‹ L'innocent et le traitre: Dreyfus et Esterhazy: le devoir du garde desChapitre 3 sur 6 · BORDEREAU · texte numérisé non relu

BORDEREAU

Bans nouvelles m'indiquant que vous désirez me voir, jq voua adresse cependant, monsieur, quelques rensei meut s intéressants :

Jo Une note sur le frein hydraulique du 120 et la manière dont s'est conduite cette pièce.

2° Une note sur les troupes de couverture (quelques mo« dincntioDs seront apportées par le nouveau plan).

3* Une note sur une modification aux formations do j 'artillerie.

4° Uue note relative à Madagascar.

&* Le projet de manuel de tir de l'artillerie de camp (14 mars 1894).

a Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer et je ne puis l'avoir à ma, disposition que très peu de jours. J^e ministère de la guerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps et ces corps sont responsables ; chaque officier détenteur doit remettre le sien après les mauœuvres. Si dpno vous voulez y prendre ce qui vous intéresse et le tenir à ma disposition après, je le prendrai,

à moins que vous ne vouliez que je le fasse copier in extenso et ae vous en adresse la copie.

« Je vais partir en manœuvres. »

Le Matin racontait d'une manière encore plus mélodramatique que V Eclair la scène de la dictée du bordereau et il parlait longuement des expertises en écriture.

Les gens de sang froid observèrent que tandis que l'Eclair reconnaissait que les experts n'avaient pas été d accord et que le bordereau n'était pas une preuve suffisaute de la culpabilité de Dreyfus, le Matin l'invoquait comme une preuve décisive.

Leurs doutes augmentèrent.

IU trouvèrent enfin que cette publication, venant à la Vbilte de l'interpellation Castelin, faisait partie de ces savantes manœuvres à l'aide desquelles l'Etat- Major ne cessait de se livrer à l'égard de l'opinion publique.

Ils continuèrent de s étonner que les mystères de l'affaire Dreyfus fussent publiés par ceux qui avaient prétendu, au moment de la condamnation, qu on n'en pouvait rien dire sans faire courir les plus graves dangers à la France.

Ces indiscrétions ayant été commises, ils furent surpris d'entendre le général Billot déclarer le 18 novembre a la Chambre des députés :

■ L'instruction de l'affaire, les débats, le jugement ont eu lieu conformément aux règles de la procédure militaire.

«i Le Conseil de guerre, régulièrement composé, a régulièrement délibéré.

« Il y a donc chose jugée, et il n'est permis à personne de revenir sur le procès.

a Mais les motifs, d'ordre supérieur qui ont nécessité en ÎS94 le jugement de l'affaire à huis-clos n'ont rien perdu de leur gravité. »

Les gens qui n'étaient pas aveuglés par la passion se dirent : l'histoire de la pièce secrète, publiée par l'Eclair,

d'après de3 renseignements fournis évidemment par l'Etat-Major, ne serait donc pas vraie? Ce serait bien étonnant.

Le Ministre de la guerre prétend que le huis-clos est toujours indispensable; ce n'est cependant pas l'opinion de ses subordonnés de l'Etat-Major, puisqu'ils ont raconté dans YEclair tous les détails de l'accusation et que le Matin a pu publier le fac simile même du bordereau.

Dans son interpellation, M. Gastelin n'avait qu un but : affirmer de nouveau, en termes déclamatoires, la culpabilité de Dreyfus, uoe histoire de tentative de corruption auprès du rapporteur du Conseil de* guerre — démentie, du reste, aussitôt par M. Charles Dupuy — un prétendu propos de M. Puybaraud à « 1 honorable M Tey.-sonuières », rayé de la liste des experts du Tribunal civil; le récit de prétendues et romanesques tentatives d'évasion; des accusations d'espionnage contre M. Hadamard, le beau-père de Dreyfus.

La Chambre des députés vota à l'unanimité, moins cinq voix, un bel ordre du jour de M. Castelin invitant « le gouvernement à rechprcher, s'il y a lieu, les responsabilités qui se sont révélées à l'occasion et depuis la condamnation du traître Dreyfus et à en poursuivre la répression ».

Il fait partie de ces manifestations qui, avec les articles de la Libre Parole, de YEclair, de l' Intransigeant , du Petit Journal, étaient destinées à agir sur l'opinion publique et à montrer Dreyfus entouré « des complices civils » dont

Earlait le général Mercier dans son entrevue du 28 novemre 1894 et çrui se sont évanouis.

Mme Lucie Dreyfus avait^ adressé une pétition protestant contre la condamnation de s«»n mari et s'adressam à la Chambre pour obtenir justice. — Cette pétiiion fut rejetée.

Le rapporteur, M. Loriot, disait : « Cette dame, s'appuyant sur un article du journal VEclair, se plaint de ce que ni son mari, ni le défenseur de ce dernier, n'aient été

appelée à prendre connaissance dès pièces secrète» communiquées au Conseil de guerre. »

Il ajoutait : « Une considération domiae tout : C'est 1© resprct de )& chose jugée. *

Les hommes qui ont quelque souci du respect de Ifc loi se dirent :

— Mais s'il y a eu des pièces s *crètês, comme Ta raconté l'Eclair, il ne saurait y avoir respect de la chose jugée, puisque l'illégalité commise annule te jugement du 23 décembre 189 k.

Scheurer* Résiner, Dreyfus et Esterhasy

Le 29 octobre 1897 parut dans le Matin un article contenant cette déclaration de M. Scheurer-Kestner :

— Je suis convaincu de l'innocence de Dreyfus» fit» plus que jamais, je suis résolu à poursuivre sa réhabilitation.

Cette parole de M. Scheurer-Kestner produisit une profonde impression.

Les antisémites ne pouvaient pas accuser M. Scheurer- Kestner d'être juif. 11 est protestant.

Ils ne pouvaient pas dire que s'il prenait en main laqueslion Dreyfus, il y avaitquelque intérêt. Il n'avait pas besoin do faire du bruit autour de son nom. Vice-président du Sénat, il n'avait pas d'ambition, et, comme l'ont prouvé les événements, il né pouvait que compromettre sa situation.

Riche, on ne pouvait pas l'accuser d'être victime d'une corruption pécuniaire. Enfin, on ne pouvait pas soupçonner cet Alsacien d'être porté à l'indulgence pour un traître.

Si Cet homme quittait la sérénité de son existence pour

E rendre en main une cause appelée à déchaîner tant de aines et de fur. ur- contre lui, il fallait reconnaître qu'il ne pouvait être guidé par d'autre mobile que l'amour de la vérité et de la justice

M. Gabriel MonoJ, p:ofrsseur de l'Ecole des Hautes Etudes, ancien élève de l'Ecole des Chartes, déclara qu'il partageait l'opinion de M. Scheurer-Kestner.

M. Bernard Lazare publia une nouvelle brochure. Il s'appuyait sur des preuves morales et sur des contre expertises en écriture. Alors les partisans de la condamnation dirent:

— Quelle valeur ont-elles?

Mais si les contre-expertises en écriture n'ont pas de valeur, pourquoi les expertises en auraient- elles davantage?

La Libre Parole, Y Intransigeant, les journaux qui avaient été les premiers informés de l'arrestation de Dreyfus et qui avaient fait campagne c ntre le général Mercier jusqu'à ce qu'il se fût décidé à poursuivre, éclatèrent en injures, en cris d'indignation, en calomnies contre M. Scheurer- Kestner.

Le 14 novembre, M. Scheurer-Kestner, dans une lettre publié par le Temps, dit :

« J'ai donc affirmé ma conviction, me réservant d'en communiquer l<s éléments, en premier lieu, au gouvernement lui-même; il me paraissait meilleur, à tous les égards, que le gouvernement eût tout l'honneur et le mérite de la réparation.

« Dès le 30 octobre, dans un entretien avec le Ministre de la guerre, j'ai démontré, pièces en mains, que le bordereau attribué au capitaine Dreyfus n'est pas de lui, mais d'un autre. Je l'ai prié de faire une enquête sur le vrai coupable.

c Le Ministre, sans d'ailleurs me demander c'o lui laisser ces pièces, me promit cette enquête, qui ne devait porter que sur des faits postérieurs au jugement.

« J'eus soin de le mettre en garde contre de soi-disant pièces à conviction plus ou moins récentes, qui pourraient être l'œuvre du vrai coupable ou de personnes intéressées à égarer la justice et l'opicion.

« Il me demanda, par contre, de ne rien ébruiter de notre conversation pendant quinze jours, et prit l'engage*

ment de me f.i're connaître le résultat de ses recherches. Dfig) i- lois, j'ai attendu en vain, et les quinze jours sont écoulés. Voilà la cause de ce silence qui a para si long.

« C'est inutilement, d'ailleurs, que j'ai demandé à voir les pièces qui établissaient 'a culpabilité du capitaine "Dreyfus. On ne m'a rien offert, on ne m'a rien montré.

r Et, cependant, j'avais spontanément déclaré que, devant des preuves, j»î m'empresserais de reconnaître publiquement mon erreur. Vuus qui me connaissez, mon cher ami, vous Favez bien que je n'aurais pas hérité devant une rétraction à laquelle m'eût obligé l'houneur. »

Les journaux antisémites et de TEtat-Major lancèrent dans la circulation le mot de «Syndicat Dreyfus», qui fut leur « tarte à la crème! » Ces deux mots répondaient à Uni?, hs arguments.

En réalité, Scheurer-Kestner qui, longtemps, avait cru à la culpabilité de D eyfus, avait senti sa conviction ébranlée parce qu'il avait entendu dire en Alsace. En France, il ne connaissait que depuis peu M. Leblois, qui, né û Strasbourg, comme le lieutouant-colooel Picquart, anci<>u ch f du bureau des renseignements, son ami d'eu ance, avait été mis depuis quelques mois au courant de la vér té.

M lis M. Leblois ne lui avait livrée que sous le sceau du srcret. M. Scheurer-Kestner n'était pas encore dégagé lorsqu'il reçut la visite de M. Mathieu Dreyfus, qu'il n'avait jaoïais vu. C lui-ci lui dit :

— Vous savez le nom du véritable auteur du border^nii ?

— Oui, lui dit M. Scheurer-Kestner; mais je ne suis pas autonsé à le dire.

— Mais si je vous le dis, vous ne le démentirez pas.

— Non.

— Esterhazy.

Ifm

— C'est bien ce nom, répondit M. Scheurer-Kestner; comment l'avez-vous connu ?

— Un banquier, M. de Castro, a acheté sur le boulevard le fac similé du bordereau. Il en a reconnu immédiatement l'écriture pour celle d'un de ses anciens clients. Il Ta confronté avec les lettres qu'il avait reçu de lui. Il y a idendita d'écriture, et il est venu, le 7 novembre, me donnner ce nom avec preuves à l'appui.

La Dénonciation

Le 15 novembre, M. Mathieu Dreyfus communiqua aux journaux la lettre suivante, qu'il avait adressée à M. le Ministre de la guerre :

« La seule base de l'accusation dirigée, en 1894, contre mon malheureux frère est une lettre missive, non signée, non datée, établissant que des documents mi li' aires confidentiels ont été livres à un agent d'une puissance étrangère.

« J'ai l'honneur de vous faire connaître que l'auteur de cette pièce est M. le comte Walsin-Esterhazy, commandant d'infanterie, mis en non activité pour infirmités temporaires, au printemps dernier.

« L'écriture du commandant Walsin-Esterhazy est identique à celle de cette pièce.

c ' Il vous sera très facile, Monsieur le Ministre, de vous procurer de l'écriture de cet officier.

« Je suis prêt, d'ailleurs, à vous indiquer où vo s pourriez trouver des lettres de lui, d'une authenticité incontestable et d'une date antérieure à l'arrestation de mon frère.

a Je ne puis pas douter, Monsieur le Ministre, que, connaissant l'auteur de la trahison pour laque* le mon frère a été condamné, vous ne fassiez prompte justice. »

L'Instruction

Le Ministre de la guerre invita le gouverneur de Pana à ouvrir uoe enquête judiciaire sur M- Walsin-Esterlwy; cette enquête fut confiée au général de Pellieux commandant par intérim la place de Paris ; eu môme temps, on apprenait que le commandant Pauffin de Saint-Morel, chef de cabinet du général de Boiadeffre, était venu trouver M. Henri Rochefort « de la part de son chef, » disait celui-ci. Le 18 novembre, le gouvernement communiqua aux journaux, la note suivante :

« Une punition de trente jours d'arrêts de rigueur a été « infligée à la date de ce jour au commandant Pauffin de « Saibt-Morel, par le chef d'état-major général de l'armée « pour avoir lait à un journaliste une communication in- « ter dite par les règlements et les ordres du ministre. »

Les gens qui ont quelque souci de la discipline de Parmée considérèrent que l'enquête sur Esterhazy commençait par une comédie.

Le* commandant Esterhazy n'était pas arrêté : les journaux qui lui étaient dévoués étaient pleins de récits de la sollicitude du général de Pellieux pour lui ; on ne faisait aucune perquisition à ses divers domiciles.

Le Gouvernement ne se décidait à faire venir le lieutenant-colonel Picquart de Tunis que^sur la réclamation de journaux. Le général de Pellieux faisait faire une perquisition le 3 novembre chez lui pendant qu'il était en naer. Les journaux de l'état-major auuonçaient qu'il venait en ami et en prisonnier, et transformaient le commandant Walsin-Esterhazy en accusateur.

Le colonel Picquart lui disant : « Les témoins ne sortirout déterre que lorsque vous aurez fait arrêter Esterhaay. » Le général de Pellieux répondit : « Mes chefs n'ont pa a juge à propos de J* faire. »

&e Gouvernement et l'affaire ^sterhazy

Interpolé te 18 novembre, M. le général Billot, ministre <lfc U fiUÔTrS. rôCQflput avoir eu un entretien confidentiel iveft M- Sfiftaurer Kestner : « Il m'a montré des pièce» qu/il PP |P'4 P a * laissée* et qua je n'avais qualité de recevoir. » M» ta MÎPi»tre de la guerre établisaait ensuite une équivoque en disant que le gouvernement avait invilé «M. Scheurer-Kestner a le saisir dans les formes prescrites par la loi. »

Que voulaient dire If S jn.Q{s : % formes prescrites par la loi ? » Les formes prescrites par la loi ordonnent au garde des sceaux de prendre l'initiative dans les cas révélés par V Eclair et par MM. Scheurer-Kestner et Mathieu Dreyfus.

Le 5 décembre, question de M. Castelia à la Chamhre des députés, transformée en interpellation par MM, Sen> bat, socialiste, et de Mun ? de l'extrême droite, tous les, deux d'accord; il est vrai que M. Sembat est un qlève du Collège Stanislas.

Ce lut alors que M. Méline déclara qu'il n'y avait "pas « d'affaire Dreyfus. » Le général Billot ajouta que, « en 1ÛU âme et conscience, il croyait que Dreyfus était justement condamné. »

Le 7 décembre, nouvelle interpellation au Sénat. M. le ministre de la guerre et M. le président, du conseil déclarèrent qu'ils n'avaient pas voulu que le gouvernement prît l'initiative de la révision « pour ne pas ébranler l'autorité de la chose jugée. »

Ils montraient, par cela même, qu'ils avaient prié M. Scheurer-Kestner de prendre une autre voie, en faisant ce

?ue Voltaire avait fait, il y a près d'un siècle et demi, en 762, pour Galas. Quand les pouvoirs publics ne remplissent pas leur devoir, il faut que les particuliers fassent ce qu'ils ne font pas, et ils ne peuvent agir que par les seuls moyens qu'ils aient à leur disposition: l'appel à l'opinion publique.

Du reste, ce ne sont pas eux qui ont donné l'exemple : car les publications de la Libre Parole, de Y Eclair, de l'Intransigeant, la démarche de M. Pauffin de Saint-Morel, montrent que les officiers de l'état-major, qui avaient fait de la condamnation de Dreyfus, une affaire personnelle, avaient eu soin de s'adresser à elle par les moyens auxquels les partisans de la révision du procès n'ont jamais eu recours ; ces moyens s'appellent la calomnie et le mensonge.

Le procès Esterhazy

Le 31 décembre, le commandant Ravary concluait à une ordonnance de non-lieu en faveur d'Esterhazy.

Cependant le général Saussier donnait, le 2 janvier, Tordre de mise en jugement pour les motifs ci-dessous :

« Yu la procédure instruite contre M. le commandant Walsin-Esterhazy (Marie-Charles-Ferdinand), chef de bataillon d'infanterie en non-activiié pour infirmités temporaires, à Paris, 27, rue de la Bienfaisance ;

« Yu le rapport et l'avis de M. le Rapporteur et les conclusions de M. le Commissaire du gouvernement, tendant au renvoi des fins de la plainte par une ordonnance de non-lieu ;

« Attendu néanmoins que l'instruction n'a pas produit, sur tous les points une lumière suffisante pour proclamer, en toute connaissance de cause, la non-culpabilité de l'inculpé ;

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