombraient la montée du faubourg. Des portes d'écuries grandes ouvertes montraient des alignements de chevaux encaqués l'un dans l'autre comme des sardines dans un baril.

Et dans la rue, les chrétiens n'étaient pas

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moins tassés. Un bruit montait de la foule, comme une vapeur de cris et de paroles, déchirée à de certains moments par le glapissement des marchands d'images peintes et de chapelets.

O cette rue ! ces murs de brique qui se rapprochaient, se rejoignaient au fond comme pour le prendre, quelle épouvante pour l'Innocent. Et tous ces curieux empilés sur les trottoirs, ces figures en grappes suspendues en l'air, dans l'embrasure des croisées, que faisaient-ils là? Qu'avaient-ils à crier après lui :

— A la chapelle ! à la chapelle !

Il galopait et les rues défilaient, tournaient, se croisaient devant lui, entrevues dans le pêlemêle, l'incohérence d'un rêve...

Cela, jusqu'à ce que, franchissant sans s'en douter un parapet, il vint tomber au beau milieu d'une procession de pèlerins ; toute une paroisse suburbaine qui, bannières au vent, se rendait à la basilique.

Encore quelques minutes, et coupant obliquement une placette noire de monde, houleuse et bruissante, le cortège gravissait entre deux ran-

gées d eclopés, de manchots tendant leur sébile et hurlant leur complainte, les marches de pierre usées et branlantes qui donnent accès dans le parvis.

Du seuil, l'église parut immense à l'Innocent, peu s'en fallut qu'il ne se reculât, qu'il ne se rejetât dans la foule, effaré à l'aspect des voûtes en surplomb, épouvanté par le regard douloureux des martyrs dont les figures pâles ressortaient sur la joaillerie fulgurante des vitraux.

Mais avant qu'il fût revenu de son trouble, il se trouva appréhendé au corps par deux hommes galonnés, armés de hallebardes, et poussé dans une chapelle voisine du maître-autel. La grille s'ouvrit et se referma à grand bruit de ferraille, et les barreaux noirs, solidement forgés, se dressèrent entre l'église et le prisonnier. Où était-il?

Mystère.

Les cierges n'étant pas allumés, le lumignon du sanctuaire envoyait seul des lueurs mourantes dans l'angle du mur ou on l'avait jeté. Encore ce peu de jour s'éteignait au bord de la grille ; au delà, dans l'intérieur de la

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chapelle, du coin où il gîtait, l'Innocent ne distinguait rien. Des marches descendaient on ne sait où 5 un peu d'humidité luisait à droite ; un suintement de la muraille ; au-dessous, les ténèbres...

N'osant pas regarder de ce côté, le prisonnier tournait ses yeux vers le sanctuaire.

Là de l'or brillait presque à portée de sa main ; c'était la châsse de saint Pinian, une boîte longue avec un toit doré ; dans le ventre de la boîte un oeil s'ouvrait, une sorte de lucarne très ornée avec du verre par-dessus. Du monde remuait autour ; des hommes, des femmes venaient avec un piétinement silencieux, posaient sur le couvercle des bouquets de rieurs des champs, des narcisses jaunes, des glaïeuls roses qui poussent dans les jeunes blés. Ayant laissé leur offrande, ils s'agenouillaient et baisaient l'un après l'autre les compartiments où l'on voyait représentés debout avec un cercle d'or autour de la tête, des personnages tout en or. La cérémonie faite, les hommes se redressaient, ôtaient la poussière de leurs pantalons à coups

de mouchoirs et s'en allaient à la file. Quelquefois des femmes menaient avec elles de petits enfants et les soulevaient pour leur faire embrasser les reliques. D'autres portaient un cierge allumé qu'elles remettaient, leurs dévotions une fois terminées, aux mains d'un individu à blouse noire qui soufflait dessus aussitôt.

Hommes et femmes passaient en remuant les lèvres ; tous ayant la tête baissée et les regards très doux.

L'Innocent s'amusait à les dévisager à mesure, et tout à coup, parmi ces figures indifférentes, une venait vers lui, éclairée de la flamme d'un cierge qu'elle portait devant elle ; une figure connue celle-là, et cependant tout autre qu'il ne la voyait d'habitude, attendrie, la prunelle ardente, la bouche crispée par un sourire douloureux et suave.

Aïou ! qu'avait-elle donc Bernade, et pourquoi cette larme qui perlait au bord de ses longs cils?

L'enfant avait envie de l'appeler, mais avant qu il eût ouvert la bouche, elle avait disparu et

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d'autres figures de femmes s'avançaient, s'encadraient entre les barreaux noirs ; des jeunes, des vieilles, des brunes, des blondes, celles-ci pleines, rebondies, vives et rouges autant que l'aube, celles-là ridées, hâlées aux quatre vents du ciel, labourées de mille plis par la griffe de la vieillesse.

Il s'en présenta une après cent autres, une figure d'homme qui fit frissonner l'Innocent. La mine dure et soucieuse à son habitude, les yeux secs, les lèvres rentrées, Miquel s'agenouillait au pied de la châsse, et ce qu'il avait à demander à saint Pinian ne manquait pas d'importance, à en juger par l'ampleur de ses génuflexions et le sérieux de ses prières.

Presque à la suite du maître des Albarèdes, ses ennemis, les plaideurs d'Estorrebaque, Biro- Soulél, Gorjôlis et compagnie, tous grands contempteurs des curés pendant la semaine, mais dévots le dimanche à leur manière, vinrent, Mataly en tête offrir un énorme cierge qui devait amadouer le saint et faire pencher du côté de la bonne cause les faveurs du Très-Haut.

Pauvre saint Pinian ! Comment allait-il faire pour contenter tout ce monde ?

Hélas ! ils n'étaient pas, — les trois quarts, — plus purs ni plus désintéressés, que ceux des plaidants, les vœux que ces pèlerins de campagne lui adressaient en frottant le nez à ces reliques.

L'un pensait à sa vache sur le point de vêler, l'autre à ses fèves roussies par les gelées tardives, et cet autre encore au champ de son frère, un morceau de ramier que carrerait si bien le domaine, si le pauvre garçon, déjà valétudinaire et pas trop bon à grand'chose, s'en allait en paradis.

La santé, la récolte, l'héritage, ils ne sortaient pas de là. La récolte surtout. Du blé, du vin, des arbres! Changée en grenier ou en cuve, remplie jusqu'au bord de froment ou de vin, la vaste nef de l'église aurait été trop petite si le bon thaumaturge avait exaucé les vœux de ces quémandeurs.

Les fleurs laissées par eux en offrande avaient beau sentir bon, leur parfum ne suffisait pas à

purifier l'acre odeur d'argent émanée de ces âmes rustiques. A peine sur le nombre, si quelque souhait plus délicat sortait du cœur d'une mère en souci pour la vie de son enfant, ou d'une fille navrée d'un chagrin d'amour. Tout le reste ne soupirait que pour les écus.

Cependant, le défilé touchait à sa fin. Les visiteurs s'espaçaient auprès de la châsse. Des chuchotements étouffés, un bruit de chaises remuées, annonçaient l'heure prochaine de la grand'messe. Bientôt un homme parut agitant un lumignon au bout d'un roseau et les cierges l'un après l'autre étoilèrent la pénombre ; des lustres étincelèrent en l'air, des candélabres déployèrent leurs branches fleuries pareilles à des constellations.

En même temps, les richesses de l'autel resplendirent ; les peintures de murs, les monstres des chapiteaux commencèrent à vivre, les pierres, les émaux insérés dans l'orfèvrerie de la châsse jetèrent des éclairs.

« Tarer noster qui es in cœlis. . . » gémit une voix dans le fond de la chapelle.

L'Innocent se retourna. La chapelle était habitée.

Sur le fond de vieil or des ex-voto qui faisaient aux murs et à la voûte comme un revêtement, un relief de miracles, des vivants se mouvaient au bas des marches dans une espèce de crypte taillée dans l'épaisseur du mur.

Près de l'enfant, sur les dalles humides, des individus se tenaient les uns accroupis, les autres à genoux, quelques-uns adossés aux murailles ; corps grêles, figures pâles, regards étincelants ; les uns agités, secoués par des tics nerveux, tordus en des poses funambulesques et douloureuses, les autres pris dans une rigidité cataleptique, les yeux fixes, le visage mort. Très inquiétants tous î

L'enfant se reculait effaré. Si un de ces genslà marchait sur lui. mettait la main sur son épaule ? L'idée seule de ce contact le faisait se dresser d'un bond, se jeter en désespéré sur la grille, et inutilement il meurtrissait son front aux barreaux...

Ce qui se passa à partir de ce moment dans

LA SAINT- PINIAN.

la chapelle et dans le sanctuaire, l'entrée des prêtres, leurs évolutions autour de l'autel, l'Innocent ne vit tout cela qu'à travers la fumée d'un cauchemar...

Les fous à ses côtés se débattaient, roulaient les yeux, aboyaient énervés par la musique ; de l'autre côté de la grille des fantômes habillés d'or ou d'argent se promenaient en chantant des mots qu'il ne comprenait pas ; et chose plus terrifiante encore, je ne sais quelle bête énorme leur répondait, tapie au fond de l'église, envoyait à larges soufflées une plainte déchirante, une grondée de colère qui crevait sous les voûtes et se brisait à la minceur trépidante des vitraux.

L'Innocent se rencoignait, s'enfonçait dans le mur. On eut de la peine à le rassurer, après la cérémonie, quand les parents et les gens d'église vinrent prendre les malades miraculés ou non enfermés dans la chapelle, pour les assister, les maintenir au besoin pendant le trajet de la procession qui se fait chaque année à l'issue de la grand'messe.

Le petit se laissa emmener sans résistance 5

fO L INNOCENT.

docile aux commandements des prêtres, il prit rang dans le cortège ; et il ne fut pas le moins regardé de la troupe à cause de ses jambes nues et de sa figure enfantine curieuse à voir dans l'ébouriffement des cheveux blonds.

Qu'eût dit Miquel, lui si glorieux, s il eût aperçu son fils, son fils, son propre sang offert en spectacle aux badauds, soumis à la honte d'une exposition publique ? Mais Miquel n'était pas là. A peine la messe dite, le maître des Albarèdes avait pris le chemin de l'îlot des Mirgoules en compagnie de son beau-frère, Trégan, le maître sabotier de la rue Neuve, avec qui il était en marché pour une coupe de saules.

Quant à l'enfant, il n'avait aucun sentiment de cet affront. Sa frayeur étant passée, il prenait plutôt plaisir à figurer dans le cortège, à renifler l'odeur de l'encens.

La cérémonie l'amusait, et il naurait pas songé à la quitter sans la vue d'un champ de blé et d'une allée d'arbres apparus au bout d'une petite rue du faubourg que coupait la procession.

LA SAINT-PINIAN. I f I

Cette verdure donna dans l'œil du prisonnier. Sans plus réfléchir, d'instinct, il prit sa course, et comme la ruelle se trouvait à peu près déserte et la campagne toute proche, il n'eut pas trop de mal à s'échapper.

If2 L INNOCENT.

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