Lettre du 4 septembre
UN rillLOSOPHE INDIVIDUALISTE DU XIX*^ SIÈCLE 79
est le Ciiractère sacré de cette petite institution locale? ((Mieux vaut, disent certains dissidents, s'associer à une prière improvisée par M. de Pour talés.... Mieux vaut encore, disent les darbystes,faire sa prière soi-même.... Mieux vaut enfin, conclurons-nous, rester chez soi. »
Une Eg'iise a besoin d'un élément traditionnel; c'est cet élément qui donne aux cultes et aux cérémonies leur majesté. C'est pourquoi je crois que nous n'aurons pas de vraie Eglise, tant que l'Eg-lise catholique, qui est l'héritière de la tradition, ne se sera pas convertie et ne nous aura pas permis de rentrer dans son sein.
La troisième raison, — bonne ou mauvaise, — qui empêcha Bovet de devenir pasteur, c'était l'humble sentiment de son insuffisance. La robe et le rabat sont une formalité secondaire après tout, par-dessus laquelle il p'asserait, surmontant son aversion, et « dès aujourd'hui, répond-il aux amis qui le sollicitaient, je deviendrais ministre si je savais réellement quelque chose de plus que ceux à qui j'irais prêcher ; mais je ne veux pas être un aveugle conduisant d'autres aveugles, » Dire des choses édifiantes quelconques afin de « maintenir l'âme de ses auditeurs dans une bonne température tiède, » à l'instar de tant de prédicateurs, non, décidément, cette mission ne le tente pas.
11 s'exprime sur le compte des prédicateurs médiocres de son temps avec un franc-parler vraiment délicieux. A^oici une page que j'offre comme un régal aux gourmets de jolies impertinences :
Au texte succéda le sermon, comme une pluie tiède de l'été succède à l'éclair et au tonnerre. Les mots s'amassaient peu à peu en phrases comme l'eau s'amasse en
80 l'iNQLMÉTUDE IIELIGIFXSE DU TEMPS PRÉSENT
gouttes, lentement et régulièrement; et les phrases, tombant de minute en minute comme d'une gouttière, mar- (juaient de leur chute chacun des pas du temps. Ce qu'il disait, je n'en savais rien, et je n'y prenais pas garde; car de même que je connaissais l'air d'avance, je savais d'avance aussi les paroles.... Je connais le procédé par lequel les prédicateurs liment leur texte jusqu'à ce qu'ils aient converti en lieux communs les paradoxes de l'Ecriture et accompli cette parole du prophète : Toute hauteur sera abaissée et toute vallée sera comblée^.
Le dédain exquis de Bovet pour ce genre de littérature a trouvé dans une autre lettre (20 mars 1856) son expression achevée. Il vient de faire froidement Tapologie des bals, apologie et froideur justifiées l'une et l'autre par cette raison, bien fine, que les bals, — chose inesthétique, manifestation extérieure d'une mondanité factice et d'un art conventionnel, — ne peuvent causer à l'âme nulle véritable ivresse. « Dans un bal, comme dans une boutique, je ne trouve aucun absolu, aucun Dieu, — et par conséquent j'y puis porter avec moi et en moi quel Dieu je veux. » Si Bovet avait commencé par aimer la danse passionnément, il l'aurait ensuite passionnément haïe, comme saint Augustin, converti, haïssait la poésie profane et le théâtre.
Je n'aime pas assez les bals pour prendre la peine de les défendre bien chaleureusement. Il me semble qu'ils ne méritent ni l'honneur d'être attaqués, ni celui d'être défendus, et je soupçonne que les personnes qui voient régner dans les bals le Prince de ce monde doivent être les mêmes qui croient trouver le Dieu du christianisme dans les temples, les concerts spirituels et les réunions d'exégèse (vulgairement appelées d'édification). Pour moi,