M. Wilfred Monod. — Voyez notre chapitre vi
UN PHILOSOPHE INDlVIDUALlSTIil DU XIX'^ SIÈCLE 73
Pendant une dizaine d'années, de 1848 à 1859, il fut bibliothécaire de la ville de Neuchâtel. Cette fonction n'est-elle pas, entre toutes, celle que rêve le sag-e qui veut « faire quelque chose » en conservant sa liberté? Ce n'est ni une lourde charge ni une sinécure. Pour notre philosophe ce fut surtout un moyen commode de satisfaire sa passion pour la lecture et pour les livres. Il fut professeur aussi, et, en 1861, il occupait la chaire de littérature française dans les « auditoires » de Neuchâtel. Ses leçons, très g-oûtées, étaient des causeries, entendez par là des discours brillants et ing-énieux, mais sans beaucoup de lien ni de suite, qui empruntaient leur charme à l'absence même d'une rig-oureuse unité. Ce genre de cours ne fut jamais de ceux avec lesquels on compose des livres. Il n'existe point de livre de Félix Bovet, du moins dans l'ordre didactique; ni les Lettres de Jeunesse, ni les Pensées, ne sont des livres. En 1858, il avait fait ce fameux voyage en Terre-Sainte d'où est sorti par exception un vrai livre, sept fois réimprimé, — par lequel il contentait à la fois ses sentiments chrétiens, sa culture classique, son érudition curieuse, son humeur nomade et sa joie d'être loin de Neuchâtel. Car il affichait pour sa ville natale une antipathie amusante, qui s'est fait jour maintes fois avec une vivacité où sans doute il ne faut voir que des boutades sans grand sérieux :
Je sens une appréhension extrême de rentrer à Neuchâtel.... Neuchâtel reste toujours l'endroit du monde où je me sens le moins chez moi, celui qui me semble le moins ma patrie.... Peu m'importe où je suis, pourvu que ce ne soit pas à Neuchâtel' !