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Lettre du H mars

nos jours, s'y rallierait peut-être; peut-être trouveraitil dans les beaux écrits du professeur Ménég-oz sur le Fidéisme la formule qu'il chercha vainement. Mais rien ne nous autorise à en être sûrs. Car sa foi, tout à fait particulière, admettait fort bien d'étranges contrariétés : certaines négations, disons plutôt certains doutes, propres au protestantisme libéral, et, en même temps, les croyances de Torthodoxie la plus enfantine. En voici une preuve bien frappante; c'est l'exemple le plus significatif, je crois, que l'on puisse produire de ce que Bovet appelait lui-même le « chaos » et 1' « indigestion » de sa pensée : dans une lettre de 1837, il raconte la visite que lui fit un Suédois autrefois athée, puis devenu désireux de croire, qui lui confiait ses derniers doutes. « Je lui ai dit qu'il n'était pas du tout obligé de croire que Jésus était fils de Dieu, que tous les griefs qu'il avait contre la religion n'étaient que contre la théologie et que l'Evangile en était parfaitement innocent. » Et. pour son propre compte, Bovet avoue qu'il ne peut pas arriver lui-même à comprendre « ni la nécessité de l'Expiation, ni celle de voir en Jésus-Christ le Fils de Dieu. » Or, à la même époque, notre philosophe partait pourlaTerre-Sainte^ où il adora « le grand mystère de l'Incarnation, centre de l'histoire et de l'éternité, » la naissance miraculeuse du Fils de Dieu mis au monde par une vierge, et où il chercha pieusement, avec la minutie de l'érudition la plus crédule, « le sommet sur lequel a eu lieu l'ascension du Sauveur, » sans que sa plume laisse échapper un mot qui paraisse mettre en doute la réalité physique de l'énorme miracle!

N'essayons point d'accorder ici la thèse et l'antithèse,

et citons enfin, pour tout conclure en beau, ces lignes d'une lettre du :25 septembre 1852, où Félix Bovet résume sa morale et sa religion :

Je crois fermement que ce qu'il y a de plus beau et de meilleur pour tout être, c'est de se donner, c'est de ne pas vivre pour soi, mais de vivre et, au besoin, de mourir pour d'autres. Cela je le crois, et si je ne le fais pas, du moins j'envie toujours ceux qui le font, et je soupire,

demandant à Dieu la force de le faire Voilà ma morale.

Quant à ma religion, ce que je crois fermement dans ce domaine-là, c'est que Dieu nous permet de prier et exauce nos prières, et que par la prière nous pouvons vivre en communion avec lui.

Ces deux choses, chère amie, sont, quand je m'examine, les seules croyances que je trouve en moi, et, à vrai dire, les seules que j'aie jamais eues.

Elles suffisent.

La critique littéraire chrétienne.

Gaston Frommel. — Etudes littéraires et morales.

L'œuvre de Gaston Frommel, mort prématurément en 1906 dans sa quarante-troisième année, est bien digne de TelTort que font ses éditeurs pour qu'elle ne passe pas inaperçue du public. Le jeune professeur de théologie à l'université de Genève avait publié luimême, en 1891, un volume d'Esquisses contemporaines. Ses écrits posthumes se composent d'une première série d'études morales et littéraires, religieuses et sociales; d'autres séries donneront ensuite des fragments de ses cours et de ses sermons; puis un choix de ses lettres, avec des extraits de son journal intime.

Le volume intitulé Etudes littéraires et morales comprend huit études, dont les sujets sont Loti, Amiel, Bourget, Scherer, Tolstoï, Vinet, Secrétan et César Malan fils.

Si l'on excepte le dernier de ces huit chapitres, qui d'ailleurs est court et peu important, tous les autres traitent d'auteurs dont les noms sont célèbres et les oeuvres plus ou moins connues. Quelqu'un aurait-il

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préféré que Frommel nous entretînt de personnes et de choses qui seraient toutes nouvelles pour nous? Ce regret serait pareil à celui des critiques trop délicats rassasiés d'avance par les discours ou par les vers qui rebattent des matières aussi triviales que l'amour ou la mort, et il ne serait pas plus intelligent; car il faut plus d'esprit ou plus de génie pour nous intéresser aux thèmes éternels qu'aux inventions d'hier et aux nouveautés d'aujourd'hui.

On peut appliquer à Frommel une remarque qu'il a faite à propos de \'inet.

La pensée de Vinet, écrit-il, ne s'est jamais attachée qu'aux questions vitales. Or, les questions vitales sont des questions éternelles. Leur aspect change, non leur essence.... Depuis que l'homme est l'homme et tant qu'il le sera, sa destinée le préoccupe. Il n'y a rien pour lui de plus attachant (|ue ce qui touche au mystère de son être, à

la signification et au but de son existence L'écrivain

dont la pensée soulève ses questions, et se propose de les résoudre, participe en quelque mesure à l'immortalité de la race et s'assure une longévité dont manquent les autres.

Et de là vient la renommée grandissante de A'inet, comme Frommel le dit dans une belle phrase qui peut donner une idée de son talent d'écrivain :

Cet inconnu célèbre relève moins du passé que de l'avenir, et chacune des phases de l'histoire contemporaine l'en rapproche davantage. Semblable aux grandes cimes de nos Alpes, qu'un manque de perspective fait confondre parfois avec de moindres sommets, mais qui grandissent avec la distance et finissent par remplir seules tout l'horizon, Vinet, lui aussi, grandit et monte à mesure que les années nous en éloignent. Il s'élève bien au-dessus de ceux que sa génération mettait à son niveau et reste toujours

visible et toujours lumineux au couchant d'un siècle, sous les ombres duquel s'ensevelissent lentement les monts d'alentour.

Le g^rand secret de Gaston Frommel, pour renouveler la critique littéraire, c'est d'aller toujours au fond des choses.

Si vous nous dites que Loti n'achève ni ses livres, ni ses phrases, qu'il décrit continuellement, ne conclut jamais, qu'il se répète, qu'il est monotone, qu'il flotte sans volonté, sans pensée précise et sans but, vous ne direz que ce que sait tout le monde; et si un tel style vous indispose, vous serez en outre mauvais philosophe : car le vrai philosophe ne s'impatiente pas, il comprend et il explique. Frommel ne perd pas son temps ni le nôtre à ces bagatelles de la porte, il entre au cœur des questions. Il nous dit que la forme littéraire de Loti n'est point le libre choix d'une volonté individuelle; elle a été déterminée par un certain état moral qui n'était pas seulement celui d'un écrivain, mais de la société tout entière dont il fut le produit et l'expression :

La structure même de ses romans est un indice révélateur; car, quoi qu'on dise de la différence entre la vie et le roman, la composition de celui-ci dépend toujours de la manière de concevoir celle-là. Tant que la vie était considérée comme le lieu où s'exerçait la volonté, où se formait le caractère, les livres étaient conduits, ils avaient une unité, un terme auquel ils arrivaient; la vie n'est plus aujourd'hui qu'une suite d'événements qui se succèdent, et les livres sont fragmentaires, ils se composent d'une série de tableaux parallèles. Les parties n'en sont plus dérivées les unes des autres, elles s'étalent à la fois toutes ensemble.

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Par une raison de même nature, les héros et les hé roïnes de Paul Bourget sont des êtres « distingués > sans doute, mais veules et « médiocres » :

M. Bourget paraît aussi peu capable de s'abaisser au niveau des classes populaires que de s'élever à celui de la vraie noblesse et de la grandeur véritable. Le choc des grandes passions lui convient aussi peu que les gestes brutaux et les appétits grossiers de la plèbe. Les femmes et les hommes dont il nous entretient sont calqués sur un modèle identique. Ce sont desêtres distingués et médiocres, très cultivés, très raffinés, mais irrésistiblement dominés par les sens. Ils s'y abandonnent avec cette acuité d'analyse et les innombrables scrupules de conscience qui constituent la sensualité intellectuelle, de toutes les voluptés la plus morbide et la plus dépravée. Etres de pur tempérament, ils prennent l'apparence de caractères par l'espèce de supériorité raisonneuse qui leur permet de s'apprécier eux-mêmes et de se connaître comme s'ils s'appartenaient. En fait, les héros de ces histoires n'ont pas de volonté; leur vie, par conséquent, est dépourvue, sinon d'intérêt, du moins de beauté, puisqu'il n'est de beauté réelle que dans les manifestations de volonté et que la volonté est la matière propre de l'art.

Ce jugement est grave, mais d'une gravité qui ne dépasse pas encore Tordre de la littérature; pour avoir, dans toute sa profondeur, la pensée de Frommel, il convient de faire une autre citation qui ajoute au point de vue philosophique et littéraire le point de vue philosophique et religieux :

Le péché est dans ses suites une anémie du vouloir. Il n'est de volontés réelles que celles librement soumises à une loi consentie. On ne veut que lorsqu'on obéit. Dans tout autre cas, on ne veut plus, on désire.... L'homme qui a refusé d'obéir, l'homme déchu n'est plus capable do

vouloir, j'entends de vouloir d'une volonté intègre, suflisante, autonome. Depuis lors, il a dû, pour agir, mettre en jeu non la force de ses propres décisions, mais celle de ses passions, c'est-à-dire l'attrait sensible que les choses exercent sur lui. Cela est rendu manifeste par l'exemple contemporain. Car si le péché, conçu comme maladie de la volonté, sévit sur toute la race humaine depuis qu'elle existe, il était réservé à notre génération d'en subir des atteintes tellement graves qu'elles inquiètent les moins attentifs.

Gaston Frommei fait cette remarque féconde, que « Tolstoï est le premier et peut-être le seul écrivain réaliste entièrement fidèle à sa méthode et conséquent avec lui-même. »

Qu'est-ce qu'un réaliste logique? Celui qui Test au point de s'interdire « l'écriture artiste, » je veux dire les recherches du style, l'ambition d'une belle forme et presque le soin de bien écrire. Et, en effet, les personnes compétentes qui savent le russe assurent que « le style de Tolstoï n'est point littéraire. » L'exactitude et la propriété des termes lui suffisent. Car un style littéraire est, par définition, un style travaillé, apprêté, conventionnel, c'est-à-dire le contraire de la nature; donc « la littérature et le réalisme s'excluent. ))

Frommei a parlé de l'action réciproque de la France sur l'étranger et de l'étranger sur la France; mais je ne sais s'il ne la présente pas sous une forme un peu trop simple, quand il dit :

Anglais, Allemands, Russes surtout devinrent nos maîtres comme nous avions été les leurs. Seulement, au lieu que nous n'avions suscité chez eux qu'un travail d'imitation et de plagiat, ils nous apportèrent une manière nou-

velle de goûter la vie et de conduire la pensée. Nous leur avions appris les règles de Tart et les lois de la beauté : ils introduisirent parmi nous des facteurs hostiles aux saines traditions de la culture latine. Nous avions préparé le réveil des littératures nationales étrangères, et voici qu'elles pénètrent maintenant dans la nôtre pour y exercer une action morbide et dissolvante.

Ici, par exception, le pénétrant critique ne va pas assez au fond des choses. Car, d'une part, il ne faut pas réduire aux seules leçons du goût l'enseignement que nos grands écrivains ont donné aux littérateurs du Nord; d'autre part, nous sommes si peu restés en Europe les maîtres uniques de la forme, que nous en sommes venus à imiter nos propres élèves jusque dans leur façon de ne pas composer et d'écrire mal. Rousseau, grand remueur d'idées, a initié le monde à autre chose qu'à l'art de bien dire; Tolstoï, réaliste sans style, a chez nous des disciples défrancisés et barbares au point de renier le culte national de l'art littéraire.

Les chapitres sur Amiel et sur Scherer sont les plus remarquables du volume. Ayant connu leurs personnes et non pas seulement leurs écrits, Frommel a jugé ces deux hommes avec une vive sympathie, ce qui ne veut point dire avec une complaisante indulgence; car son amitié est sévère, au contraire, mais elle est juste, elle appuie sur les motifs les plus forts un jugement qui serait trop heureux de n'être qu'un éloge.

Amiel, quoi que Brunetière ait pu en penser, n'a pas eu tort de prendre en lui-même le point de départ de sa philosophie, s'il est vrai que nous ne connaissons un

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peu que notre moi, et si nous ne connaissons rien, ni les hommes, ni les choses, ni ce brin de paille, ni l'univers, qu'à travers lui.

Un idéalisme extravagant a quelquefois rêvé Tirréalité du monde extérieur, il a prétendu réduire tout le non-moi à n'être qu'une représentation subjective delà personne; mais c'est un pur jeu d'adresse, un tour de force, un équilibre instable de Tesprit, que l'acrobatie la plus exercée peut à peine soutenir quelques secondes. Un idéalisme modéré et sage, tel que celui qu'exposait, dans une thèse récente*, un philosophe de grand avenir, Octave Hamelin, mort, comme Gaston Frommel, en pleine jeunesse et dans la force de sa pensée, ne nie point la réalité du non-moi; il enseigne seulement qu'on ne peut pas le séparer du moi, qu'essayer de le saisir en lui-même, c'est embrasser une abstraction vide, que nous ne pouvons connaître les choses que dans la relation qu'elles ont avec nous, et que, par conséquent, ce qu'il y a de réel par excellence, ce sont nos représentations, nos sensations, nos idées. Hamelin, il est vrai, pousse l'idéalisme jusqu'à dire que la dualité substantielle de l'esprit et des choses, de l'être pensé et de l'être pensant, base du réalisme, est une illusion.

« L'objet et le sujet sont également réels et également inséparables l'un de l'autre. » — Dire que la représentation est « une peinture d'un dehors dans un dedans, » c'est une « proposition monstrueuse que la

terrible autorité du sens commun nous impose Elle

est l'objet et le sujet, elle est la réalité même. La représentation est Vêtre et l'être est la représentation'^. »

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