Cité par M. Victor Giraud dans son Essai sur Taine
cours fut une bonne action plutôt qu'un bon ouvrage. Bovet l'avait rédigé pour venir en aide à un personnage famélique et même un peu patibulaire, nommé Griffî, qui le débita au profit de sa propre bourse et qui^ d'ailleurs, était aussi indigne de cette bonté de l'auteur qu'incapable de discourir en chaire. « Je ne sais pas comment G. se tirera de ce cours, écrivait Bovet dans une lettre du 10 novembre 1855, mais une fois le cours commencé, on ne rendra pas l'argent, et c'est l'essentiel. » Par de tels procédés, on fait preuve d'un cœur charitable; mais on n'avance pas la science, et le haut enseignement est en droit de se plaindre, tant que parle un Griffî, qu'on lui fait peu d'honneur. Bovet connaissait à peine la langue de Dante quand il faisait l'aumône de cette façon très originale à un misérable Italien.
De toutes les fonctions auxquelles on pouvait croire Bovet prédestiné par ses études, par ses diplômes, par la dignité de sa vie, par sa foi chrétienne et par son amour pour ses frères, celle de pasteur paraissait être, par excellence, celle qu'il choisirait, et personne nen. douta d'abord parmi ses parents et ses amis. Mais, — chose bien étonnante pour qui n'a de lui qu'une idée superficielle ou préconçue, — c'est justement celle-là qui lui répugnait le plus.
Les divers motifs qui le tinrent toute sa vie éloigné du saint ministère éclairent d'un tel jour ses idées, son intelligence, son caractère, son âme, que leur analyse complète pourra suffire pour nous faire connaître
l'homme jusqu'au fond.
Le pastorat est, d'abord, une fonction et un titre : première raison, pour cet ennemi de tout joug, même
doré, de décliner l'honneur avec la charge. « Tant que nous avons besoin d'un litre pour être considérés ou d'une fonction pour être utiles, nous sommes encore au-dessous de notre dignité d'hommes. »
A une cousine, sa correspondante ordinaire, que séduisait un peu trop, à son sens, l'idée de devenir diaconesse, il écrivait en 1849 :
Ce qui me fait estimer fort peu la charge, c'est qu'elle sert à tenir lieu de ce dont rien no peut tenir lieu, de l'amour. Certainement, comme diaconesse, vous vous sentiriez plus d'aisance à annoncer l'Evangile et vous l'annonceriez plus souvent; mais ne croyez-vous pas que ce superflu de prédication, produit non par l'amour, mais par le caractère officiel, manquerait de la puissance de l'Esprit ? On ouvre plus facilement à un ministre la porte de la maison, mais moins facilement celle du cœur.... L'autorité véritable me paraît être directement inverse à l'autorité officielle.
Et en 1857, il faisait encore cette remarque :
L'influence est d'autant plus profonde qu'elle ne cherche pas à s'exercer. J'en ai un exemple ici, en voyant comme dans la conversation avec des gens de toute espèce et de toute religion, M. Secrétan, qui ne prêche rien, fait plus d'effet que le pasteur Pilet, et cela uniquement par l'expression toute naturelle et, pour ainsi dire, involontaire de sa foi. M. Pilet met pourtant dans son zèle beaucoup de modestie et de charité.
S'il refusa toujours d'être pasteur, c'est, — en second lieu, — parce qu'il ne voulait pas se lier, s'engager, aliéner la moindre part de sa liberté personnelle au profit d'un groupement humain, quel qu'il fût.... Mais ici gardons-nous de prétendre récrire ce que M. Philippe
Godet a dit excellemment dans sa préface au volume des Pensées :
Dès son adolescence il eut une répugnance invincible pour toutes les collectivités disciplinées, ég'lises, sectes ou partis politiques, pour
Tout ce qui porte l'homme à se mettre en troupeau;
il ne parvint jamais à comprendre l'esprit militaire, et en fait d'armée, la seule qu'il ait goûtée fut, je crois, l'Armée du Salut. S'il aimait tous les hommes, il ne pouvait souffrir les nations, dont l'état d'esprit collectif est le chauvinisme. C'est en ce sens qu'il déclare que le NOUS est plus ha'ïssable que le MOI. L'idée de devenir membre d'un « clergé » devait suffire à lui faire refuser la consécration.
Rien à ajouter à ces lignes, à moins que ce ne soit ce que Bovet a lui-même écrit. Il déclare qu'il aime comme individus la plupart des Français et des Allemands qu'il a rencontrés, mais que la nation française et la nation allemande, tous les peuples en général, lui paraissent, comme peuples, détestables et insupportables, et qu'il éprouve la même antipathie pour les églises, les partis politiques et toutes les collectivités.
Victor Hugo dit dans son testament : Je ne veux les prières d'aucune église, je demande celles de toutes les âmes. Comme je comprends bien cette répugnance pour les collectivités!... Si j'éprouve toujours une douleur sincère à voir n'importe quel individu malheureux ou humilié, j'ai peine à me garder d'un certain contentement à l'occasion de l'abaissement d'un peuple comme tel, que ce soit l'Italie ou la Suisse, la France ou l'Allemagne, la Russie ou l'Angleterre. Ce contentement n'est tempéré que par le dépit que je ressens de ce qu'en général l'abaissement d'une nation fait l'élévation d'une autre, de telle sorte que le diable n'y perd rien*.