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Voici une autre énigme qui pourra longtemps exercer la sagacité des moralistes et des psychologues, avec peu d'espoir de parvenir, par la voie logique, à une solution satisfaisante. Loyola, c[ui revendiquait pour l'homme le libre arbitre, instaure un régime d'esclavage spirituel et d'abrutissement! Luther et Calvin, négateurs du libre arbitre, alTranchissent l'homme et le citoyen! ils inaugurent le règne de la liberté, delà responsabilité, de la dignité humaine! Comment expliquer par le raisonnement de telles anomalies? Quelle dialectique subtile découvrira Tordre naturel, mais caché et obscur, qui, degré par degré, finit par aboutir à des conclusions si contraires aux prémisses ? N'est-il pas nécessaire de supposer que des causes extérieures, des circonstances fortuites sont intervenues ici inopinément pour déterminer la direction prise par ces trois grands hommes, pour les précipiter, peut-être malgré eux, dans le sentier qu'ils ont suivi? Cette supposition se trouve en effet confirmée par l'histoire.

M. Gabriel Monod remarque que ni Luther, ni Calvin, ni Loyola n'ont fait ce que d'abord ils avaient voulu faire. Luther avait borné ses vues et son ambition à une réforme intérieure de l'Eglise; son zèle n'était point une ardeur de détruire, il entendait rester bon et vrai catholique, et il fut bientôt épouvanté des ruines qu'il accumulait autour de lui. Guillaume Farel, comme un apôtre divinement et soudainement inspiré, fit une véritable violence à Calvin le jour où il le menaça de la malédiction de Dieu s'il ne renonçait pas à sa vie tranquille d'homme d'étude pour gouverner l'Eglise de Genève. Le génie d'homme d^action et d'organisateur, que Calvin déploya tout à coup, n'était con-

tenu en germe dans aucune promesse visible qu'il eût encore donnée.

Ignace de Loyola ne visait qu'à gagner la couronne du martyr et à faire son salut en risquant sa vie chez les peuples païens. Il n'était pas né adversaire des hérétiques, puisque, d'abord hérétique lui-même, il fut emprisonné, fouetté et chassé d'Espagne par l'Inquisition. La première société qu'il forma avait pour objet unique la conversion des musulmans. Les difficultés de l'entreprise et la vue des services prochains que d'autres ordres de création récente pouvaient rendre à la religion, amenèrent le fondateur de la Compagnie de Jésus à se renfermer dans la mission intérieure. L'infidèle qu'il eut dès lors à cœur de convertir ou d'exterminer se précisa et se circonscrivit de plus en plus sous la forme de l'hérésie protestante, et le jésuitisme, avec ses armes propres, se dressa contre le protestantisme comme le bras droit du catholicisme romain.

Au concile de Trente, un certain nombre de prélats éminents laissaient voir des sympathies pour les doctrines nouvelles sur l'autorité des Saintes Ecritures, la justification parla foi, lemariagedes prêtres, la réforme du clergé et d'abord celle du souverain pontificat. En 1563, le pouvoir absolu du saint-siège était si menacé que, dans l'Eglise même, un cardinal prédisait sa chute. Les Jésuites virent le péril et volèrent aux secours de la papauté. Ils soutinrent, dans des discours et des mémoires, avec une habileté finalement victorieuse, les dogmes de l'infaillibilité pontificale et de la suprématie du pape sur les évêques et surles puissances séculières.

Des chiffres significatifs, en mettant sous nos yeux le nombre des catholiques et des protestants en France

à différentes époques, nous font mesurer les progrès des Jésuites et le recul de leur principal ennemi. La France compte, de nos jours, sept cent mille protestants contre trente-huit millions de catholiques ; en 1660, elle comptait douze cent mille protestants contre dix millions de catholiques; en 1598, un million de protestants contre huit millions de catholiques. Sans doute, c'estla famille des Bourbons et c'est aussi celle des Guises qui tinrent l'épée meurtrière; mais les Guises et les Bourbons avaient formé avec les Jésuites une étroite alliance pour l'extirpation du protestantisme.

Il va sans dire que tous les moyens étaient bons, depuis les violences les plus cruelles jusqu'aux plus enveloppantes caresses, à des docteurs qui tiennent qu'unefîn pieuse justifie les moyens et les sanctifie. Dans son généreux souci de large et bienveillante équité envers tous les hommes, même envers les Jésuites, le professeur Boehmer écrit, à propos de la révocation de l'Edit de Nantes :

Il est possible que le confesseur du roi, le Père La Chaise, ait été épouvanté des atrocités commises par les soldats qui exécutaient les ordres royaux... il est certain qu'il a approuvé Louis XIV. Il est possible que les membres de Tordre, qui accompagnaient les soldats, ne les aient pas encouragés dans leurs brutalités..., etc.

Pourquoi ces réticences et ces ménagements quand on parle de monstres pareils? M. Gabriel Monod, plus rigoureusement juste ici, corrige dans une note le texte de Thistorien allemand et rappelle le rôle des Jésuites dans la destruction de Port-Royal, omis par Boehmer, mais « non moins odieux et plus marqué que dans la révocation de l'Edit de Nantes. » N'étaient-ils

pas trop capables de toutes les complicités sangiiinaires, ces « bons » pères qui, en Pologne, au commencement du xvn® siècle, approuvaient « Tusage » que voici :

Au commencement du dix-septième siècle, c'était un usage pour les collèges des Jésuites de fêter l'Ascension par la destruction des églises protestantes et le pillage des maisons des protestants. Ainsi, à Cracovie, ce fut, en 1606, l'église protestante qui fut victime de ce genre d'amusejïient, auquel les Pères ne cherchaient pas à s'opposer. En 1607, ce fut le cimetière protestant. En 1611, l'église de Vilna fut détruite à son tour. Puis, en 1616, les églises bohémienne et luthérienne de Posen. En 1637, on pilla les maisons des protestants à Cracovie. En 1683, une église évangélique, près de Vilna, et ainsi de suite.

Les conversions que la douceur obtient sont d'ailleurs beaucoup plus intéressantes que celles dont la terreur est la seule ouvrière. L'habileté des Jésuites, comme éducateurs, est proverbiale.

Ils furent de grands maîtres dans Tart de former les esprits, d'attirer les hommes à eux et d'élever la jeunesse. Loyola, le fondateur de l'ordre, plus sage et plus modéré qu'on ne croit, n'imposait point au monde, ni même à ses disciples, les austérités auxquelles il se soumettait lui-même. Il n'a pas voulu faire d'ascètes, ni des contemplateurs, mais des hommes utiles, sains de corps, vaillants et actifs. Il interdisait les jeûnes outrés et les autres excès du zèle religieux. Tout surmenage était prudemment évité. En aucun jour de l'année, les enfants ne devaient rester plus de cinq heures assis sur les bancs de l'école, et on veillait avec un soin diligent

à leur procurer des exercices en plein air, des jeux et une g-ymnastique fortifiante.

On comprend d'après cela, écrit M. Boehmer, que non seulement les parents catholiques, mais même des parents protestants fussent bien aises de confier leurs enfants aux Jésuites. Au bout d'un temps relativement court, ils réjouissaient leurs pères par leur grande facilité à parler latin, et leurs mères par une propreté exquise et par leurs allures aisées et décentes. Ce qu'on appelait, au seizième et encore au dix-septième siècle, la « bonne éducation, » « l'honnêteté, » les Pères Jésuites semblaient l'avoir compris, avoir su l'inculquer mieux que personne à la jeunesse

masculine Dans les écoles protestantes, on n'attachait

pas une grande importance aux bonnes manières, à l'élégance de la tenue.

La pédagogie des Jésuites doit à ses défauts comme à ses qualités sa renommée et son succès. Elle satisfait de la façon la plus heureuse le goût du médiocre et du superficiel, répandu si universellement dans le monde. « Un peu de tout, rien de trop, » pourrait être sa devise.

En morale, les révérends Pères représentent et soutiennent le parti de la médiocrité contre la sublime raideur du jansénisme intransigeant. Tous les hommes souhaitant de faire leur salut, mais au plus bas prix, les Jésuites étaient les marchands de ciel qui offraient le rabais le plus avantageux. Une moyenne mesure d'esprit, de savoir, de caractère, de cœur, voilà ce que l'instruction et l'éducation jésuitiques se contentent d'atteindre. L'image d'un brillant vernis exprime avec propriété le résultat obtenu par cette culture de surface. Le fond sacrifié à la forme, la science à Part littéraire, et le style, — entendez parla seulement une cor-

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estimé par-dessus toute chose :

telle est Tâme de l'enseignement et la fin des études. Certes, les Jésuites et leur bon ami Voltaire s'opposent, à d'autres égards, comme le jour et la nuit; mais n'ont-ils pas aussi de grandes affinités : morale facile, esprit mondain, pensée sans profondeur et sans vrai sérieux, estimation fausse des valeurs esthétiques, l'agréable préféré au solide et le goût plus admiré que le génie? Le fait est qu'entre les Pères et le serpent malicieux qu'ils avaient réchaulTé dans leur sein, il existe plusieurs témoignages d'une grande sympathie réciproque. Voltaire montra toujours de l'affection à ses anciens maîtres. C'est au Père Porée qu'il adressait sa première tragédie. Le Père Tournemine, dans une lettre au Père Brumoy, portait Mérope aux nues, en se défendant d'être « aveuglé par Tamitié paternelle qui l'attachait au poète depuis son enfance. » A une époque où tout le monde se déchaînait contre les Jésuites, Yoltaire en recueillit six à Ferney, après s'être soigneusement assuré, écrit-il, de la « pureté de leur foi*. »

Taine a remarqué que les Jésuites ont compris mieux que personne la puissance de l'imagination.

Nul n'en o mieux entrepris la direction mécanique et méthodique. Ils ont vu que notre fond intime n'est pas la raison, mais les images; que les ligures sensibles des choses, une fois transportées dans notre cerveau, s'y ordonnent, s'y répètent, s'y enfoncent avec des affinités et des adhérences involontaires; quand nous agissons en-

1. Eugène Despois, Le théâtre français sous Louis XIV, p. 271.

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suite, c'est dans le sens cl par rimi)ulsioii des forces ainsi produites, notre volonté sortant tout entière, comme une végétation visible, des semences invisibles que la fermentation intérieure a fait f::ermer sans notre concours. Ils ont compris que se rendre maître de la cave obscure où Topération s'accomplit, c'était se rendre maitre de l'homme.... Quand ce système a pris une âme, il la tient'.

L'im;iyination joue dans la reli|L;ion des Jésuites, — qui n'est, après tout, que la fornic aiguë, hyperbolique, paradoxale du calholicisnie, — un rôle correspondant à celui de la conscience dans le protestantisme orthodoxe comme dans les sectes dissidentes de l'Ej^lise calviniste ou luthérienne.

Déjà ce contraste éclate entre Luther et Loyola. Tous deux ont commencé par les nicmes excès d'ardeur religieuse : jeunes, macérations, pénitences, confessions réitérées, jours et nuits passés en prières. ALnis Luther, tourmenté par sa conscience et criant : « Mon péché! mon péché! » découvre la voie du salut dans cette déclaration de l'Kcriture : « Le juste vivra par la foi. » Il cesse de croire à la puissance du prctre pour procurer le pardon des péchés et il demande celte grâce à Dieu seul. Loyola trouve la délivrance dans des illuminations et des visions. Jésus-Christ lui apparaît comme « je ne sais quoi de rond et de brillant comme l'or. » 11 aperçoit la Trinité sous la forme d'une « boule de feu » ou encore sous celle d'un « clavicordc à trois cordes, » Satan « sous une forme serpentine et chatoyante, semblable à une foule d'yeux étincelanls. » Il croit que si sa conscience est tourmentée, c'est par la méchanceté du

1. T^-iine et le Christianisme, par Emihen Monod (Montauban, i'JOT), p. 107.

diable, et, pour échapper aux maléliccs de ce noir ennemi, c'est sur la bienfaisante magie de l'Eglise qu'il compte. Il se fie et s'abandonne sans réserves aux pratiques, aux formules, aux recettes, aux talismans de cette bonne mère.

C'est par répouvante jetée dans les imaginations au moyen de tableaux atroces que les Jésuites entreprennent d'arracher l'homme au diable pour le donner [à Dieu. Le 5® Exercice spiriluel de Loyola conmience par une peinture effrayante :

L'enfer s'ouvre sous les yeux de Vinitié (en allemand (Jer Bctrachtende, plus exactement : le conlemplateur, celui qui médite) dans toute son étendue, en largeur comme en profondeur : une mer de flammes, où l'on distingue nettement les âmes des damnés qui y sont plongées. Leurs plaintes, leurs hurlements de colère, leurs abominables imprécations contre le Christ et ses saints retentissent à son oreille. La puanteur horrible qui s'exhale de ces profondeurs en ébullition, la fumée, le soufre lui enlèvent presque la respiration, sa langue se contracte au goût amer et soufré de cet air empesté, ses doigts sentent avec terreur la chaleur de la fournaise où brûlent ces malheureux. Il voit, il entend, il sent, il goûte l'enfer....

L'ordre des Jésuites est justement célèbre par ses grands missionnaires, tels que François Xavier, et par l'œuvre qu'ils ont accomplie dans les pays païens. Mais le principal ressort de leur prédication, à commencer par celle de Xavier, était la peur de l'enfer. Ils ne perdaient pas leur temps à instruire et à édifier les consciences individuelles, ils frappaient de terreur les masses. Puis ils procédaient lestement à la confession et au baptême. Xavier convertit ainsi trente villages au pas de course. Après sa mort, en 1560, il y avait, au

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collège de Goa, dans l'Inde, cent tailleurs occupés à coudre des chemises de baptême pour les néophytes, dont on estimait le nombre à trois cent mille. De pareilles conversions n'avaient ni profondeur, ni durée, et nous ne sommes pas étonnés d'apprendre que le christianisme de cette région est resté « nominal et foncièrement païen » : c'est le contraire qui serait difficile à croire.

L'établissement des Jésuites au Paraguay est le fait glorieux de leur histoire extérieure. Le génie de colons et d'organisateurs qu'ils ont déployé dans ce pays pour la civilisation des sauvages a été l'objet d'une admiration que l'on peut dire universelle, puisqu'il n'y a guère, au xvni*^ siècle, que Diderot qui se soit méiié et qui ait fait des réserves ; mais Buffon, Montesquieu, l'abbé Raynal pensent, avec Voltaire, que VEtat jésuite du Paraguay est « le triomphe de l'humanité, » et ce ne sont pas seulement les philosophes qui sont dans l'enthousiasme ; RobertsoUj prédicateur protestant, dit aussi :

C'est dans le Nouveau Monde que les Jésuites ont exercé leurs talents avec le plus d'éclat et de la manière la plus utile au bonheur de l'espèce humaine. Les conquérants n'avaient eu d'autre objet que de dépouiller, d'enchaîner, d'exterminer les habitants de l'Amérique. Les Jésuites seuls s'y sont établis dans des vues d'humanité.

Au premier coup d'œil, le spectacle à vol d'oiseau de l'œuvre des Jésuites dans le Nouveau Monde justifie une impression toute favorable. Il est certain qu'ils ont accompli, avec une persévérance, une patience, un cou-

rage et souvent un héroïsme admirable la plus difficile des tâches et la plus belle des entreprises : humaniser des hordes de cannibales si pareils à des bêtes qu'ils se précipitaient sur Tennemi tué comme sur un gibier pour le dévorer tout cru, et même « mettaient leur art à engraisser les femmes afin de les abattre quand elles étaient à point. » Les missionnaires étaient remplis pour ces misérables d'une profonde pitié chrétienne et humaine. Ils voulaient généreusement opposer le système de la conquLsta espiriiual, — conquête par l'esprit et par la parole, — à la brutale férocité des conquérants d'Europe, qui, voyant dans les Peaux- Rouges des espèces d'animaux, les chassaient, les tuaient, les capturaient comme tels. Dans leur lutte inégale contre ces hommes blancs, pires que les sauvages, les missionnaires auraient eu besoin de Tappui de la métropole; mais le gouvernement portugais s'intéressait beaucoup plus à l'or et aux diamants du Brésil qu'aux Indiens, il se souciait peu de prendre parti pour les Pères Jésuites contre des colons de si bon rapport. Le gouvernement espagnol montrait un peu plus de pudeur. Au prix de difficultés inouïes, les Jésuites parvinrent à arracher aux chasseurs d'esclaves douze mille cannibales qu'ils avaient convertis; ils les conduisirent vers le sud et, après avoir parcouru avecleurs ouailles un immense territoire inculte et désert, ils les établirent dans l'Uruguay, vers le milieu du xvii^siècle.

Lorsque, en 1661, le Père tyrolien Antoine Sepp visita ses confrères du Paraguay, il constata la prospérité de r « Etat jésuite, » dont il a laissé une intéressante description.

Sous le gouvernement patriarcal des bons Pères, les

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Guaranis (c'est le nom cle la tribu; coulent une vie heureuse, exempte de soucis, qui ressemble à une idylle. Plantureuse abondance des biens de la terre; les champs de maïs, de tabac, de froment, de haricots, de pois, alternant avec les plantations de thé, de coton, de cannes à sucre. C'est avec un art de séduction véritablement enchanteur que les ingénieux missionnaires avaient opéré cette œuvre civilisatrice :

Dans leur travail de conversion, ils tenaient très soigneusement compte du caractère et des besoins des Peaux- Rouges. Presque jamais ils ne se mettaient en campagne sans emporter de petits cadeaux. Souvent aussi ils emportaient avec eux un violon, une flûte ou même tout un petit orchestre, car ils avaient vite découvert que les Indiens aiment la musique par-dessus tout.

Et souvent aussi ils envoyaient des Indiens convertis, comme pionniers, chez leurs frères restés dans les forêts, pour les amadouer par le tableau des jouissances variées de cette existence nouvelle. Il n'est que juste d'ajouter que la vaillance, l'abnégation et l'amour dont les Jésuites avaient fait preuve en défendant ces malheureux contre des conquérants avides éternels, avaient laissé dans leurs cœurs une vive reconnaissance.

On se répétait de tribu à tribu, de campement à campement, que les Peaux-Rouges n"avaient rien à craindre des robes noires, qu'ils ne leur apportaient que leur assistance, leur amitié, d'abondants repas et de magnifiques habits.

Voilà le beau côté de la médaille ; mais il faut voirie revers.

La civilisation du Nouveau Monde à la mode jésuite

fut un succès immense extérieurement, mais tout superficiel et presque purement matériel. En toutes choses, les Jésuites se sont trop contentés de l'apparence, de la surface et de l'étendue, aux dépens de la profondeur. Les Guaranis étaient heureux, mais comme est heureuse une ferme modèle, plus curieuse de la culture des bestiaux et de la terre que de celle des esprits, comme est heureuse une école d'enfants tenue avec une molle et maternelle tendresse. Travail modéré. Nombreux jours de fête ou de repos. Jeux de toutes sortes : tir à la cible, foot-ball, promenades en bateau avec concert, théâtres de marionnettes, comédie et surtout musique.

Orchestre indo-européen, oi^i l'on Aoit accouplés fraternellement les sifflets de bambou avec les violons; les castagiieltes avec les contrebasses; les tambours indiens avec les flûtes; les clarinettes, les hautbois, les harpes et les théorbes avec d'étranges instruments faits de queues de tatous.... La danse ou, pour mieux dire, le ballet, joue un rôle aussi important que la musique.... Les mouvements mimiques de toute nature sont soigneusement cultivés; les respectables Pères les font étudier et les dirigent, et dans ces ballets on admire autant la merveilleuse adresse des chrétiens que la splendeur de leurs costumes.

Bref, tout semble parfait dans cet eldorado. Mais les bons Pères ont oublié ou volontairement omis une chose, la chose essentielle : faire de ces païens convertis des hommes, apprendre aux élèves à se passer de leurs maîtres, en développant chez eux l'activité propre, l'initiative, le sentiment de la responsabilité, la personnalité, la conscience. Leur dressage n'a rien de commun avec une vraie éducation morale et intellectuelle. La prétendue religion chrétienne par laquelle ils ont

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remplacé celle de leurs ancêtres se réduit à une dévotion superstitieuse qui voit partout des miracles et qui goûte dans les flagellations une volupté sanguinaire. Ils sont restés fainéants, sensuels et goulus; parfois, le cannibale reparaissant chez eux, ils engloutissent d'énormes quartiers de viande crue, « de telle sorte que le jus sanglant coule des deux coins de leur bouche vorace. » ]\Iais cet accident n'est qu'un retour passager de l'ancienne sauvagerie. En somme, ce sont des enfants sages, ou, mieux encore, des animaux autrefois féroces, devenus, par la persévérance, Fart patient, l'adresse, la douceur, la bonté et l'humanité incontestables de leurs habiles dompteurs, de bons animaux domestiques.

Aucune société n'a eu « l'esprit de corps » à un plus haut degré que la Compagnie de Jésus, Si ses membres, comme individus, étaient quelquefois humbles, la Société, comme telle, aspirait à être la maîtresse du monde, et voilà, sans doute, l'explication de Yorgueil qu'on s'étonne d'abord de voir reprocher aux Jésuites : ce sentiment n'est peut-être pas dans la logique de leur discipline intérieure et morale, mais il apparaît avec évidence et il devient un fait tout naturel si l'on n'y voit qu'un svnonyme de l'ambition de dominer.

C'est la volonté fixe de conquérir le monde à l'Eglise par tous les moyens qui fit céder les missionnaires jésuites à la tentation de trahir le christianisme luimême par de sacrilèges compromis, pour l'accommoder aux idées païennes. Au grand scandale des catholiques sérieux et même de plusieurs papes, ils corrompirent

le culte chrétien par le mélange impur des rites chinois et des rites malabares, autorisant les sacrifices à Confucius, approuvant la distinction aristocratique et antichrétienne des castes, souffrant môme les idoles, quand derrière elles ils avaient pu cacher l'image et le nom de la Croix. Par ces artifices, caractéristiques de leur prestigieuse habileté, les Jésuites rendirent à la civilisation le grand service de faire pénétrer chez les peuples orientaux les sciences, les arts, l'esprit de TOccident; mais le paganisme étant resté plus cher à ces peuples que l'Evangile, dès que la papauté eut définitivement interdit une trop longue profanation, les conversions cessèrent brusquement, et le génie politique des révérends Pères sortit plus éclatant de cette aventure que la pureté de leur foi.

Quand la domination est le but, et que, pour y parvenir, tous les moyens sont jugés bons, Téchelle des vertus change, ou, pour mieux dire, il n'y a plus de morale.

Quel était, par exemple, pour les pédagogues jésuites, le bon élève, l'élève selon leur cœur? Ce n'était pas celui qui remplissait le mieux ses devoirs d'honnête garçon, c'était celui qui servait le mieux leurs desseins. Voilà pourquoi ils autorisaient et encourageaient l'espionnage entre camarades. Les maîtres eux-mêmes pouvaient être dénoncés à un supérieur, sans que le rapporteur s'exposât au blâme. Déjà Ignace n'avait négligé aucun moyen d'information, pas même celui de la trahison qui dénonce tout bas.

Non seulement les Jésuites ne tenaient point à développer certaines vertus; mais sans avoir « le dessein formé de corrompre les hommes, » ils cultivaient cer-

tains vices qui leur paraissaient utiles par les bons effets qu'ils sont capables de produire. C'est à eux que nous devons des traditions scolaires très anciennes et encore assez solides, que l'on commence aujourd'hui seulement à vouloir ruiner, mais sans beaucoup de conviction, parce que ces vieilles coutumes, dont le principe assurément est mauvais, ont une utilité manifeste, comme les remèdes à base de poison qui procurent la santé. Telles sont toutes les institutions fondées sur l'amour-propre : l'éclat des récompenses extérieures suppléant à l'approbation de la conscience, les compositions de prix, les distributions de prix, les volumes dorés, les couronnes, les fanfares, les noms des vainqueurs proclamés dans une fête publique, leur succès triomphant et l'humiliation des vaincus.

Les Jésuites sont l'incarnation de Vesprit clérical^ c'est-à-dire de la constante ingérence de l'Eglise dans le gouvernement du monde.

De là pour eux la nécessité de réussir sans interruption ou de payer cher leurs défaites. Leur histoire enregistre une suite continuelle de bannissements de tous les territoires où s'est installé leur ordre; mais comme ils en sont chassés de nouveau au bout d'un petit nombre d'années, c'est donc que ces habiles gens ont eu l'art de se faire rappeler ou de rentrer en s'insinuant par les fissures.

Ils ont toujours eu de grands ennemis jusque dans Rome même et ils ne se sont pas soumis invariablement à la papauté, dont ils restent pourtant la meil-

leure milice; mais ils conservent une foule d'amis déclarés ou secrets, parce qu'ils sont les plus habiles et les plus séduisants des hommes : artes jesuiticœ. Justement réputés pour leur savoir-faire et pour leur diligence comme éducateurs, c'est par cette partie essentielle de leur activité qu'on les a vus reconquérir sans cesse l'influence qu'ils avaient un instant perdue. Ils ont su gagner l'oreille et le cœur des jeunes gens, des pères et surtout des mères de famille. Quelle faveur populaire a dû récompenser, par exemple, leur idée généreuse, conçue et appliquée deux siècles avant Jules Ferry, d'un enseignement primaire gratuit! « La gratuité des écoles jésuites au xvii^ siècle amena plus d'un père réformé à leur confier ses enfants, et ceux-ci le plus souvent devenaient infidèles à la foi paternelle. » Le crédit dont les Pères jouissaient à la cour décida aussi un bon nombre de seigneurs protestants à se faire convertir par eux.

Et cependant les Jésuites sont restés un continuel objet de méfiance et d'aversion pour les monarchies, pour les parlements, pour l'opinion libérale, pour les vrais savants, pour les vrais chrétiens, protestants ou catholiques, et pour tous les pouvoirs. Ils étaient euxmêmes trop puissants. Dois-je dire : ils étaient ou ils 5072^? On ne sait jamais^ quand on parle des Jésuites, s'il faut mettre le verbe au présent ou au passé, leur essence étant d'être toujours supprimés en principe et toujours subsistants en fait. Gomment les gouvernements auraient-ils pu tolérer un ordre qui étendait son ingérence dans les affaires politiques jusqu'au régicide inclusivement? Comment les vrais savants pourraientils avoir la moindre sympathie pour des scolastiques

arriérés, superstitieusement attachés aux règles et à la tradition, qui persécutèrent Galilée et ne s'en sont jamais repentis, puisqu'ils se sont donné le ridicule de combattre ses doctrines, pour l'amour d'Aristote, jusqu'au milieu du xix"^ siècle? Comment des chrétiens supporteraient-ils de faux moralistes qui, donnant à la morale un autre centre de gravité que la conscience, la fondent sur une misérable autorité extérieure, — je ne dis pas sur la grande autorité de FEglise ou du chef de l'Eglise, mais sur celle de tout docteur jésuite, pourvu qu'il soit « probable? »

Partout où les Jésuites ont exercé une action prépondérante, conclut M. Gabriel Monod, en Autriche, en Bohême, en Pologne, dans tous les pays latins, leur règne a été accompagné d'un appauvrissement économique et d'une décadence intellectuelle; et, en France, quelles ruines matérielles et morales n'ont-elles pas suivi la révocation de TEdit de Nantes et la destruction de Port-Royal! Partout où ils ont exercé une action publique, ils ont sacrifié les intérêts vitaux des Etats à ceux de l'Eglise, ou à ceux de leur ordre.

Doudan racontait qu'étant au collège il fut heureux d'avoir obtenu le prix de mathématiques, mais un peu humilié en lisant le titre du beau volume que le censeur avait choisi pour lui; c'était : « Le système de Laplace mis à la portée des intelligences les plus bornées. »

Les Jésuites, il faut le redire en terminant, n'ont pas voulu corrompre le monde, et ^'oltaire a raison de faire leur apologie sur ce point; mais Pascal n'a pas tort de s'indigner contre eux, car ils ont, par le fait, rabaissé

les grands sentiments qui élèvent Thomme et qui gardent la société de la corruption. Ils ont mis la religion et la morale à la portée des consciences les moins exigeantes, des instructions les plus médiocres, des cœurs les moins hauts, des plus petits esprits et des « intelligences les plus bornées. »

m Biaise Pascal.

Biaise Pascal, Etudes d'histoire morale, par Victor Giraud, professeur de liUérature française moderne à l'Université de Fribourg.

« Ce livre, à dire vrai, est moins un livre qu'un recueil d'études composées à des dates différentes.... De là des redites et un certain manque d'unité... que l'auteur n'a point cherché à masquer ou à faire disparaître. » Ainsi parle x\I. Victor Giraud du livre de Sully Prudhomme sur Pascal. Pour ce qui est de son propre ouvrage, il avoue qu'il a simplement réimprimé la suite de ses études sur Pascal, sans se soucier des répétitions, u ni peut-être même des contradictions, » et cela « par scrupule de sincérité. » De contradictions je n'en vois pas dans son volume, et les redites, rares d'ailleurs, n'ont point d'importance. On n'écrit plus de livres, depuis que notre activité littéraire s'éparpille en articles de revues; tout ce que les libraires et le public peuvent raisonnablement demander, c'est que nous leur apportions des recueils dont les morceaux aient entre eux quelque lien.

Le Pascal de M. Victor Giraud se recommande

d'abord par une connaissance très complète du sujet. Le critique s'est exactement informé de tout ce qu'un esprit curieux et sérieux doit savoir sur l'auteur le plus commenté de notre littérature. A-t-il découvert un fait nouveau ou un texte encore ignoré, une vue inédite ou une hypothèse originale? Non; mais qu'importe, si c'est faire œuvre utile que de mieux fixer, sur une grande question toujours ouverte, ce qui paraît acquis à la science et à la pensée contemporaine?

De Jacqueline Pascal, à laquelle un excellent chapitre est consacré, l'auteur cite une lettre essentielle, non pas inédite, mais que Sainte-Beuve avait passée sous silence, par oubli, dans son Port-Royal si plein et si riche. 11 résume, sans rien omettre, les récents débats sur le point de savoir si le Discours sur les passions de Vamour, attribué à l'auteur des Pensées, est de lui. Bien qu'il penche pour la négative et qu'il doute même que Pascal ait jamais été amoureux, son opinion n'est pas une décision péremptoire, et la thèse différente de la sienne est assez consciencieusement exposée pour que, sans le démentir, nous restions libres de nous y rallier, si nous le préférons. De même, il fait bonne justice de la trop fameuse légende du pont de Neuilly, en ce sens qu'il ôte tout crédit à l'opinion vulgaire qui rattache étroitement les angoisses métaphysiques de Pascal, en face de l'infini^ à Tabîme ouvert sous ses pieds par un accident de voiture; mais il n'a garde de nier d'ailleurs la réalité d'un fait que l'insuffisance des témoignages contemporains laisse douteux; il se borne à protester contre la conséquence excessive qu'on en a tirée. Villemain écrivait en 1828 : « Le précipice imaginaire que, depuis un accident funeste, les

sens affaiblis de Pascal croyaient voir s'entr'ouvrir sous ses pas n'était qu'une faible image de cet abîme du doute qui épouvantait intérieurement son âme. » Ce qui n'était d'abord que Timage d'un tragique état d'âme a fini par devenir la cause même de l'effrayante vision intérieure, et la critique terre à terre a fait de Pascal un halluciné, parce goût du médiocre et du plat qui se plaît à donner aux grandes choses des explications bassement matérielles.

La question capitale delà critique pascalienne restera toujours de tirer au clair la nature du doute dont l'âme du grand penseur fut douloureusement tourmentée.

Qu'il ait douté, cherché, lutté, peiné, souffert, c'est l'évidence; l'histoire d'un esprit et d'un cœur en travail comme le sien n'est point celle d'une évolution régulière et tranquille; mais, s'il eut ses crises et ses orages, quel en fut le caractère? Voilà le point obscur autour duquel on continue d'errer et parfois d'extravaguer.

L'imagination romantique des contemporains de Byron et de Gœthe avait construit, d'après Faust et les œuvres similaires, un type de drame intérieur, qui est peut-être le grand type, mais qui ne convient pas à Pascal. Le grave conflit de la science et de la foi au cours du XIX® siècle nous a fait croire, par sa vitale importance, qu'il avait déjà une durée plus que séculaire, et l'on a gratuitement prêté à l'auteur du Mystère de Jésus une espèce de « nuit de Jouffroy » en sens inverse, conclue par la victoire de la religion, — comparaison d'autant plus tentante que la fameuse nuit de novembre 1651,

où Pascal se donna sans réserve à Jésus-Christ, appelait ce parallèle et cette antithèse. Mais un examen attentif découvre, dans ce lieu commun de la critique et de l'histoire, une part considérable d'à przori systématique, un préjugé né d'une confusion du temps de Pascal avec le nôtre.

Vraiment, à qui suit d'année en année, autant que cela est possible, la biographie de Biaise Pascal, il n'apparaît plus qu'à aucune saison de sa courte existence ce grand chrétien ait eu à combattre pour son compte le démon de l'incrédulité.

Sous l'influence de son père, catholique correct à la façon de Descartes, Biaise avait d'abord adopté la maxime que ce qui est l'objet de la foi n'est point l'objet de la raison et ne saurait être proposé ni surtout soumis à la raison. Cette rigoureuse séparation des deux domaines était un besoin de la pensée du temps; c'est pour lui avoir donné satisfaction que la philosophie cartésienne eut un si grand succès. « Conception ingénieuse, profonde peut-être, écrit M. Victor Giraud, mais surtout commode et qui convient excellemment à une époque également éprise d'activité religieuse et de rationalisme scientifique.... Suivant le côté où l'on penche, la théorie qu'Etienne Pascal avait inculquée à son fils peut tout aussi bien légitimer une certaine incuriosité des choses religieuses que des enquêtes rationnelles. »

Tous, plus ou moins, à la suite du philosophe Cousin, nous avons rêvé chez Pascal une lutte terrible entre la science et la foi, et cette idée nous est si naturelle et toujours si présente qu'il nous est devenu extrêmement difficile de l'écarter; Sully Prudhomme, après une étude

approfondie des Pensées, parlait encore, il y a vingt ans, des sacrifices que la pensée religieuse de Pascal aurait eu à faire pour se concilier avec «. le dernier état des sciences actuelles. » C'est une supposition gratuite. Tâchons donc de nous bien persuader enfin que Pascal n'a jamais douté ni de la science ni de la religion et qu'il les recevait à la fois et très hospitalièrement Tune et Tautre. Il croyait aux miracles anciens et modernes, à ceux de la Bible et du Nouveau Testament, à celui que Dieu fît éclatera Port-Royal, le 24 mars 1656, quand la petite Périer, sa nièce, fut guérie d'une fistule à l'œil par l'attouchement de la « sainte Epine. »

En 1646 avait eu lieu ce qu'on appelle sa première conversion; la « première, » parce qu'il y en eut, huit ans après, une seconde qui, cette fois, était la bonne. Pourquoi M. Victor Giraud signale-t-il, comme manquant un peu de propriété, un mot si usité en langage chrétien, non seulement chez les protestants, mais chez les catholiques, et comment a-t-il pu croire utile d'expliquer que conversion signifie ici non le passage d'une croyance à une autre, mais celui de la tiédeur à l'ardeur de la foi? Rien n'est plus fréquent que ce sens, ^'inet, sur son lit de mort, demandait à Dieu de vivre encore, pour se convertir ; Bosquet suppliait l'abbé de Rancé de prier Dieu pour sa conversion. La «Misère du chrétien inconverti » a inspiré à Adolphe Monod un sermon terrible et magnifique, qu'on croit être celui dont Michelet disait : a Ceux qui l'ont entendu en tremblent encore. » Donc, la première conversion de Pascal date de 1646, et elle termina ou interrompit si peu son activité scientifique que ses plus célèbres découvertes sont postérieures à cette époque.

En ce temps-là, l'intelligence de Pascal croyait à la vérité du christianisme sans que la sensibilité morale chez lui fût sérieusement touchée. Son cœur était en retard sur sa raison : paradoxe étrange à nos yeux, ordre inverse à celui du scepticisme commun qui nous est si familier, où le cœur dit : « Je crois et j'espère, » avant que Fintelligence ait fourni la preuve. Le christianisme de Pascal commença par être un intellectualisme sec et même singulièrement dur, puisqu'il prit la forme cruelle de l'intolérance et de la persécution. D'accord avec son père, Biaise eut le triste courage de dénoncer à Tarchevêque de Rouen un capucin défroqué, coupable d'hérésie, c'est-à-dire, de formules théolog"iques qui n'étaient pas celles de l'orthodoxie officielle, si bien que le pauvre ancien moine fut contraint de signer une rétractation en bonne forme.

Les médecins ayant prescrit à Pascal surmené des « divertissements, » en d'autres termes, tout ce qui pouvait honnêtement le distraire d'une excessive fatigue intellectuelle, il suivit méthodiquement leur conseil moins par goût que par raison, parce que la sagesse était d'entreprendre cette cure dans l'intérêt d'une santé physique qu'il n'avait pas encore appris à mépriser, et l'expérience qu'il fit alors des plaisirs du monde fut rationaliste comme le reste de son activité.

En 1631, il écrivait à sa sœur aînée, Mme Périer, une belle lettre de consolation sur la mort de leur père. Elle est chrétienne, cette lettre, mais elle est surtout didactique et raisonneuse. C'est une dissertation de docteur janséniste, imitée de Saint-Cyran, comme M. Strowski en a fait le premier la remarque, mais sans les « frémis-

sements intérieurs » de Saint-Cyran, sans les mots émus qui partent du cœur.

La vraie conversion de Pascal a une date précise, et c'est le lundi 23 novembre 1654. Elle ne consista point dans quelque illumination subite et nouvelle de l'intelligence, mais dans un profond changement du cœur, qui se donna tout entier à Dieu et à Jésus-Christ et trouva le bonheur dans cet abandon complet. « Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix. Dieu de Jésus- Christ. Joie, joie, joie, pleurs de joie.... »

JNIais alors, où est le conflit? D'où viennent les luttes si dramatiques qui, en dépit de la certitude, de la paix, de la joie dont il se dit le bienheureux possesseur, continuent à nous montrer dans Pascal l'âme la plus orageuse qui ait jamais gémi, dans la nuit et la tempête du doute, à la recherche de la vérité?

Le doute religieux d'un homme du xix« siècle — ou du xx^ — porte toujours sur la réalilé des objets de lu foi. Incrédule ou sceptique, qu'un jour notre homme admette la probabilité, la possibilité d'une existence objective des choses où d'abord il n'avait osé voir qu'une construction idéale du désir et de l'espérance, le pas qui lui reste à franchir pour qu'il devienne ou redevienne chrétien lui semblera relativement facile et tout à la portée de sa bonne volonté. Mais on peut concevoir une autre échelle des proportions où la chose importante, difficile et rare ne sera plus l'adhésion de l'esprit à une vérité prouvée, probable ou possible, mais la prise de possession de cette vérité par le cœur. Et la difficulté se compliquera, et l'angoisse et la ter-

62 l'lnquiétl-de religieuse du temps présent

reur et le désespoir même pourront survenir si l'effroyable doctrine de la grâce, c'est-à-dire, d'une sélection en faveur d'un petit nombre d'élus et de sauvés, assombrit de sa fausse et inhumaine clémence la sérénité du ciel entrevu. Or cette doctrine de Jansenius, et aussi de Calvin et de saint Augustin, était celle de Pascal. Malgré Textase radieuse du 23 novembre, il a frissonné d'effroi par instants à la pensée d'être exclu du nombre des « sept mille » prédestinés que compte l'Ecriture*, et si, en de sombres heures, il a tremblé et douté, ce n'était pas de sa foi, c'était de son salut.

Considérons, en second lieu, que Pascal, parce qu'il était un homme de génie, avait l'extraordinaire pouvoir d'imaginer vivement des états dame par lesquels il n'avait pas lui-même passé. C'est la considération que font valoir les critiques que le Discours sur les passions de l'amour, s'il est de lui, ne convainc pas, malgré ses propos si pertinents sur la matière, que Biaise ait été amoureux. Bien que l'incroyance systématique fût encore relativement rare à son époque, il y avait déjà un nombre appréciable d'esprits forts, et Pascal en avait connu et fréquenté plusieurs. Son regard perçant devinait l'importance qu'allait prendre l'irréligion de l'avenir. Et son puissant génie littéraire, non moins ambitieux que son génie scientifique, avait conçu un grand ouvrage qui, à la fois pour l'honneur de Dieu et pour sa propre gloire, confondrait les incrédules et serait, du même coup, si Dieu lui prêtait vie, le chef-d'œuvre

1. Pensées, article 25, | 106 de l'édition Havet. — Saint Paul, épitre aux Romains, 11, 4 — Premier livre des Rois, chapitre XIX, verset 18.

de l'apologétique chrétienne et celui de Fart d'écrire au XVII® siècle.

Troisièmement, ce cœiw, source mystique de lumière en même temps que foyer de chaleur et de vie, ce cœur qui avait tardé à prendre dans la foi de Pascal la primauté qui lui appartient, le voilà mis au premier plan désormais, comme le grand acteur du drame de la conversion, et c'est un acteur inquiet, agité, violent et tragique par nature. Auteur de tout mal, comme du bien aussi, le cœur humain demeure toujours le même, tandis que l'esprit change et que les preuves intellectuelles de la vérité se renouvellent. En s'adressant d'abord au cœur, en combattant l'incrédulité du cœur plus que celle de l'esprit, Pascal plaçait l'apologie du christianisme sur un terrain solide, immuable, où elle devait rester éternellement intéressante. Une partie de son livre est sans doute périmée ; c'est celle qui raisonne avec des arguments empruntés à l'arsenal didactique des théologiens; mais la partie humaine est impérissable. Depuis qu'un christianisme rajeuni a rejeté le vieux rationalisme orthodoxe ou libéral, Pascal est pour nousun auteur plus que jamais nouveau, contemporain et vivant. C'est sous son influence, comme M. Boutrouxl'a écrit avec autorité, que les docteurs chrétiens, tant catholiques que protestants, s'efforcent de trouver « les premières raisons de croire, non plus dans les objets de la foi, mais dans Thomme et dans sa nature, » et qu'ils appliquent la méthode féconde qui cherche à « démêler dans la nature même l'exigence du surnaturel, » à fonder toute démonstration de la religion sur « l'éveil, en l'âme humaine, du désir de posséder Dieu. »

64 l'inquiétude religieuse du temps PRÉSE^'T

Et ne manquons pas d'ajouter enfin, — pour achever d'expliquer la singulière coexistence d'un tourment continuel de l'âme avec une foi entièrement exempte de doute religieux, — que le cœur qui souffre dans les Pensées n'est pas seulement le banal cœur humain, mais le cœur de Pascal, avec ses misères, ses défaillances, ses péchés et ses joies, avec tous les trésors amers ou délicieux de son expérience personnelle.

M. Victor Giraud a le mérite, toujours assez rare, de n'avoir pas voulu jeter de voile sur la faible humanité qui fait du grand penseur un homme semblable à nous. Il nous le montre tel qu'il fut, avec ses défauts et ses lacunes ; mais il ne prend aucun plaisir à diminuer l'éclat moral de son héros, et il le défend, à l'occasion, contre des griefs injustifiés.

On doit tenir pour très probable que les « divertissements » mondains de Pascal ne furent jamais un libertinage des mœurs. Les hyperboles de Jacqueline sur le « bourbier » où son pauvre frère était plongé, dans un « grand abandonnement » de Dieu, appartiennent, selon toute apparence, au jargon spécial d'une vierge sainte et d'une janséniste. Mais Biaise lui-même se reprochait d'autres mauvais penchants naturels. Ambitieux, orgueilleux, emporté, superbe, tranchant dans ses discours, impatient de la contradiction, fier et heureux d'accabler ses adversaires, son trait le plus déplaisant paraît avoir été le violent désir de primer et de dominer en tout, libido excellendi, un royal appétit de la part du lion où son génie avait

droit, mais dont l'humilité chrétienne exige le sacrifice. Oh 1 que ce grand homme devait peu ressembler à ce que nous appelons un homme aimable !

Passons sous silence les sentiments intéressés, au sens le plus bas du mot intérêt, qui auraient, a-t-on dit, inspiré à Pascal l'opposition qu'il fît d'abord au dessein de Jacqueline de se faire religieuse et de donner sa dot à Port-Royal : M. Victor Giraud estime, en biographe généreux, que la question n'est pas sufTisamment documentée et que Pascal doit bénéficier de cette insuffisance; mais il juge sévèrement d'autres fautes, certaines restrictions mentales, certains -compromis avec la vérité, qui ont le malheur de rappeler un peu trop ces Jésuites même que l'auteur des Provinciales a combattus avec tant d'esprit, d'éloquence, de raison et de passion. Il y aura toujours un peu d'embarras dans la justification qu'on tentera de faire et que j'ai moimême essayée*, de cette regrettable ligne de la dixseptième Provinciale : « Je suis seul. Je ne suis point de Port-Royal. » Avec plus d'habileté que de franchise et de droiture, Pascal, dans l'affaire fameuse du formulaire, avait d'abord voulu rassurer les croyances inquiètes par un texte retouché à sa façon, que les religieuses pouvaient signer en réservant leurs croyances intimes. Jacqueline admirait la « subtilité d'esprit » de son grand frère ; mais, plus simple et plus loyale que lui, elle éprouvait une invincible répugnance à signer, elle sentait que, si elle y était forcée, elle succomberait à l'excès de sa douleur; elle signa enfin, la mort dans l'âme, et mourut deux mois après ^.

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