Pensée
sonnements les plus triomphants au sujet de la Bible, je suis forcé de m'écrier eu frappant sur ce livre : et pourtant, c'est la parole de Dieu ! »
Donnons aux affirmations chrétiennes de Félix Bovet la place d'honneur qui leur convient. Couronnons par elles, et corrigeons par elles, nos autres citations; mais osons dire que cette nouvelle logique, où la conclusion sort si peu des prémisses qu'elle en est la contradiction flagrante, est sing-ulière.
M. Philippe Godet écrit : « Sa foi était celle d'un enfant. » Le mot est encore plus juste que ne le croient ceux qui le répètent. Le propre des enfants n'est-il pas de dire successivement non et oui, sans beaucoup s'inquiéter de se mettre d'accord avec eux-mêmes?
Ce n'est pas que le cœur et la conscience ne puissent affirmer ce que la raison nie. On peut faire crouler sous la critique tout l'édifice intellectuel de la vérité, on peut même soutenir qu'elle devient plus libre et plus vivante par la destruction de son enveloppe log-ique ; mais on n'est pas dispensé de tenter au moins l'explication de la merveille, d'essayer de faire voir comment un vase en mille morceaux conserve sa liqueur, comment des croyances ruinées laissent subsister la foi. Les esprits vraiment philosophiques n'escamotent pas la difficulté en montrant tour à tour l'endroit et l'envers; ils la regardent sous toutes ses faces, ils tâchent delà résoudre; ils font des systèmes, — mysticisme, fîdéisme ou pragmatisme, — qui distinguent, dans la vérité, des provinces diverses et, chez l'homme,
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divers instruments de connaissance : double et lumineuse distinction qui autorise l'espoir de ramener à Tunité toutes les discordances intérieures.
Bovet ne s'est guère soucié de cette harmonie. Les découvertes « affreuses » où l'analyse l'a conduit ne l'ont pas tourmenté longtemps, parce qu'il voyait avec sérénité le ciel au-dessus de l'abîme et qu'il n'éprouvait point le besoin obsédant de réconcilier les contraires. Il a d'il d'abord, et puis il a toujours continué d'avoir « la foi d'un enfant, » avec quelques accès passagers de doute, mais sans traverser à aucune époque la grande crise qui met fin à la candeur de l'enfance et inaugure la majorité. A-t-il même mentionné ces « raisons du cœur que la raison ne connaît pas? » lieu commun rebattu peut-être, mais secret de lumière en même temps que de vie, vérité première et dernière où s'est réfugiée et fondée à nouveau la foi d'Alexandre Mnet et des autres grands héritiers de Pascal.
Notre philosophe, en somme, peu capable de suivre une idée unique, une direction, resta fragmentaire, pour ainsi dire, dans sa vie comme dans ses œuvres, qui sont des lettres, des pensées et un voyage. Son grand charme réside dans un détachement de ses propres idées qui lui inspirait une aimable tolérance pour les doctrines d'autrui, mais ne le rendait pas âprement ambitieux de trouver pour lui-même le mot de l'énigme.
Edmond Scherer, très peu sceptique, quoi qu'on en dise, trop convaincu, au contraire, du pouvoir de la raison, raisonna toute sa vie. C'est en 1849, c'est-à-dire un an avant que Scherer eût donné sa démission de pasteur, que Bovet écrivait à son amie :
Ce qui me choque dans Scherer, c'est sa foi à ses propres idées, aux produits de sa raison individuelle; c'est cette foi présomptueuse que je voudrais remplacer par un humble doute; mais dès que je formule ce doute, dès que j'en fais un principe, dès que je le prêche à qui que ce soit, je tombe dans le péché que je condamne, je m'attache à ma manière de voir et je rejette la sienne; — ainsi mon principe n'a de valeur qu'à condition de n'être pas un principe et d'être gardé pour moi et en moi.
Si Bovet a porté un jugement sur Scherer après la conversion de celui-ci à la libre-pensée, ce ne put être que le même jugement. Avant, après, toujours, Scherer resta rationaliste. Bovet, lui, n'était rien moins qu'un rationaliste. Je ne craindrai nullement de dire qu'il était sceptique, si l'on veut bien n'avoir pas peur des mots et m'accorder (ce qui est l'évidence) qu'un certain scepticisme est très compatible avec la foi. « J'aimais Ver Huell parce qiiil doutait ; mais, s'il commence à nier, je l'abandonne*. »
Ne disons pas que Bovet était orthodoxe, puisqu'il voyait, avec Secrétan, « une différence totale entre l'orthodoxie et la doctrine de la Bible » et qu'il soutenait que « la moindre étude de l'Ecriture mettrait à quia tous les orthodoxes du pays^. » Mais ne disons pas non plus qu'il était libéral, puisque, en 4869, il combattit M. Ferdinand Buisson et la propagande du protestantisme libéral en Suisse. Il est vrai que le protestantisme libéral d'avant 1872 était fort différent de ce qu'il est devenu depuis : d'abord à peine religieux, il s'est rempli d'une ferveur et d'une onction mystiques. Bovet, de
•1. Lettre du 26 octobre 185U.