XII PRÉFACE
« Cest un mystère, » comme dit William James. Mais ce mystère m'intrigue; peut-être Vétudierai-je, un jour, si je vis.
Mansle, 9 octobre 1911.
L'inquiétude religieuse d'Euripide.
Euripide et ses idées, par Paul Masqueray, professeur de littérature grecque à FUniversité de Bordeaux.
En donnant pour titre à son beau livre sur Euripide : Euripide et ses idées, M. Masqueray a bien marqué d'abord l'espèce d'intérêt que le troisième grand tragique de la Grèce a pour nous. Eschyle est peut-être plus intéressant par sa géniale initiative, et Sophocle, par son art achevé; mais aucun poète de Tantiquité n'a eu plus de curiosité intellectuelle qu'Euripide, et c'est par ce goût des idées qu'il attire encore et retient les lecteurs d'aujourd'hui.
Non pas qu'Euripide ait pensé très profondément. Si « penser, c'est unir et lier, » selon la définition de Kant, on ne saurait dire qu'il fut un penseur. M. Masqueray remarque spirituellement que si personne n'a eu plus d'idées que lui, c'est parce que, sur aucun sujet, personne n'en a eu de plus différentes.
2 l'iISQUIÉTUDE religieuse du temps Pr.ÉSEM'
La contradiction^ simple accident chez Eschyle et Sophocle, existe dans le fond même du génie d'Euripide. Et la contradiction essentielle de sa poésie est le graïKl anachronisme moral que tout l'art de Racine a tant de peine à nous faire accepter, mais qui ne date pas de Racine, puisqu'il remonte à l'époque d'Euripide : je veux dire l'incompatibilité des actes avec les sentiments, le contraste criant des crimes barbares que la légende a consacrés avec la douceur relative des personnes déjà très civilisées qui doivent les commettre.
Les héros d'Eschyle, étant tout d'une pièce et, pour ainsi dire, d'airain, n'étaient pas déchirés par de douloureux conflits intérieurs; sur Tordre d'Apollon, Oreste, dans son théâtre, tue sa mère sans frémir; mais, ensuite, il commence à souffrir d'une tragique lutte avec lui-même, qui est, dans le drame antique, quelque chose de tellement nouveau que l'Oreste d'Euripide devient un personnage moderne, plus semblable à Hamlet, en vérité, qu'à l'Oreste d'Eschyle.
Le poète nous dit que Clytemnestre ne pouvait pas, sans attendrissement, contempler le visage d'Oreste endormi. Certes, cela est charmant, vrai, humain, féminin, maternel.... Mais l'horrible attentat perpétré sur le père de cette tête chérie devient difficile à concilier avec une sensibilité pareille; et, en effet, Euripide hésite à donner cette atrocité pour vraie; il atténue autant que possible la légende obligatoire. La vengeance que le fils d'Agamemnon accomplit ensuite provoque dans l'âme du poète des sentiments contraires : il la trouve exécrable et impie, il déclare que le roi assassiné aurait conjui'é Oreste d'épargner sa mère; cependant il absout le meurtrier de Clytemneslrej il
liNQUIÉTUDE REUGILUSE d'eURIPIDE 3
est, contre ceux qui parlent de le punir, en faveur de celui qui propose de le couronner. Tant il est incertain lui-même et partagé comme son héros !
Une autre contradiction d'Euripide, moins grave moralement, mais d'une très grande importance esthétique, n'est pas particulière à notre poète; elle est, dans tout Tart grec, plus générale que le préjugé ne le croit. On a tout dit sur la mesure parfaite, sur la merveilleuse harmonie de cet art exemplaire; une des plus belles citations de M. Masqueray est Texquise complainte d'Andromaque, dans les Troyennes^ quand les Grecs lui prennent le petit Astyanax, qu'ils vont tuer :
— O mon enfant, tu pleures? As-tu donc conscience de ton infortune? Pourquoi m'étreindre de tes bras et t'attacher à mes vêlements, pauvre petit oiseau réfugié sous mon aile maternelle?... Chose affreuse ! Lancé à travers le vide du haut des murs... tu vas donc exhaler le souffle de la vie. Oh! Fétreinte de ces bras d'enfant, la plus douce caresse pour une mère! Chair délicate au doux parfum! C'est donc en vain que dans ton berceau mon sein t'a donné son lait; c'est à cela qu'ont abouti tant de peines, tant de soucis qui ont consumé ma jeunesse! Allons, une fois encore, une dernière fois, donne un baiser à ta mère, jette-toi dans les bras de celle qui t'a mis au monde, enlace tes bras autour de mes épaules et mets ta bouche contre ma bouche.
L'excellent critique a raison de remarquer, après avoir cité cette lamentation admirable, que, dans la réalité, une mère ne parlerait pas ainsi. « Son amour même l'en empêcherait. Au lieu de cette harmonieuse beauté des idées, qui se pressent sans se confondre dans un mouvement impétueux et doux, ce ne seraient que cris inarticulés, gestes qui résistent ou qui implorent, malé-
dictions, sanglots. Mais, puisque Fart |est une convention, on ne peut qu'admirer la vérité profonde de ces vers, qui contiennent tout ce que, dans une telle situation, souhaiterait de dire une femme, si tant est qu'elle pût souhaiter autre chose que la vie de son enfant. ))
Pensée bien juste. Mais pourquoi un court passage du discours d'Andromaque a-t-il été supprimé et remplacé par des points? Parce qu'il arrête nos yeux sur un détail horrible, sur le cou du petit Astyanax brisé dans sa chute, sur sa tête à moitié détachée et sur sa cervelle qui coule sanglante par le crâne béant
Au bel idéalisme de l'art grec se mêlait donc parfois un réalisme brutal. La tragédie attique ne dédaignait pas toujours les émotions qui font mal aux nerfs. Les enfants de Médée, fuyant le couteau maternel, poussent derrière le théâtre des cris que nos oreilles entendent, et le silence même qui succède à ces cris désespérés fait assister l'imagination du spectateur aux péripéties de l'égorg-ement. Sophocle lui-même, c'est-à-dire l'artiste idéal de la beauté pure, ne craint pas de nous faire horreur. Le public de la Comédie-Française, à Paris, a vu, dans Œdipe-Roi, l'effroyable apparition de Mounet- SuUy, au dernier acte, et les orbites sanglants de ses yeux crevés. Dans le Philoctèie du même auteur, Néoptolème, à l'entrée de la grotte du malheureux, aperçoit, séchant au soleil, ses guenilles dégoûtantes. « Aucun poète, nous affirme ^L ^lasqueray, n'oserait aujourd'hui traduire les deux trimètres qui parlent des malpropretés dont ces linges sont remplis. »
Euripide est le plus réaliste des tragiques grecs. Par là il plaît fort à notre passion moderne du détail pitto-
resque et pris sur le vif. Il ne s'est pas contenté d'imaginer ou de rêver les choses, il les a vues telles qu'elles sont, avec le coup d'œil net, avec la minutie exacte et précise que nos poètes et nos prosateurs les plus ambitieux de la gloire des peintres, les Gautier, les Daudet, les Flaubert, les Maupassant, les Concourt, exigent de l'écrivain.
Ion, dans le banquet que donne Xanthos, ayant jeté à terre le vin empoisonné de sa coupe, une colombe vient boire le breuvage mortel.
A peine y a-t-elle goûté, elle bat des ailes, chancelle, fait entendre des sons inarticulés : tous les convives en cercle regardent avec stupeur son agonie; enfin elle palpite et meurt, en laissant pendre inertes ses pattes purpurines.
Dans la môme pièce. Ion note avec la môme vérité la couleur des pattes d'un cygne au moment où l'oiseau va s'abattre sur l'autel d'Apollon. Le spectateur l'aperçoit en dessous, quand les deux pattes, encore allongées, forment une tache lumineuse sur le duvet blanc
du ventre.
Ce n'est point, d'ailleurs, de tableaux, de couleurs et d'images qu'Euripide est surtout curieux, c'est d'idées, et c'est aussi de sentiments; la nature humaine et l'esprit humain l'intéressent plus que le monde extérieur.
Il a deux facultés maîtresses : la sensibilité et la raison, et le caractère distinctif de son style dramatique, c'est le pathétique raisonneur, l'émotion qui argumente, la passion qui, au cours du flot qui l'emporte,
demeure capable de juger, de disserter, de s'analyser elle-même avec logique et clairvoyance. Notre tragédie classique est trop la fille des tragiques grecs et principalement d'Euripide pour n'avoir pas conservé quelque chose, et même beaucoup, d'une dialectique ergoteuse qui paraît étrange aux esprits moins façonnés que les nôtres par cette discipline héréditaire.
Macarie, Polyxène, Iphigénie nous exposent, avec une force et une clarté mathématiques, pourquoi elles acceptent la mort malgré leur jeunesse. Et jnalhéniatiques est bien le mot propre; car, TAttique ayant été envahie par Eumolpos, Apollon a déclaré à Erechthée qu'il doit, pour repousser l'ennemi, immoler sa fille; Praxithéa, femme d'Erechthée, consent à ce sacrifice pour trois raisons qu'elle énumère : primo, Athènes est une ville qui n'a pas d'égale, puisque ses habitants sont autochtones; secojido, les mères n'ont des enfants que pour que ceux-ci défendent la patrie et les autels des dieux; et tertio, comment ne pas sacrifier une vie unique pour sauver celle de tous les Athéniens, « puisque, si Von sait compter et faire la différence du plus et du moins, la ruine d'une maison n'est pas un aussi grand malheur, que la ruine de toute une cité? »
Oreste, forcé de choisir entre son père et sa mère, a vengé le premier en tuant la seconde. Il fallait motiver sa préférence; écoutez, lectrices et lecteurs, sans sursauter si vous pouvez, le beau raisonnement sur lequel il la fonde : il doit plus à Agamemnon qu'à Clytemnestre, car son père l'a engendré, sa mère Va enfarité seulement (!). « — Or, puisqu'on est plus l'enfant de son père que celui de sa mère, j'ai eu raison de tuer l'une pour venger l'autre. »
Ces divagations de la logique sont bien grecques ^ On trouve dans les dialogues de Platon des exemples non moins saugrenus d'une dialectique vaine qui se grise de son propre verbiage. Sophocle a des raisonnements du même acabit. C'est dans le théâtre de ce parfait artiste qu'Antigone, sur le point de mourir, reconnaît que, si elle était mère ou épouse, elle ne se sacrifierait ni pour ses enfants, ni pour son mari, comme elle le fait pour son frère Polynice. « — Car, dit-elle, un époux se remplace; quand un enfant meurt, il peut vous en naître un autre. Mais, puisque mes parents ne sont plus, il n'est pas possible que j'aie jamais un autre frère. DonCj je dois aimer celui-ci plus que personne au monde. » Gœthe, choqué de ce langage, déclarait que Sophocle ne pouvait en être Fauteur.
(jœthe avait tort, tous les hommes sont faillibles, et ce n'est jamais une raison, parce qu'on est un grand homme, pour n'avoir pas dit ou pas fait la sottise qu'on a signée. M. Masqueray, constatant que les Grecs prenaient un vif plaisir à ces exercices d'arg'umentation qu'ils trouvèrent toujours admirables, nous invite à voir, dans le singulier succès que de pareilles impertinences obtinrent autrefois, « l'exemple le plus caractéristique peut-être de la différence du goût antique et du g'oût moderne. » Mais est-il donc si ancien le temps où, avec un peu moins de naïveté parce qu'elle avait
1. L'histoire de la sociologie, en racontant l'évolution du droit respectif des époux chez les différents peuples, montre ailleurs qu'en Grèce et dans l'antiquité classique des idées toutes pareilles. Voyez le beau livre de M. Gaston Richard, La femme dans Vhisloire; voyez aussi celui de M. Paul Lapie, La. femme dans la famille.
plus d'âg-e, la littérature moderne a versé, elle aussi, dans l'abus d'une rhétorique sentencieuse et raisonneuse? Et cette époque n'est-elle pas justement celle de la grande tragédie française? Au temps de la Fronde et de l'hôtel de Rambouillet, la société Précieuse, formée à l'école d'un certain stoïcisme qui était à la mode, avait la manie de discourir sur tous les sujets, principalement sur Tamour, et de subordonner le sentiment à la raison. Avant de se battre avec le comte de Gormas, Rodrigue pèse le pour et le contre, et il aboutit à cette conclusion logique que, dans l'un comme dans Tautre cas, « il faut perdre Ghimène^ » N'est-ce pas un personnage de Corneille qui, moins long-uement que l'Antig'one de Sophocle, mais avec la même incongruité, compare la perte d'un frère à celle d'un fiancé et proclame la première plus douloureuse et plus irréparable :
On remplace un époux plus aisément qu'un frère.
Heureusement, le pathétique d'Euripide ne raisonne pas toujours, et c'est alors qu'il nous émeut.
Les enfants d'Alceste, qui vient de mourir, sont comme tous les enfants. Ils ne comprennent pas ce que c'est que la mort; ils voient des yeux fixes, ils touchent des mains raidies et froides; ils s'alarment, ils se précipitent sur le corps inanimé, qu'ils croient endormi et qu'ils espèrent réveiller par leurs caresses. Vains efforts !
— Hélas! quel malheur! maman est descendue sous terre; elle n'est plus, père, sous le soleil. Elle m'a laissé :
1. Voyez Pascal et son temps, par F. Stro^vski, t. I, p. 121.
INQUIÉTUDE RELIGIEUSE d'eURIPIDE 9
je suis orphelin. Vois, vois ses paupières, ses mains glacées. Entends, je t'en supplie, mère, entends-moi. C'est moi qui t'appelle, moi, ton petit, penché sur tes lèvres.
Voilà la nature, sans les sophismes qui la masquaient et la faussaient tout à Theure.
Un cri bien naturel aussi, et qui nous dédommage de rénornie impertinence d'Oreste attribuant à son père, dans l'opération de sa naissance, une part plus sérieuse qu'à sa mère, c'est le cri de Médée, si vengeur et si poignant de vérité :
— Les hommes disent qu'au foyer notre vie est en sûreté et qu'eux ils combattent avec la lance. C'est faux! J'aimerais mieux prendre part à trois batailles que d'accoucher une seule fois.
Cette plainte amère et déchirante dut aller au cœur de toutes les femmes qui l'entendirent, et, ce jour-là, Euripide fit un grand plaisir au sexe qu'il a tant malmené.
Aucune réputation ne paraît plus solidement assise que celle de sa misogynie. M. Masqueray la discute et la réduit aux termes de la vérité. Sans prendre le contre-pied de l'opinion reçue et sans tomber dans le paradoxe absurde d'un Euripide féministe, nous dirons simplement que ses idées étaient trop peu systématiques pour qu'il ait pu avoir constamment la même mauvaise opinion des femmes, et que, par conséquent, il a dû en penser du bien quelquefois.
Mais dès qu'on touche à celte question des femmes, il y a une chose qu'il faut dire avant tout, parce que
son invraisemblance fait qu'on n'y croit pas, qu'on Toublie, et parce qu'elle explique bien clés singularités : l'amour de l'homme pour la femme n'était pas, aux regards d'un Grec, un sentiment avouable, normal, bien que l'inverse fut chose ordinaire et que la femme pût aimer l'homme. La passion de l'amour, « Euripide la place toujours dans le cœur de la femme, jamais dans celui de Vhomme.... Les hommes, chez lui, sont inaccessibles à l'amour; ils n'y font aucune attention. Leur inconstance ne s'y arrête pas.... Cela est si vrai que toute l'adresse de Racine n'a pu faire accepter aux doctes qui ont quelque notion des mœurs antiques sa conception d'un Achille amoureux. Les deux mots jurent d'être accouplés. »
On doit donc tout d'abord rappeler cette anomalie, vraiment monstrueuse pour des hommes modernes, et mesurer l'abîme qui sépare, entre les anciens et nous, la matière même de l'art et de la poésie, par le fai^ seul des bizarreries de l'amour grec.
Il nous est presque impossible de concevoir la totale absence de ce qui allait devenir la plus féconde source de l'inspiration lyrique, le ressort principal de l'action dramatique, d'imaginer dans l'art l'exclusion de ce qui est la loi de la vie : l'amour réciproque des deux sexes. Aussi est-il permis de mettre en doute si cette étrangeté fut jamais bien réelle, s'il y eut autre chose qu'une convention sociale, une prétention, une pose de l'orgueil masculin dans l'absurde règle que l'homme s'était prescrite et qu'il subissait peut-être à contre-cœur : la volonté de s'interdire le partage d'un sentiment si naturel et de ne point répondre à l'amour de la femme!
Sophocle avait entrevu, dans l'épisode d'Antigone et
d'Hémon, le charme infini de l'amour vrai. M. Masqueray regrette qu'Euripide n'ait pas mis sur la scène la rencontre d'Hippolyte et d'Iphigénie, ces deux jeunesses vierges, et il paraît admettre la possibilité théorique, entre ces âmes si pures, d'une tendresse égale et partagée qui nous aurait offert, « dans le théâtre grec, le couple immortel d'amants que nous y cherchons en vain, et que Shakespeare nous a donnée »
Un personnage intéressant d'Electre, drame d'Euripide, révèle des sentiments inattendus dans Tânï© d'un Grec et dans l'âme d'un rustre. Egisthe, par méchanceté, a donné Electre pour compagne à un pauvre paysan. Cet esclave épargne la royale jeune fille, il ne sera pour elle qu'un mari honoraire, il taxe d'injustice et de grossièreté les moqueurs qui le tiennent d'avance pour incapable de respecter cette vierge. Voilà une délicatesse surprenante! La suite est plus étonnante encore. Sur le seuil de l'humble chaumière, des jeunes gens inconnus causent avec Electre. L'homme des champs surprend ce tête-à-tête, et cela le met de fort mauvaise humeur. M. Masqueray dit qu'on ne comprend pas chez lui ce mouvement de colère, puisqu'il n'a voulu être ni le mari, ni le maître de la jeune fdle et qu'il vit en étranger à côté d'elle. Eh ! ne serait-ce pas tout simplement que le bonhomme est jaloux, parce quil est amoureux sans oser le dire ni se l'avouer?
1. Sur la différence essentielle et irréductible entre l'amour que Sophocle a « entrevu, » et celui que Racine, plus encore que Shakespeare, a mis au premier plan, voyez les chapitres IV et V de mon ouvrage sur Shakespeare et les Tragiques grecs : « Les conflits moraux dans la haute tragédie. » — « Les passions personnelles dans le drame romantique. «
Les imprécations mêmes que le poète vomit contre le sexe attestent l'irrésistible puissance de la femme. Combien ne faut-il pas aimer au fond cette ensorceleuse pour faire semblant et profession de la haïr au point de s'écrier :
La femme est plus redoutable que le feu et que la vipère. — Il n'y a pas de plus terrible fléau que la femme. — Si c'est un dieu qui l'a formée de ses mains, il peut se vanter d'être un puissant créateur d'œuvres funestes et l'ennemi des mortels.
Le théâtre d'Euripide compte un grand nombre de nobles femmes : Alceste, Androniaque, Iphigénie, Macarie, Evadné, Laodamie, Polyxène, Jocaste, Hélène elle-même. Alceste, mourante, tend la main à ses serviteurs, c'est-à-dire à ses esclaves, que ses adieux font pleurer. Elle n'était pas seulement pour eux la meilleure des maîtresses, elle était une « mère, » dit le poète, qui, par le rejet de ce mot au commencement du vers, lui donne un frappant relief, iJ-T,rf.p. Elle comprenait leurs fautes et les excusait; elle protégeait ces malheureux contre la colère du maître; avant les divines leçons du christianisme, elle avait appris à aimer ceux qui souffrent. Macarie, Polyxène, Iphigénie ont la résignation, le courage, la pudeur des martyres chrétiennes. L'idéalisation de leurs fîg-ures est l'évident hommag-e de l'amour du poète pour ces créatures adorables. Il va sans dire, d'ailleurs, qu'à côté des anges il y a les diablesses : Phèdre, Hermione, Creuse, Médée, etc.
Les sarcasmes d'Euripide contre les femmes pourraient être négligés comme d'insignifiants lieux communs, si Télat de la société athénienne au cinquième
INQUIÉTLDE RELIGIEUSE d'eLRIPIDE 13
siècle ne donnait pas un intérêt historique à ses satires. L'absence de toute culture chez ces pauvres déshéritées, une ignorance comparable à celle de nos paysannes les plus illettrées du temps jadis, leur faisait une condition humiliée et inférieure où tous leurs vices et tous leurs défauts prirent naissance. On leur refusait tout, on les traitait en enfants : elles se vengèrent.
La finesse native de leur intelligence, écrit M. Croiset, se tourna en dissimulation et en dangereux enfantillages : elles devinrent artificieuses, elles eurent des défauts d'écoliers, le goût des cachotteries, des intrigues, des relations clandestines, des commérages, des petits complots domestiques.
Mais à qui la faute, sinon à l'égoïsme des hommes? Gomment l'homme aurait-il trouvé une compagne dans la misérable servante qu'il maintenait en état de sujétion? La femme légitime, Tépouse n'avait d'autre raison d'être que de donner le jour à des enfants mâles. Il était juste de la répudier si elle était stérile, ou si (c'est presque la même chose) elle n'avait que des filles. La fière Médée elle-même se soumet à cette loi : si Jason n'avait pas eu d'elle deux fils, elle l'excuserait de la quitter pour prendre une autre femme. Aussi est-ce un aveu tout à fait extraordinaire et cju'il faut recueillir comme une rareté des plus précieuses, que celui d'Iphis,dans les Suppliantes, pvéîérani le tendre amour d'une fille à l'orgueil altier des enfants mâles.
Xénophon avait fait cette découverte que la femme est « intelligente, » qu'elle est « capable de mémoire et d'attention; » il était même allé jusqu'à dire, d'après Socrate, que sa nature n'est inférieure à celle de l'homme
que par un peu moins de vigueur; mais cela n'empêche pas le modèle des maris, Ischomaque, d'avouer, dans VEconomique, qu'il n'y a personne avec qui il cause moins souvent qu'avec sa femme.
Eumélos, le petit garçon d'Alceste, âgé d'une douzaine d'années, est exquis de naturel lorsqu'il pleure sur sa « maman » qui vient de mourir. ^lais pourquoi la pleure-t-il? parce qu'il a encore besoin, comme un petit oiseau, de se réchauffer dans la poitrine maternelle et de se blottir sous l'aile protectrice. On ne confiait aux femmes que les enfants en bas âge. Alcesle ayant été rendue à la vie par le miracle d'Hercule, Eumélos, dans peu d'années, fera comme les autres. Il ordonnera durement à sa mère de s'occuper des travaux réservés à son sexe; il la renverra à son fuseau, à sa toile, à ses esclaves, et, maître brutal, il réclamera pour lui seul le droit de commander.
Cette dureté des mœurs était moins invétérée dans la Grèce antique qu'on ne se le figure généralement. Il ne faudrait pas s'imaginer que la douce influence des femmes ait régulièrement étendu son règne par un constant progrès, et que la haute antiquité fût plus barbare en toute chose que l'Athènes de Périclès. Au contraire : les temps homériques, encore voisins de l'âge patriarcal, avaient vu fleurir une gloire de la femme, une grâce et une autorité souveraine de l'épouse et de la mère, que le théâtre du v^ siècle ne connaissait plus. Nausicaa, fille d'Alcinoûs, avait finement observé que son père n'était pas le véritable maître dans l'intérieur du palais, qu'il valait mieux s'adresser à la reine quand on avait à faire quelque demande délicate, et voici le sage conseil qu'au vi^ chant de VOdyssée elle
donne à Ulysse, qui a besoin de l'agrément d'AIcinoûs pour retourner à Ithaque et revoir sa chère Pénélope :
— Lorsque tu auras atteint le palais et franchi la cour, hâte-toi de traverser la grande salle jusqu'à ce que tu sois arrivé devant ma mère. Elle est assise auprès du foyer, et, appuyée contre une colonne, elle file, à la lueur de la flamme^ une laine d'une beauté merveilleuse. Ses femmes sont assises derrière elle. Là se voit, adossé à la même colonne, le trône où mon père est assis et boit du vin comme un Immortel. Sans f arrêter à lui, cours embrasser les genoux de ma mère, afin que tu aies la joie de retourner promptement dans ta patrie, quelque lointaine qu'elle soit.
Au temps de la civilisation mycénienne, remarque M. Masqueray, les Achéens n'ont-ils pas fait la guerre aux Troyens pour une femme? Il est douteux qu'ils eussent agi de même quatre ou cinq siècles plus tard.
A la différence de presque tous les anciens, des Romains surtout, mais aussi des Grecs, Euripide n'était pas belliqueux ni brave pour une obole. Il faisait la plus médiocre estime de la gloire militaire. Eschyle, héros de l'action avant d'être poète, voulait pour sa tombe une épitaphe qui rappelât simplement qu'il avait fait son devoir à Marathon. Euripide, au contraire, poète exclusivement, le premier en date des hommes de lettres qui ne furent que cela, ne voulut être ni stratège, ni magistrat, ni prêtre, ni orateur, et, indifférent à la politique, n'y consacra jamais une heure de sa vie. C'était une attitude absolument nouvelle, le hardi paradoxe d'un précurseur du temps de l'art pour
l'art et de notre plus moderne décadence. La qualité que. dans les Tj^oyennes, TAndromaque d'Euripide loue le plus chez Hector, c'est son intelligence; le courage, elle le met en dernière ligne. Quoi de moins antique? quoi de moins conforme non seulement à l'héroïsme des guerriers de VIliade, mais au patriotisme nécessaire pour repousser le Mède envahisseur, ou seulement pour vaincre les Spartiates dans la guerre du Péloponèse?
Sans doute, ce fils de l'Attique aime ardemment Athènes et son « éther brillant, » cette limpidité incomparable d'une atmosphère où le ciel, sans la moindre vapeur d'eau, est constamment plus pur qu'en aucune autre contrée du monde grec. Il exècre Sparte. Il est donc patriote, puisqu'il a les deux formes du patriotisme : l'amour passionné du sol natal et la haine violente de son principal ennemi. Comment n'aurait-il pas eu l'horreur de Sparte, cette ville d'athlètes, — l'espèce de gens qu'il méprisaitet détestait le plus, — d'athlètes, c'est-à-dire de butors, d'êtres sans intelligence, sans culture, sans idées, sans autres titres de gloire que la force de leurs poings?
La haine des brutes Spartiates était la contre-partie naturelle moins de son amour pour Athènes que pour l'humanité et la civilisation. S'élevant fort au-dessus de son siècle, et devançant l'avenir, Euripide est cosmopolite : « L'homme trouve une patrie partout où la terre le nourrit.... Tout le ciel appartient à l'aigle. Pour l'homme de cœur toute la terre est une patrie. » Il est fort heureux pour la civilisation elle-même que l'Hellade n'ait pas trop adopté cette maxime; mais il est toujours bon et très bon qu'il y ait de généreux
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utopistes pour proclamer, contre les vieux prêtres bornés d'un immuable slafii quo, ce qui est la vérité idéale.
Euripide n'est pas pacifique seulement, il est pacifiste comme M. Frédéric Passj. aniimilitarisle comme Tolstoï. Les autorités d'Athènes ne Font pas poursuivi, il est vrai, pour crime d'excitation au mépris de l'armée ; mais Aristophane, le grand comique, pitre nationaliste et clérical, le dénonça aux conservateurs et défendit à sa manière les institutions de la cité menacées par cet anarchiste.
La guerre n'est, aux yeux d'Euripide, qu'un fléau sanglant dont il n'y a pas de quoi être fier. Un long tableau de ses désastres sans compensation, voilà presque toute la pièce des Troyennes, jouée en 415, pendant que la lutte contre Lacédémone excitait l'amourpropre des Athéniens. L'auteur ne conçoit aucun orgueil de la chute de Troie qui s'effondre dans les flammes et la fumée. Il ne voit que le sang versé, les blessures, lessoufl'rances, la mort. Eschyle, dans les Perses, avait exalté l'enthousiasme belliqueux de ses compatriotes en leur faisant entendre les lamentations des vaincus; Euripide répète cette mélopée funèbre, mais c'est pour exciter la pitié des vainqueurs. Qu'ils pleurent, eux aussi, et qu'ils pleurent sur eux-mêmes ! Car, à la guerre, les vainqueurs sont aussi misérables que leurs victimes.
Insensé parmi les hommes celui qui ravage les cités, les temples, les tombeaux qui sont les sanctuaires des morts. Il les change en solitudes, mais il ne tarde pas à périr lui-même.
Qui parle ainsi? Un dieu, Poséidon, celui que les
Latins nomment Neptune, et cette sérieuse déclaration termine le prologue de la tragédie des Troyennes.
Les idées d'Euripide qui promettent d'avoir le plus d'intérêt pour nous aujourd'hui sont ses idées religieuses.
Elles n'en auraient guère, si l'opinion trop accréditée sur son compte était vraie, s'il fallait voir en lui un athée ayant simplement pris les croyances traditionnelles pour matière de son art, mais sans les partager et même en s'en moquant. « — Je vivais tant bien que mal, en tressant aux dieux des couronnes, fait dire Aristophane à une pauvre veuve, mère de cinq enfants en bas âge ; mais voilà que cet individu a persuadé dans ses pièces aux spectateurs qu'il n'y a pas de dieux : depuis ce jour, je ne vends même plus la moitié de mes couronnes ».
Le fait est qu'Euripide parle mal des dieux, qu'il est loin de la piété fei'\^ente d'Eschyle, qu'il n'a plus le calme heureux de Sophocle acceptant sans examen la foi héréditaire. Mais le sentiment religieux est une chose volontiers imprécise et fuyante; souvent il aime à se dérober; en lui, le fond et l'apparence peuvent se contredire; il faut donc, sous les apparences qui sont trompeuses, saisir, reconnaître et comprendre le sentiment vraiment religieux d'Euripide.
Ne confondons point ce poète grave et triste avec Lucien et les incrédules railleurs. Il n'a pas voulu rendre les dieux ridicules. S'il leur a quelquefois lancé des invectives violentes, c'est parce qu'il sentait dou-
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loureuseiiient l'offense que leur posture fâcheuse faisait à l'idée du divin. Jamais il ne s'est ri de la divinité. Son irritation même, étant le contraire du scepticisme indifférent et moqueur, atteste les exigences sérieuses de sa foi.
Les légendes de la mythologie, avant que l'exégèse eût inventé ses explications ingénieuses, scandalisèrent dans leur littéralité la raison ou la conscience, et souvent Tune et l'autre; car elles sont à la fois absurdes et immorales. Sophocle était trop intelligent pour les trouver acceptables telles quelles ; mais il n'en éprouvait ni souci, ni tourment : il écartait la difficulté en n'y arrêtant pas son esprit, en adorant peut-être ces mystères sans essayer de les comprendre, Euripide, moins artiste que son grand contemporain, mais réfléchissant davantage, n'a rien qui soit plus sympathique à nos âmes modernes que la sincérité de ses doutes, les indignations de sa conscience, ses efforts impuissants pour accorder la raison et la foi.
L'immoralité des fables sacrées le révoltait encore plus que leur absurdité. Ses protestations contre des contes à dormir debout, moins faits pour attrister que pour égayer l'incrédule, sont assez rares en somme; mais ce qui ne cesse pas de le navrer, c'est l'humeur tyrannique et fantasque, la cruauté, l'injustice qui seraient l'attribut des dieux, s'il fallait en croire les récits officiels.
La manière la plus simple d'absoudre les dieux des crimes qu'on leur impute, c'est d'abord d'en charger les hwnmes, et c'est ce qu'Euripide ne manque pas de faire. L'autel d'Artémis en Tauride dégouttait de sang : on y avait cloué une rangée de têtes humaines, qui
pendaient en guirlande; Iphigénie, escamotée à Aulis par la déesse, au couteau du sacrificateur qui allait l'égorger, était devenue prêtresse de cette divinité sanguinaire. La douce jeune fille est obligée de servir ce monstre, mais avec quelle répugnance, quelle horreur,
uel dégroût!
— Non, je ne puis croire que l'épouse de Zeus, Latone, ait mis au monde un être si stupidement cruel. Je pense que les gens de ce pays, qui aiment à verser le sang humain, attribuent leur férocité à la déesse. Je ne crois pas que les dieux, au festin de Tantale, aient pris plaisir à manger la chair d'un enfant. Non, je ne puis admettre qu'aucune divinité fasse le mal.
C'est aussi ce que dit Héraclès dans la tragédie qui porte son nom : « — Je n'ai jamais cru, je ne croirai jamais que les dieux se plaisent à faire le mal ; ce sont des pauvretés d'aèdes, » et voilà le langage même du philosophe Xénophane. « Si les dieux font le mal, ils ne sont pas des dieux, » répète Bellérophon.
Les prêtres, les devins portent, dans le théâtre d'Euripide, la responsabilité de leurs oracles impies. Le poète n'a jamais consenti à dire qu'Artémis ait voulu la mort d'Iphigénie. C'est toujours Calchas qu'il met en avant. « — Pourquoi, demande Clytemnestre, Agamemnon veut-il tuer sa fille? Qui le pousse à ce crime? » Achille répond : « — C'est la volonté d'une divinité, du moins Calchas le dit. » « Si du moins il est vraij dit Iphigénie elle-même, qu'Artémis demande mon sang, conduisez-moi à la déesse. » Dans la pensée du poète, le sacrifice d'Iphigénie n'est donc qu'une invention cruelle des prêtres, dont Artémis n'est point responsable, et c'est pourquoi, quand le couteau
INQUIÉTUDE RELIGIEUSE d'eURIPIDE 21
est levé sur la jeune fille, la déesse substitue à la victime humaine une biche.
Lorsqu'il n'y a pas moyen d'innocenter les dieux, Euripide ose les accuser hautement. Rien n'excuse Apollon. Le dieu qui a ordonné à Oreste de tuer sa mère est le seul coupable. La lég-ende d'Oreste est d'ailleurs si révoltante, que, si l'on y réfléchit, on ne peut y ajouter foi, déclare nettement l'auteur d'A/ic/romaque, au vers 1036. Rejetons-la.
Sophocle est un poète impersonnel, objectif. Tout entier à Vohjet que son art met en œuvre, il ne s'en laisse point distraire par les voix intérieures; je ne sais s'il y a dans tout son théâtre un seul passage où on l'entende distinctement parler lui-même par la bouche de ses personnages. Mais l'objectivité est la qualité littéraire dont Euripide se pique le moins; son accent passionné nous autorise à voir sa propre pensée dans mainte effusion de sa veine poétique où il se trahit d'autant plus que ces sorties sont moins à leur place.
BellérophoUj aigri par le malheur, a projeté d'escalader le ciel pour en connaître le mystère : il verra bien si Zeus se cache derrière les nuages. Est-ce après ou est-ce avant son audacieuse ascension qu'il nous en raconte le résultat ou qu'il nous le prédit, avec un emportement de blasphème sans exemple dans le drame religieux? On ne sait, Bellérophon étant une tragédie perdue dont il ne reste que des fragments :
— On affirme que dans le ciel il y a des dieux. Il n'y en a pas, non, il n'y en a pas! Cessez de répéter sottement cette vieillerie. Voyez de vos propres yeux. Ne me croyez pas sur parole. Je prétends, moi, que les tyrans font périr les gens par milliers, qu'ils les dépouillent de leurs biens,
qu'au mépris de la foi jurée ils détruisent les cités. Et, malgré cela, ils sont plus heureux que ceux qui adorent chaque jour tranquillement les Immortels. Je sais de petites cités qui les honorent aussi. Et cependant elles sont soumises à des cités impies, qui sont plus grandes qu'elles : le nombre des lances triomphe, parce qu'il est le plus fort. J'en suis certain.
Athéisme, ceci? Oui, sans doute, et même des plus catégoriques^ pour qui s'en tient aux mots et ne va pas plus loin. Mais le sentiment qui a dicté cet amer et virulent discours est l'énergique affirmation d'un idéal divin dont les scandales de la terre sont la négation désolante. Un des plus fervents chrétiens de nos jours adressait, en 1906, Aux Croyants et aux athées^, des pages éloquentes, où il témoigne plus de sympathie à certains athées qu'aux croyants, parce que les athées sérieux ont une ardeur de foi, un violent amour de la justice et de la vérité, qui manque au vulgaire des croyants; parce qu'il vaut beaucoup mieux nier Dieu que réciter machinalement un credo; parce qu'enfin il y a un athéisme d'espèce grave, morale, religieuse, qui est infiniment plus respectable, plus noble et plus touchant que la superstition. Cet athéisme était celui d'Euripide.
De tout temps, Texistence du mal, le triomphe du mal et la défaite du bien ont constitué l'invincible force de l'athéisme. Le malheur du juste est pour l'athée la démonstration écrasante et terrible que Dieu n'existe pas. Avant de monter sur son char fatal, Hippolyte avait prié Zeus en ces termes soumis et confiants : « —
1. Par Wilfred Monod. — On trouvera au chapitre vi du présent volume une étude sur ce livre.
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Zeus, fais-moi périr, si je suis coupable ! » Il succombe, et il était innocent ! Quand il revient couvert de sang-, les os brisés, il s'écrie :
— Zeus, Zeus! me vois-tu? J'étais austère, j'étais religieux, j'étais le plus chaste des hommes, et je m'en vais vers l'Hadès et ses ténèbres, tué par les imprécations de mon père. Les devoirs de la vertu, je les ai donc accomplis en vain ?
Une difficulté si atroce qu'elle fait encore perdre la foi aux plus savants de nos contemporains pouvait sans doute embarrasser un païen du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Euripide hésite, cherche, ne conclut pas ou aboutit à des conclusions qui s'opposent. Il a interrogé Empédocle, Heraclite, Anaxagore, Hésiode, Parménide, Xénophane, Diogène d'Apollonie, mais il ne les a pas conciliés. « Souvent^ écrit-il, cette question a traversé mon esprit : Est-ce le hasard, est-ce un dieu qui gouverne les choses humaines? » Question angoissante, qu'une foule de personnages se posent dans ses drames, que les messagers et les choreutes répètent.
L'anthropomorphisme, surtout sous la forme inconvenante que lui donnaient les fables païennes, lui paraît une injure à la Divinité. Mais quelle idée se fait-il de Dieu ? Une idée incertaine et confuse, comme il l'avoue lui-même, puisqu'il confond Zeus tantôt avec l'éther, avec cet air lumineux, vie et gloire de l'Attique, tantôt avec les lois de la nature, tantôt avec Tintelligence des mortels, l'intelligence étant l'élément divin de l'être humain, et Zeus le foyer d'où elle émane et où elle retourne. A tout cela se mêle une doctrine du Destin qui n'est pas claire, puisque les dieux eux-mêmes
tantôt doivent se soumettre à sa loi fatale et tantôt peuvent la corriger.
De toutes les idées de l'intelligence, la plus divine est ridée de justice. Parmi tous les dieux et toutes les déesses, Dicé ou la Justice est reine souveraine. C'est parce que cette grande pensée régnait avec puissance sur le cœur d'Euripide que dans Iphigénie à Aiilis, sa dernière œuvre et son chef-d'œuvre, il voulut justifier Artémis du crime que la légende lui imputait.
Si Dieu existe, Dieu est juste. Voilà ce que nous devons croire désespérément, — entendez : en dépit de tous les démentis sans cesse infligés par le spectacle du monde à une croyance si utile et si belle et malgré toutes les défaites de notre foi. Plus tard, cette conviction désespérée donnera, naissance aux rêves de rémunération future qui bercent encore la douleur humaine.
Euripide n'a pas fait ces rêves; mais un fragment de tragédie perdue nous montre qu'il a considéré la mort comme pouvant être l'entrée en possession d'un état supérieur. Peut-être, écrit-il, ce que nous appelons la mort n'est pas autre chose que la vraie vie, et nous, qui nous croyons vivants, nous sommes des morts aux yeux des êtres qui nous ont quittés.
Belle et consolante hypothèse, à laquelle Cicéron a donné, dans le Songe de Scipion, cette forme d'une concision sublime : Vestra quœ dicitur viià mors est.
Historiens nouveaux des Jésuites.
Les Jésuites, par H. Boehmer, professeur à l'Université de Bonn. Ouvrage traduit de Tallemand avec une introduction et des notes par Gabriel Monod, de l'Institut.
Doudan écrivait « à M. d'Haussonville » en 1840 :
J'ai quelquefois la pensée que les Jésuites ont été calomniés... que plusieurs de ces pauvres diables de Jésuites ont voulu sincèrement donner un peu d'air et de jour à ces tristes cellules où Ton tentait, à Port-Royal, d'enfermer la pensée. Je voudrais faire une suite de biographies de grands Jésuites, sages, à l'esprit ouvert et bienveillant. Je suis sûr qu'en cherchant bien, je trouverais de grands Jésuites. Les épiciers de Paris croient que les Jésuites enseignent les sept péchés capitaux. Je voudrais que le plus honnête des honnêtes gens qui croient cela ressemblât à un Jésuite moyen.... Après cela, je ne tiens pas aux Jésuites.
Ces lignes ne traduisent pas mal l'impression que nous laisse la lecture du livre du professeur Boehmer, précédé de l'importante étude complémentaire qu'y a jointe M. Gabriel Monod. Nous constatons, non sans plaisir, pour l'honneur de l'humanité, que les Jésuites
ne sont pas craussi grands coquins qu'on l'a dit; et puis, après tout, « nous n'y tenons pas, » parce qu'ils sont bien des coquins tout de même.
Généreusement l'historien français écrit que la modération, la bienveillance même est un devoir d'équité pour les protestants et les libres-penseurs qui parlent des Jésuites, après tant d'injustices dont ils ont été les victimes. Il rappelle les sages paroles de Voltaire : « Aucune secte, aucune société n'a jamais eu et ne peut avoir un dessein formé de corrompre les hommes. » Et il montre comment, faute d'avoir été juste seulement comme Voltaire, on a « calomnié » les Jésuites. Tantôt c'est Edgar Quinet traduisant des textes avec le parti pris d'en fausser le sens ; tantôt c'est Michelet lui-même, si vénéré de M. Gabriel Monod, interrompant à point une citation que le reste du développement aurait fait paraître innocente et sans blâme. Paul Bert considérait les Jésuites comme ayant systématiquement adouci la rigueur impérative des lois morales, afin de transformer, sinon en vertus, au moins en actes licites ou indifférents, des pratiques que la morale réprouve. Les Jésuites peuvent, en effet, avoir affaibli la morale, et nous ne devons pas hésiter à dire qu'ils l'ont affaiblie; mais la vérité est aussi qu'il y a presque toujours lieu de distinguer entre ce qu'ils ont réellement fait et ce qu'ils avaient le dessein de faire. Il faut, en bonne justice, user, à leur profit, de la fameuse u direction d'intention » qu'on leur a tant reprochée.
Que signifient ces mots, dont ou se scandalise, faute de les comprendre? Les Jésuites estimaient d'abord qu'un acte extérieurement mauvais n'est point un péché si la volonté et la conscience n'y ont pas pris part, et
jusque-là leur doctrine est sans reproche; c'est celle de TEvang-ile et de toute saine philosophie. Ils estimaient aussi que la fin peut justifier les moyens, et jusqu'à un certain point et en un certain sens, cela encore est admissible. Le devoir de veno^er l'honneur paternel n'absout-il pas le Cid quand il tue en duel don Gormas? En thèse g-énérale, et quoi que Pascal en ait pensé, n'est-il pas outrageusement faux et injuste d'identifier le duel et Thomicide? La permission de mentir pour sauver un juste en péril de tomber au pouvoir des méchants, un malade que la vérité frapperait d'un coup mortel, n'est-ce pas le bon sens même, et s'ilfaut admirer comme un paradoxe sublime l'héroïque résolution de soutenir contre ces prescriptions du sens commun l'impératif catégorique, est-il rien de plus dur et de plus inhumain qu'une telle rigueur?
L'auteur des Provinciales fait semblant de croire que les Jésuites autorisaient le crime même, à condition que l'intention fût dirigée non vers le crime que l'on va commettre, mais vers le résultat honnête ou légitime que le crime procurera. Théoriquement, l'accusation de Pascal n'est point juste. Il s'agit toujours, en doctrine, non pas d'une chose à faire, mais d'une chose accomplie et ce n'est pas aux fidèles directement que les casuistes s'adressaient, c'était aux confesseurs, dans de gros in-folio qui ne circulaient guère. « Le devoir des confesseurs est de s'assurer dans quelle mesure un crime ou une faute a été consciemment voulu, s'il n'a pas été le résultat d'une impulsion souvent irraisonnée dont le mobile pouvait être innocent ou louable. » Ce point éclairci, c'est alors seulement qu'ils décident si l'absolution peut être accordée.
La casuistique, qui n'a pas toujours mérité sa mauvaise réputation et qui n'est point une invention des Jésuites, est la science subtile, connue dès l'antiquité S d'ergoter à l'infini sur les cas de conscience et de fixer d'avance des solutions pour tous les problèmes imaginables. L'institution de la confession, puis celle du confessionnal, qui vint plus tard, devaient donner à cette science ou à cet art son développement parfait. Les Jésuites écrivirent leurs livres principaux dans un temps où les mœurs étaient exceptionnellement brutales et relâchées ; mais il serait un peu abusif de voir, dans la complaisance avec laquelle ils paraissent s'étendre sur des vices effroyables, la preuve de leur propre corruption. On assure que la vie d'Escobar fut austère, vouée aux œuvres de charité et aux pratiques dévotes. Sanchez composa son livre De sancto matrimonii sacramento, recueil des cas imaginaires et des faits réels les plus infâmes, « Iliade des impuretés, « comme on a qualifié cet affreux répertoire, « au pied de la Croix, » nous dit ^L Gabriel Monod.
Il faut, d'ailleurs, reconnaître que la science et la pratique des casuistes sont pleines de périls cachés ou évidents. On doit craindre d'abord que leurs règles, destinées seulement aux confesseurs, ne restent pas toujours limitées à cet usage, que le public laïque en prenne connaissance et qu'il en fasse abus. N'apercevez-vous pas la nichée de sophismes tout prêts à s'élan-
1. Voy. Un problème moral dans V antiquité. Etude sur la casuistique stoïcienne, par Raymond Thamin, ainsi que l'article de Brunetière sur cet ouvrage, Revue des Deux-Mondes du premier janvier 1885 et Histoire et Littérature, t. II : « Une apologie de la casuistique. »
cer du fond de cette vérité si simple, que le fait matériel n'est rien, que l'intention morale fait seule la qualité des choses? Sophocle, dans Œdipe à Colone, avait magnifiquement illustré l'idée, aux applaudissements et à l'édification du peuple athénien; mais lorsque, poussant à outrance la distinction entre l'acte extérieur et la pensée, Euripide osa dire sur le même théâtre par la bouche d'Hippolyte : « Ma bouche a juré, mais non mon cœur, » le scandale fut tel que le poète faillit être lapidé.
Sans doute^ la pleine conscience et la volonté sont nécessaires pour que le péché soit parfait. Mais cette condition, si Ton force les choses, risque de mener loin ! La quatrième Provinciale nous montre jusqu^où Tabus peut aller. Dans la septième, Pascal fait dire ou insinuer par son Jésuite, — pour la sécurité de tous les pécheurs, — qu'un véritable péché est la choSe du monde la plus rare, une extravagance plutôt diabolique qu'humaine, la perfection du mal exigeant qu'on veuille le faire « pour le mal même » et qu'on ait « l'intention formelle de pécher pour le seul dessein de pécher. » Voilà la conséquence extrême où aboutit une logique, « diabolique « aussi, et Pascal n'a point prêté aux Jésuites cette conséquence; ils l'ont eux-mêmes déduite expressément de leurs prémisses. Les Jésuites permettent, écrit le véridique professeur Boehmer, « de louer une maison à des courtisanes, pourvu que, quand on conclut le contrat, on n'ait pas directement pour hiit de faciliter V exercice du métier de courtisane. »
Les moralistes (il y en a plus qu'on ne croit) qui gardent aux Jésuites une secrète tendresse et qui sont sévères à Pascal ont pu lui reprocher, non sans raison,
d'avoir un peu trop habilement choisi et présenté ses textes accusateurs, et même de les avoir quelquefois — volontairement ou non — mal compris; ils n'ont pu établir et il a été impossible aux Jésuites eux-mêmes de prouver que le grand pamphlétaire ait dénaturé ni le fond ni les tendances de leur morale. Qu'on lise les pag-es 238 à 243 du livre de MM. Boehmer et Monod, on verra que Pascal n'a rien écrit de plus fort contre ses adversaires que les deux scrupuleux et calmes historiens. Les exemples d'équivoques, de restrictions mentales, d'indulgence excessive, de distinction entre les péchés et de différence entre les pécheurs (selon qu'ils sont roturiers ou nobles), ne sont ni moins ridicules ni moins révoltants dans la sereine histoire que dans les petites lettres enflammées. Ce n'est pas à l'immortel pamphlet que M. Boehmer a emprunté les lignes suivantes, el pourtant l'on croirait qu'elles en sont tirées et qu'on les y a déjà lues :
Un serviteur qui aide son maître à séduire une jeune fille ne commet pas un péché mortel, s'il peut redouter, en cas de refus, des inconvénients graves, des mauvais traitements ou d'autres choses fâcheuses. On peut encore faciliter l'avortement d'une jeune fille enceinte, si sa faute peut être une cause de déshonneur pour elle ou pour un membre du clergé. Si l'on ne fait pas usage de cette latitude, on peut du moins favoriser l'abandon de l'enfant illégitime, pour éviter un scandale plus grave On est seulement obligé de commencer par le baptiser et de prendre des précautions pour qu'il ne meure pas de froid. On ne doit pas non plus être trop sévère pour les promesses de mariage, par lesquelles les séducteurs trompent si souvent les jeunes filles. Si le séducteur est de condition noble et la victime de condition inférieure, le premier n'a aucune obligation envers elle, caria jeune fille devait, dans ce cas,
prévoir que les promesses étaient sans valeur.... Si un serviteur est contraint à des services autres que ceux pour lesquels il a été engagé, ou s'il a de bonnes raisons de trouver ses gages trop faibles, il peut, sans qu'il y ait péché, « se dédommager » en secret. De môme, des gens pauvres peuvent sans péché faire entrer en contrebande de petites quantités de marchandises soumises aux droits. Car on peut hésiter sur la question de savoir si la contrebande est en soi un péché. En tout cas, aucun fraudeur n'est moralement tenu de restituer à l'Etat les sommes dont il Ta frustré.
Pascal a manié alternativement deux armes avec la même maîtrise : l'ironie comique et une tragique éloquence. Elles lui étaient, Tune et l'autre, fournies par son sujet. Y a-t-il rien de plus risible ou de plus navrant, suivant l'humeur du lecteur, que la distinction faite par les Jésuites entre ce qui est permis et ce qui ne l'est pas? C'est un péché mortel de manquer la messe sans excuse valable; mais, si l'on a des parents hérétiques, on peut les laisser mourir de faim ou même les conduire soi-même au bûcher. C'est un péché mortel de désobéir au prêtre; mais nous venons de voir qu'il est permis au débauché, pourvu quil soit gentilhomme, d'abandonner la victime de sa luxure. C'est un péché mortel de ne pas payer les dîmes ecclésiastiques; mais il est permis de prêter un faux serment, « pourvu qu'on fasse un judicieux usage des paroles à double sens. »
J'avoue que je ne comprends pas pourquoi M. Gabriel Monod tient tant à retirer aux Jésuites le grief ou l'honneur d'être originaux en morale. Il ne les trouve
vraiment neufs que sur un article, — l'obéissance, — à cause de la valeur excessive et disproportionnée qu'ils ont donnée à cette vertu; mais, ou ils n'ont pas d'originalité en ce point, ou ils en ont dans tout le reste; car ils n'ont pas plus inventé l'obéissance que l'art des restrictions mentales, ils ont simplement porté à leur perfection l'une et l'autre. L'expression courante, « la morale des Jésuites, » restera un terme justifié, nécessaire, dont la naissance sur les lèvres des hommes a été toute spontanée. On sait d'ailleurs que rien n'est absolument nouveau sous le soleil. L'originalité en tout genre consiste moins à trouver quelque chose d'inédit qu'à donner un tel relief à des choses parfois fort anciennes, que la gloire de les mettre dans leui- plus beau lustre éclipse celle de les avoir inventées.
C'est ainsi que le prohahilisme est devenu un article tellement essentiel de la morale des Jésuites (bien qu'ils n'en soient pas non plus les inventeurs) qu'il sert à la caractériser. On appelle de ce nom la doctrine ingénieuse et commode qui permet d'agir contrairement à sa conscience, contrairement au devoir, contrairement au veto de son confesseur, si l'on peut invoquer l'autorité de quelque docteur grave. Le confesseur, écrit M. Boehmer, se voyait contraint de donner l'absolution à un pécheur, contre son propre sentiment, si celui-ci, pour justifier sa conduite, pouvait s'appuyer sur l'opinion plausible d'un casuiste de la secte.
En voilà plus qu'assez pour faire comprendre comment les Jésuites ont pu encourir si généralement l'accusation d'avoir relâché la morale. Ce ne sont pas seulement les Jansénistes qui l'ont dit. Bossuet reprochait aux Jésuites de « mettre des coussins sous les coudes des
pécheurs, » et il traitait d' «ordures » les complaisances qu'ils ont pour le péché.
Et cependant, ce serait une injustice de croire qu'il n'y ait que du mal à dire des Jésuites. Doudan n'avait pas tort de penser que « les Jésuites ont été calomniés » et que l'on doit pouvoir « trouver de grands Jésuites. )) Leurs adversaires, écrivent les derniers historiens de la Compagnie de Jésus, « ont toujours rendu hommage à la pureté habituelle de leurs mœurs et à la fermeté de leur foi. » D'Alembert et Voltaire voyaient dans r « orgueil » le seul grave défaut qu'on puisse leur reprocher. Mais cela est vague et insignifiant; il faut, au moins — avec l'orgueil — dénoncer aussi la « dissimulation » et 1' « esprit d'intrigue » inutile d'ajouter r « intolérance, » qui ne signifie pas grand'chose non plus, tout le monde étant intolérantdans les siècles de foi.
L'excès où ils ont porté l'obéissance caractérise éminemment leur morale. Je répète qu'ils n'ont pas inventé cette vertu; ils n'ont même pas inventé l'exagération qui en fait une monstruosité, ni la mémorable image qui traduit si pittoresquement l'hyperbole : perinde ac cadaver. Déjà saint François d'Assise avait prescrit une obéissance « non moins passive que celle du cadavre; » c'est donc à lui qu'Ignace de Loyola a emprunté la comparaison fameuse dont il garde la gloire par une juste attribution; car personne n'attacha jamais à la discipline plus d'importance que le fondateur de l'ordre des Jésuites.
Il distinguait dans l'obéissance trois degrés : 1^ la soumission de l'action; 2° celle de la volonté; 3° celle de l'intelligence. « Cette dernière est la plus haute; car la renonciation à ses convictions personnelles est la
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plus difficile qui puisse être exi^^ée d'un homme ; et c'est précisément en cela que se trouve la marque du parfait Jésuite. »
Le subordonné esl tenu de regarder au supérieur comme au Christ même; il doit obéir au supérieur comme un cadavre qu'on peut retourner dans tous les sens, comme un bâton qui obéit à toutes les impulsions, comme une boule de cire qui peut être modelée ou étirée dans tous les sens; comme un petit crucifix qu'on peut élever et mouvoir à sa volonté.
C'est un paradoxe, mais ce n'est pas une contrevérité, de soutenir que le renoncement d'un être intelligent aux idées de son intelligence est le plus haut degré de vertu où Thomnie puisse atteindre ; car c'est la plus grande mortilication du sens propre, tandis que l'attachement au témoignage de nos sens — qui sont hallucinés, — aux affirmations de notre raison — qui divague dans la nuit, — est une vanité misérable. En tout cas, c'est, par excellence, la vertu catholique. Loyola enseigne, dans ses Exercices spirituels, qu'il faut aveuglément obéir à l'Eglise, reconnaître, si l'Eglise Tordonne, que ce qu'on voit noir est blanc, et blanc ce qu'on voit noir. Etait-il bien nécessaire de nous avertir, dans une note, que cette a énormité » ne doit pas être prise au pied de la lettre? Enormité assurément; mais c'est à l'accepter sans murmure et sans commentaire que consiste la perfection du soldat de l'Eglise comme du soldat de l'armée, ^^ictor Hugo a donné à la même idée une forme saisissante :
— Tu vois ce mur-là?
— Oui, mon général.
— De quelle couleur est-il?
— Blanc, mon général.
— Je te dis qu'il est noir. De quelle couleur est-il?
— Noir, mon général.
— Tu es un bon soldat i.
L'avantage d'une telle discipline est de plier l'homme à l'obéissance et à l'humilité; l'inconvénient est d'éteindre en lui une lumière plus précieuse encore que ces vertus : je veux dire le flambeau de sa conscience et l'amour de la vérité. C'est une omission bien significative^ dans les programmes d'études et les institutions des Jésuites, que d'avoir passé complètement sous silence une qualité morale sur laquelle Calvin fondait au contraire tout l'édifice de son éthique et de sa pédagogie : la sincérité, l'horreur du mensonge.
Si l'on ne savait pas que l'homme est un étrange abîme de contradictions et que le secret qui le fait vivre, — individu ou société, — est l'amalgame subtil de ces contradictions mêmes, on trouverait étonnant que Vorgueil ait pu être dénoncé comme le principal défaut des Jésuites, et j'avoue qu'au premier abord je reste surpris de cette constatation inattendue. Car l'orgueil ne paraît point être dans la logique de leur éducation morale ; ce vice serait plus naturel à l'esprit protestant. Mais là encore, — dans le protestantisme, — on voit la logique démentie par les faits, et l'humilité, vertu catholique, souvent très florissante en terre huguenote.