‹ L'innocenteChapitre 3 sur 5 · L I N N O C E N T E III · texte numérisé non relu

L I N N O C E N T E III

fides venaient d'elles, d'autant plus dangereux qu'elle neprécisait jamais; sesparoles pouvaient toujours s'interpréter de trois ou quatre manières différentes : on leur donnait, cela va de soi, l'interprétation la plus fâcheuse ; M"° Eléonore la laissait circuler en liberté, souffrait qu'on la lui rapportât, rappu3^ait de ses soupirs et de ses roulements d'yeux, puis, un beau jour, la démentait. Mais le mal n'en était pas moins fait : la calomnie laisse toujours quelques traces- après soi. Ce fut ainsi que la rumeur courut avec persistance que mon fâcheux cousin Jacques Nattier avai rejoint la comtesse, et qu'ils partaient ensemble pour l'Algérie. Au bout de quelque temps, on sut que Jacques n'avait pas bougé de Mâcon, où ses fonctions le retenaient. Et l'on boucla l'affaire en ces termes :

— D'ailleurs, M"*" Eléonore affirme qu'il n'y a plus rien entre eux.

D'autres racontars circulèrent : une personne de Bourg les avait rencontrés à Venise, en gondole, avec un prince italien.

— Qu'en dit M"= Eléonore?

— M'"^ Eléonore ne sait rien.

— Sa nièce ne lui écrit donc jamais?

— Oh ! si fait, seulement elle ne lui raconte pas ses petites affaires.

— Heureusement que M'"" Eléonore est fine : elle sait lire entre les lignes...

Une autre fois, on raconta qu* ils s'étaient amusés « comme des fous » au carnaval de Nice. On donnait des détails. Et on jugeait. En tout cas, il fut admis que M"^^ des Pleiges "avait abandonné son attitude de veuve désolée et jouissait de la vie, à sa manière :

— Ici, elle n'aurait jamais osé ; mais là-bas !...

On affirma même qu'elle dévorait à belles dents la fortune de son fils. Quelques personnes charitables insinuèrent :

— N'y aurait-il aucune précaution à prendre pour sauvegarder les intérêts de l'enfant? Les amis ou la famille pourraient peut-être...

D'autres interrompaient :

— Pourquoi la famille s'intéresseraitelle à cet enfant ? Vous savez bien...

Un geste de mépris terminait la phrase et amenait un :

— C'est juste !

Puis on reprenait en chœur :

— D'ailleurs, ces gens ont rompu toutes les attaches qui les retenaient à nous. M"^ Eléonore n'a plus de nouvelles d'eux depuis longtemps. Vous verrez qu'ils ne reviendront pas.

Cependant ils revinrent, au printemps.

Ils revinrent tels qu'ils étaient partis, bien qu'un peu moins tristes : Anthony, avec quelques couleurs aux joues, ma marraine, avec des retours de son cher sou-

rire d'autrefois. Et Ton épiait leurs visages, et les propos allaient leur train :

— Pourquoi sont-ils revenus ? Est-ce que

quelque chose les y oblige?

— Ils narguent l'opinion !

— Ils nous bravent !

— Est-ce que M'"^ Eléonore les a vus ?

— Sans doute, elle est allée au château.

— Ah ! vraiment, elle est allée au château ? Et que dit-elle ?

— Elle dit...

Fidèle à sa méthode, elle ne disait rien, mais elle laissait tout dire, et son attitude

prêtait quelque vraisemblance aux propos les plus aventurés.

Peu de temps après leur retour, un incident extraordinaire mit la ville en émoi : à la suite de faits que je n'ai jamais connus, — peut-être simplement dans un accès d'exaspération trop longtemps contenue, — le colonel Marian administra une formidable raclée, en pleine rue, à l'un des fils Lesdiguettes. J'assistai à la fin de la scène. J'aperçus, au milieu d'un cercle de boutiquiers accourus au bruit en abandonnant leurs établis, la victime dont de bonnes femmes bassinaient la figure ensanglantée, tandis qu'à l'écart le vieux vétéran, fumant de son exploit, les bras croisés sur sa poitrine, promenait sur les assistants des regards vainqueurs chargés de menaces. On l'observait à la dérobée, mais personne n'osa s'approcher de lui : ils comprenaient que ses poings vigoureux ne demandaient qu'à recommencer l'exercice et qu'avec allégresse il sonnerait sur leur dos la charge interrompue, heureux de soulager sa longue humiliation par un acte de vigueur.

Tu connais le dicton : « Poignez vilain, il vous oindra. » Un moment, on put croire qu'il allait' se trouver juste une fois de plus. L'acte énergique du colonel produisit d'abord un revirement salutaire. Ceux qui s'étaient le plus avancés devenaient prudents, se frottaient les côtes par anti-

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cipation, tenaient leur langue. On mit une sourdine aux commérages. On ne parlait plus qu'à voix basse, en regardant autour de soi pour s'assurer que le colonel n'était pas tout près, avec sa canne. On avait peur, en un mot. Mais le battu porta plainte, la justice intervint, le colonel fut condamné à une forte amende : de sorte que les vaincus, se sentant soutenus par les gendarmes, reprirent courage. Tout le monde se réjouit de la condamnation dont la sévérité, semblait-il, écartait un péril public.

Quelques bonnes dames insinuèrent :

— Une amende ne suffit pas : on aurait dû le mettre en prison.

M'"' Eléonore gémissait que, depuis l'époque des croisades, jamais un des Pleiges ni aucun de leurs alliés n'avait eu de casier judiciaire. Et l'on répétait :

— Après un tel scandale, ils ne pourront plus rester au pays : cette fois, il faudra bien qu'ils partent.

Eh bien, non, ils ne partirent pas.

Il fallait que des liens bien solides les attachassent à ce coin de terre où le hasard les avait un jour poussés, où la vie les avait un instant inclinés vers le bonheur, et qui nVtait plus pour eux qu'un cabinet de tortures. Car, enfin, se figuret-on l'existence de ces trois pauvres êtres, seuls avec eux-mêmes, isolés au milieu de la haine qui les assiégeait dans leur château abandonné? Ils représentaient les trois âges de la vie, dont chacun a besoin d'affection, de sociabilité, de compagnie. Il faut que l'enfant s'épanouisse parmi les enfants, ses complices en insouciance, en joie, en gaieté. Il faut au vieillard des compagnons de causerie, qui l'aident à remuer la cendre des souvenirs, à tuer la monotonie des lentes soirées qui précèdent sa dernière nuit. Et qu'est-ce que la jeunesse d'une femme, lorsqu'elle se consume dans le deuil, la tristesse, l'ennui ? Oh î ma pauvre marraine, quelles

années vous avez passées, là, tout près de cette maison où règne votre image, à deux pas de votre filleul qui grandissait, tournait au gamin, et, si même il vous oubliait souvent pour sa toupie, vous gardait au fond du cœur une dévotion où il y avait comme un germe d'amour inconscient ! Je la savais malheureuse ; sans comprendre la cause de sa douleur, je l'en aimai davantage. De grands airs de chevalerie allumaient en moi la folle envie de la secourir dans sa détresse ignorée. J'imaginais des romans, où je me battais pour elle ; ou bien, la sentant accusée sans savoir au juste de quoi, je faisais éclater son mnocence, et la ville tombait à ses pieds...

Rêves d'enfant dont on ne surveille pas assez les iCctures! Je crois que, son innocence eût-elle été dix fois démontrée, la ville n'aurait pas désarmé. L'aventure supposée de M""^ des Pleiges avait provoqué, dans son milieu, une crise de vertu aiguë, qui s'excitait, s'irritait, s'exaspérait à ses dépens, non sans ressembler, en petit, à ces crises de folie dévote qu'enregistre l'histoire. Elle en était la victime expiatoire. On la chargeait de toutes les fautes, pour qu'elle les expiât et qu'on pût s'en absoudre. Sa légende grossissait. On l'agrémentait d'histoires abominables sur son passé, que je ne le répéterai même pas. A quoi bon ? Lâchée sur une

piste coupable, l'imagination des honnêtes gens devient terrible. Elle franchit toutes les barrières. Elle se grise d'elle-même comme un cheval de vent, et malheur à ceux qu'elle poursuit !

Elle, cependant, avec peut-être le sentiment que les infamies dont on l'accablait pourraient atteindre jusqu'à son âme, luttait de son mieux pour en écarter le contact. Autour d'elle, dans le cercle étroit qui lui restait, elle trouvait des ressources, des points d'appui, des objets pour occuper sa tendresse, pour exercer sa bonté. Elle avait son père, dont la haute taille se voûtait peu à peu, comme si elle eût plié sous un poids trop lourd, et dont il fallut bientôt soutenir la démarche lente et lasse. Elle avait son fils, pauvre être qui exigeait des soins infinis, d'ailleurs d'une sensibilité maladive, idolâtre de sa mère, attendant d'elle, toujours, l'air et la vie qu'elle semblait lui faire au jour le jour, tout exprès pour ses poumons fragiles, pour son cœur irrégulier. Elle avait notre famille, où elle trouvait un accueil amical et réconfortant. Elle avait ses pauvres... Et quels pauvres, mon ami ! Non pas des pauvres professionnels, dressés pour satisfaire aux besoins de la charité courante, propres, ragoûtants, sachant se plaindre et dire merci, comme il en existait quelques-uns aux Pleiges pour occuper les loisirs de M""^ d'Ormoise et de ses amies ;

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mais de vrais pauvres lamentables, grossiers, abrutis par la misère, abandonnés de tous. Elle n'aurait pas osé s'adresser à ceux de la ville, par crainte de les compromettre : elle allait les chercher loin, dans des villages, dan's des masures isolées. Elle les trouvait malades, et les soignait. Elle leur apportait, avec des secours, de bonnes paroles. Ils l'adoraient. Mais ils étaient peu nombreux, et totalement dépourvus d'influence. Leurs voix compteront au tribunal du Seigneur : devant la justice des hommes, elles n'ont point de prix. Et la bonté même qu'elle leur témoignait, lui valait des censures : car elle n'était point bonne comme les autres « dames » de l'endroit, qu'offusquait la nature de sa bonté. Je me souviens d'une anecdote qui fera comprendre ce que je veux dire :

Il y avait en ce temps-là une orpheline, dont le père avait été tué dans un incendie. C'était une jolie fille, qu'on appelait Annette. Elevée aux frais de la ville, en reconnaissance de la mort vaillante de son père, elle travaillait, comme couturière, dans les meilleures maisons, en attendant qu'elle trouvât à se marier. On la payait mal, de peur de lui gâter le caractère ou d'éveiller en elle des ambitions malsaines, mais on lui témoignait quelques égards. On lui faisait de petits présents. On l'invitait les jours de fêle. On rasseyait

au bout de la table, en d'éternelles robes grises qui la désolaient, parce qu'elle était coquette. Le gris étant la nuance de sa condition, il fallait bien qu'elle portât du gris, n'est-ce pas ? Ses fraîches couleurs, ses cheveux noirs, ses jolis yeux de velours s'en accommodaient comme ils pouvaient. Dans son genre, Annette était un personnage. On s'occupait énormément d'elle. On prenait chaque semaine la mesure de sa vertu. On commentait ses paroles, ses gestes, son air, à l'infini. J'ai bien entendu prononcer mille fois, avec une inquiétude où il y avait certainement plus de malveillance que de charité, cette phrase menaçante :

— Est-ce qu' Annette se gâterait ?

Et des lèvres minces se pinçaient, et des têtes sévères hochaient, et des yeux roulaient ou se levaient au plafond ; et cette mimique signifiait toujours :

« Si elle n'est pas encore gâtée, la pauvre fille, elle se gâtera. Cela ne peut manquer d'arriver. Nous perdons notre peine à vouloir la sauver 1 »

Or, il arriva qu'un dimanche de Pâques, à l'église, la ville entière put constater qu' Annette avait posé son uniforme gris : elle portait une robe claire, une robe de jaconas, une robe à fond blanc semé de petits bouquets, et elle avait des fleurs à son chapeau ! Le service en fut troublé. A la sortie, on ne parla pas d'autre chose :

— Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce que cela veut dire ?

— Ah ! ma chère, cela devait arriver.

Annette est perdue.

— Nous qui avons tant fait pour la maintenir dans le bon chemin !...

— J'ai toujours dit que cette enfant... Tu entends se croiser les jugements

sympathiques. Mais le scandale devint énorme quand on apprit que cette malheureuse robe, avec le ruban qui servait de ceinture, et les fleurs du chapeau, venaient de M"'° des Pleiges. Mon Dieu, oui ; ma chère marraine avait eu l'idée néfaste de faire à cette jolie fille une aumône de luxe, pour égayer une fois, dans la saison où les prés fleurissent, ses yeux de velours et son cœur de seize ans. Tel était son nouveau crime. Je n'ai pas besoin de te dire les anathèmes qu'il lui valut. Sache seulement que les protectrices d' Annette intervinrent, l'accablèrent de reproches, la menacèrent de lui retirer à jamais leur précieuse bienveillance. La robe fut donc abandonnée ; Annette ne la porta plus jamais, reprit son gris uniforme et ne retourna plus au château. Et M""" d'Ormoise prononça :

— Nous n'admettons pas qu^elîe pervertisse les personnes que nous aimons !

Comme tu le vois par cette historiette, il y avait un irréductible malentendu entre ma tendre marraine et notre ville, je le

comprends bien, à présent. Si ces gens ne l'avaient pas soupçonnée du crime qui, à leurs yeux, est le pire de tous, ils l'eussent accusée d'autre chose. Il ne se pouvait pas qu'elle ne fût pas leur victime. Quand j'y pense, je trouve qu'il n'y a pas lieu de leur en vouloir pour cela. Les animaux d'une certaine espèce n'acceptent point parmi eux les représentants d'une espèce étrangère. Te représentes-tu le sort d'un insecte ailé tombé dans une fourmilière ? Dévoré, mon cher, en un instant, avant d'avoir pu reprendre son essor. Pourtant, les fourmis sont de bonnes petites bêtes, laborieuses, douées de toutes les qualités bourgeoises, qui pourraient, à beaucoup d'égards, nous servir de modèles...

Dans le cas présent, les occasions d'affirmer leur cruauté manquaient à nos fourmis féroces. Elles en avaient une, pourtant, dont elles surent profiter : la messe. Oui, mon cher, à ce moment-là, le seul où M"''' des Pleiges fût mêlée à leur armée agressive, elles oubliaient que le Dieu qu'elles venaient adorer a recommandé la charité et s'est réservé le droit exclusif déjuger nos actes et nos cœurs. Elles jugeaient et signifiaient leurs jugements. Elles avaient des attitudes, des chuchotements, des regards', des airs qui exprimaient mieux que des paroles leur mépris et leur rancune. Notre bon curé s'en désolait, mais qu'y pouvait-il faire ?

A deux ou trois reprises, il prêcha sur des textes indulgents ou hasarda, dans ses prônes, quelques allusions. Peine perdue !

Ma pauvre marraine, qui trouvait quelques consolations dans la maison de Dieu, se la vit à la fin fermer par les méchantes gens. Et quand elle cessa de fréquenter l'église, les Pleigeans s'en réjouirent comme d'une victoire pour la bonne cause.

Du reste, à chaque instant, quelque incident nouveau survenait pour entretenir ou ranimer l'eftervescence.

Ainsi, le bruit se répandit un jour que M'"" Eléonore, qui continuait à voir de temps en temps sa nièce, ne fût-ce que pour augmenter la créance de ses calomnies, avait été mise à la porte du château. On se refusa d'abord à le croire. Il fallut pourtant bien se rendre à l'évidence quand elle-même fit, à sa manière, le récit de sa mésaventure. C'était un acte d'énergie du colonel qu'exaspéraient les aigreurs doucereuses de la vieille fille, ou qui avait eu vent de ses propos venimeux. Ayant remarqué qu'après chacune de ses visites, la comtesse Micheline pleurait davantage, il s'était soudain relevé de son affaissement pour l'exécuter, sans aucun ménagement, d'ailleurs, avec une brutalité de soldat en fureur. Sans se départir de son exaspérante onction, M"^ Eléonore colportait de maison en maison le détail de la scène :

— Il m'a traitée de..., disait-elle, non, jamais je ne répéterai ce mot là. Je lui ai répondu : « Eh bien, monsieur, si je suis de trop ici, je ne reviendrai plus ! » Alors, il m'a répliqué, avec d'abominables jurons : « J'espère bien, nom d... ! Et vous allez partir ! Et plus vite que cela ! » Et, comme je voulais lui répondre, il m'a prise par le bras..., oui, ma chère, il a osé porter la main sur moi I

A chaque fois qu'elle recommençait son histoire, on levait les yeux au ciel, on s'écriait :

— Est-il possible !... Porter la main sur vous !... Est-il possible !

Larmoyante, elle gémissait :

— La maison où j'ai vu mourir mes parents, mon frère, tous les miens..., la maison où se passa mon enfance... Il m-en a chassée, je ne la verrai plus.

Tous sentaient l'outrage fait par l'intrus à celle qui seule représentait, à leurs yeux, Tancienne et glorieuse famille dont le pays s'honorait. Ma mère en pleura; mon père en fut atterré.

— M. Marian a eu tort de manquer de patience, disait-il ; on doit supporter beaucoup des siens.

Pourtant, il ajoutait :

— Il est vrai qu'à sa place...

Il n'en disait pas davantage, et je t'assure~que c'était déjà beaucoup.

Vers ce temps-là, pour des raisons que j'ignore, miss Jenny nous quitta. Elle ne fut pas remplacée, et cette embarrassante question se posa : que faire d'Anthony ? Impossible de l'envoyer à l'école de la ville ; il eût été massacré. Pourtant, il approchait de sa douzième année : il fallait l'instruire. Sa mère se mit au travail avec lui : tâche difficile et charmante, qu'allégeait l'inteUigence de mon petit camarade, son application, sa curiosité de savoir. Mais je n'avais plus accès aux leçons. Anthony, que je voyais plus rarement, me les racontait, et j'avais la vision d'un monde nouveau, mille fois plus intéressant que celui où m'introduisait l'école. En ville, cependant, ces leçons maternelles constituaient un nouvel objet de reproches et de plaisanteries. On en escomptait le résultat probable.

a Que peut-elle lui enseigner ? Que saitelle ? »

Jamais les Pleigeans n'auraient soup-

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çonné que les mères savent toujours tout ce qu'il faut que leurs enfants apprennent.

Aux approches de l'hiver, le bruit de leur prochain départ se répandit. C'était une fausse nouvelle : ils restèrent. Et j'entends encore ma marraine expliquer à ma mère pourquoi leur gracieux voyage ne se renouvelait pas.

Je jouais dans un coin du salon, sans faire de bruit. On ne songeait pas à ma présence, ou l'on me croyait tout occupé de mes soldats de plomb. Et je dressais les oreilles, sans perdre un mot de l'entretien.

Les deux femmes étaient assises, à côté l'une de l'autre, comme deux amies, dans une pose intime, sur le vieux canapé à galerie, recouvert de reps grenat, que j'ai toujours conservé tel quel en souvenir de mon enfance — Ma mère avait été plus affectueuse que de coutume; M""^ des Pleiges s'ouvrit davantage, étant encouragée, et prolongea sa visite. Elle parlait de son fils. Elle raconta son zèle et sa sagesse, en s'extasiant avec un peu de crainte, le trouvant trop raisonnable pour son âge. De temps en temps, elle répétait, sans s'apercevoir qu'elle l'avait déjà dit plusieurs fois :

— Je vous assure, chère madame, que c'est un enfant délicieux !

Puis, elle en vint à dire son gros souci

du lendemain; car enfin, elle ne pouvait songer à le garder toujours auprès d'elle,

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