Lettres du 7 août 1850, du 16 janvier
Une chose étonne beaucoup et même scandalise un peu le lecteur chrétien des Lettres de jeunesse et des Pensées : c'est l'extrême liberté avec laquelle l'auteur propose non pas seulement des doutes, mais des raisons formelles de ne pas croire, sans avoir soin de les réfuter et en protestant que sa foi à l'Ecriture sainte demeure entière et inébranlable. Vraiment, si l'on ne savait pas à quel homme sérieux Ton a affaire, on pourrait être tenté d'assimiler cette apparente perfidie au procédé malin de Voltaire, exposant avec horreur et en se signant, comme des hérésies qu'il faut détester, les arg-uments les plus propres à détruire la foi.
De pieux théologiens, particulièrement attristés de certaines erreurs de doctrine, — secondaires pourtant quand on les compare à d'autres, — ont pris la peine de rétablir la vérité sur quelques détails : par exemple, sur une idée hérétique de la grâce, qui doit, selon Bovet, pour mériter le beau nom de ffrâce, être absolument gratuite, sans aucune condition, et se réduire à une absolution pure et simplet Bovet soutient, ou plutôt glisse ce paradoxe, que l'Ancien Testament est plus consolant que le Nouveau, parce qu'il abonde en bénédictions telles que celles-ci : « Quiconque invoquera le nom de l'Eternel sera sauvé. » « Il pardonne toutes nos iniquités, » au lieu que le prétendu Evangile de grâce nous fait cette terrible menace : « Celui qui ne croit pas au Fils est déjà condamné. » Bovet s'élève contre les dogmes théologiques de TExpiation, de la Substitution, delà Satisfaction, parce qu'ils « effacent une des notions
1. Voir l'article très approfondi de M. Ch. Porret dans Foi et Vie : « Un problème psychologique. La pensée religieuse de Félix Bovet. »
morales les plus sublimes qu'il y ait, la plus sublime de toutes peut-être, celle d'un pardon absolu et inconditionné ^ » Il écrit : « Je suis sûr que je n'irai ni au ciel ni en enfer, car je n'ai mérité ni l'un ni l'autre. Ma place est dans les limbes^. « Notion du mérite et notion du péché fort extraordinaires l'une et l'autre dans la théologie chrétienne et surtout protestante, pour qui n'éclaire pas ces lignes du fin sourire dont Bovel, certainement, tempérait leur audace.
Si graves d'ailleurs que puissent être ces témérités, elles restent, si l'on peut ainsi dire, à l'intérieur de la foi et de la religion, elles n'en forcent pas l'enceinte respectée, et c'est même pour cela, sans aucun doute, qu'elles choquent tant les docteurs chrétiens^ toujours bien plus sensibles aux hérésies des frères qu'à tous les blasphèmes de l'étranger.
D'autres hardiesses de Bovet ont une portée bien autrement grave, puisqu'elles s'attaquent à Dieu. Hâtonsnous de dire qu'elles n'étaient probablement pas destinées à l'impression. Dans des ouvrages posthumes, et surtout dans des lettres, dans des notes, qui ne sont pas des ouvrages, on ne sait jamais ce que l'auteur aurait lui-même livré au public. Un cahier de Pensées porte ce titre emprunté à saint Augustin : Quaero, paler, non affîrmo, et cet avis au lecteur :
Si ce cahier et celui qui y fait suite étaient lus de quelqu'un^ je rappelle que, si vivement que soient exprimés quelquefois mes doutes et difficultés, ce ne sont jamais des négations, mais toujours des questions; car JE CROIS, mais je ne trouve AUCUNE formule de ma foi.