‹ L'inquiétude religieuse du temps présentChapitre 20 sur 62 · Lettres de jeunesse, octobre · texte numérisé non relu

Lettres de jeunesse, octobre

UN PIULOSOPHL: individualiste du XIX^ SIÈCLE 81

bals et sermons sont le type des choses innocentes et anodines : on n'y trouve que le sentiment qu'on y porte déjà.

Les sermons rangés avec les bals dans la classe des plaisirs permis, des distractions indifférentes!... Le faible entraînement de notre philosophe vers le saint ministère serait complètement expliqué après cela, s'il ne restait pas à donner de sa répugnance une quatrième raison, qui est la plus profonde, étant ce qui constitue le fond même de son orig-inalité.

La partie principale des fonctions du pasteur, c'est d'expliquer la Parole de Dieu, soit du haut de la chaire, soit dans des entretiens familiers, lorsque, visitant sa paroisse, il réfute les doutes, dissipe les ténèbres, répond aux questions troublantes. Il n'est pas vrai que l'Ecriture soit claire, puisque le fait est qu'on a besoin de l'expliquer. Si on laisse le sens propre de chacun l'interpréter comme il l'entend, c'est l'anarchie; si l'on institue une autorité, il faut que cette autorité justifie ses titres; et si Ton cherche ces titres dans l'Ecriture, c'est un cercle vicieux. Voilà pourquoi Bossuet soutenait, contre les ministres protestants, que l'autorité de l'Eglise, — que ceux-ci prétendaient ne pouvoir être fondée que sur celle de la Bible, — lui est logiquement antérieure.

Bovet a touché ce point plus d'une fois dans ses Lettres et dans ses Pensées; mais là n'est pas encore la difficulté essentielle qui lui rendait inacceptable le fardeau du ministère. Elle était d'ordre plus haut et plus général. Ce n'était rien de moins que Timpossibi-

lité bien sentie d'égaler jamais à la vérité les paroles qui Texpriment, et de l'enfermer dans des formules. « Je crois ce que dit l'Ecriture sainte, » écrit-il dans une lettre de 1852, mais il ajoute tout de suite qu'il ne faut pas (( lui demander ce qu'elle dit. »

Dans le domaine des choses spirituelles toute idée devient fausse dès qu'elle est formulée.... Il y a en moi une répugnance instinctive contre tout ce qui peut se savoir et s'exprimer : il me semble que le fait même qu'une idée entre dans notre intelligence est une preuve que cette idée est fausse, par cela même qu'elle peut y entrer ; car elle n'a pu y entrer sans se mutiler et s'aplatir, de manière à ne plus présenter qu'une face.... Je comprends parfaitement Fénclon, quand il désavoue le livre qui lui était le plus cher; ce n'était pas par u:;e grossière croyance catholique à l'infaillibilité du pape; c'était par une foi implicite à ce fait, que nous sommes dans l'errem' dès que nous voulons exprimer quelque chose, dès que nous voulons faire jDasser par la filière de notre intelligence ce que l'esprit souflle au fond de nos âmes.... Si le cas se présentait où cela pût faire tant soit peu de plaisir à quelqu'un, je vous assure qu'il ne m'en coûterait rien du tout de me rétracter.

Son affinité avec Fénelon, Bovet la constata un jour d'une façon piquante, qu'il note dans une lettre de 1855. Il avait écrit dans un cahier ces lignes : « Je ne puis m'expliquer mon fond; il me paraît changer à toute heure ; je ne saurais guère rien dire qui ne me paraisse faux un moment après. » — « En retrouvant ces paroles, j'ai cru d'abord que c'était moi qui les avais écrites : j'ai été tout étonné de voir au bas le nom de Fénelon. »

Puisque la parole est si impuissante à saisir et à fixer

la vérité, taisons-nous. Le silence est plus éloquent que bien des discours. Saint Paul savait la haute signification de ces « soupirs de l'esprit qui ne se peuvent exprimer. » Carlyle, dans son livre des Héros, g-lorifie le silence : « jNIalheur à nous si nous n'avions rien que ce que nous pouvons montrer ou dire ! Le Silence, le grand empire du Silence : plus haut que les étoiles, plus profond que le royaume de la mort! Lui seul est grand, tout le reste est petit. » Bovet remarque dans une lettre, avec autant d'esprit que de cœur, que l'art de consoler les malheureux n'est pas aussi difficile à pratiquer qu'on le suppose, quand on se figure, bien à tort, qu'il faut leur apporter de longs discours et des paroles peu ordinaires. Non. Un serrement de main silencieux, un regard compatissant suffisent, et surtout la bonté qui donne et prodigue son temps patiemment.

J'ai remarqué que la principale chose que Ton puisse faire pour consoler les malheureux, c'est de leur donner du temps. Il n'y a pas besoin de leur parler beaucoup, au contraire il suffît de les écouter et de les laisser conter leurs maux tout à leur aise; c'est une douceur à laquelle ils ne sont pas accoutumés et qui leur fait plus de bien que tout le reste.

Donc sachons nous taire, ou, s'il faut parler, gardonsnous de la naïve erreur cartésienne qui voyait dans la logique et dans la clarté du discours une marque de vérité. Cette table des valeurs doit être renversée. La musique nous fait communier avec le mystère mieux que la poésie, et la poésie mieux que la prose, et la prose qui suggère, mieux que celle qui exprime. Bien loin de chercher, pour la vérité, des contours nets et

purs, il faut l'estomper, pour ainsi dire, et préférer à la transparence de \'ol taire les ombres, les couleurs, les cadences et les sonorités magnifiques de Chateaubriand. Le talent de faire voir parfaitement une chose est sans doute admirable; mais nous admirons plus encore celui de faire rêver une infinité de choses. Le vrai commencement de la sagesse n'est-il pas toujours, comme pensait et comme faisait Socrate, de prouver aux philosophes qui se croient savants qu'ils ne savent rien? « Quel beau jour, s'écrie plaisamment Bovet dans une lettre de 1852, quel jour glorieux pour l'humanité, que celui où l'ignorance sera enfin reconnue pour une vertu, où l'on donnera le titre de professeur à ceux qui auront les idées les plus embrouillées! »

Dans son voyage d'Orient, il assista, au Caire, à une ronde de derviches tourneurs.

Tout cela est affreux, écrit-il dans son classique ouvrage i, et pourtant, je l'avoue, jamais je n'ai vu cérémonie que j'aie mieux comprise et qui m'ait paru une expression aussi franche et aussi naturelle du sentiment religieux. On comprend si bien ce besoin de se mettre en délire, de sortir de soi, de s'anéantir, pour exprimer à Dieu cette adoration qui ne se peut exprimer, et d'arriver à le contempler en parvenant, pour ainsi dire, à la possession de son propre néant !

De ce que la vérité est inexprimable il s'ensuit encore que les théologies, les métaphysiques, tous les systèmes philosophiques et religieux sont des jeux vains-

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