‹ L'inquiétude religieuse du temps présentChapitre 28 sur 62 · Pages · texte numérisé non relu

Pages

Ces mots demeurent un peu difficiles à comprendre; mais je sais de bonne source' qu'ils ne signifient point que le non-moi puisse jamais se ramener et se réduire au moi. Le judicieux penseur avoue qu'il y a nécessairement quelque chose qui existe en dehors de nous et sur quoi s'exercent notre intelligence et notre volonté. Et c'est là proprement l'emploi de la liberté humaine; elle consiste d'abord dans une soumission éclairée et consciente au déterminisme, pour aboutir à le maîtriser et pour conquérir finalement, grâce aux progrès de la science, l'empire de la nature, selon l'espérance de Renouvier ainsi que de Descartes.

La grande philosophie idéaliste, loin d'enfermer l'homme dans ses rêves, le conduit donc à l'action. Et les vieux moralistes classiques qui se sont amusés à se contempler eux-mêmes et à se peindre, comme Montaigne, — cet ancêtre d'Amiel bien plus sage que son petit-fils, — n'ont point prescrit au penseur de se réfugier dans des temples sereins pour n'en plus sortir. Le philosophe doit, au contraire, descendre sur la place publique, se mêler aux hommes et aux affaires humaines, être un personnage de la comédie et y jouer vaillamment son rôle, en se réservant toutefois « une arrière-boutique, » où il se retire pour s'interroger, se connaître, s'examiner, se juger.

Très différent du vulgaire des hommes en place, Montaigne n'était pas assez naïf pour se prendre luimême lourdement au sérieux et pour méconnaître la vanité des fonctions qu'il remplissait. Il pesait à leur juste valeur les charges de maire et de conseiller. Mais

1. Par une lettre que m'a écrite Hamelin et que la Revue du Mois a publiée (10 décembre 1911).

il ne se croyait pas le droit d'en refuser Texercice. Maire de Bordeaux, il s'acquitta de ses devoirs avec conscience et simplicité, sans affecter la recherche héroïque du péril inutile et sans en fuir lâchement les occasions. « J'ay passé toutes les nuils ou par la ville en armes, ou hors de la ville, sur le port. » Les contemporains de ce grand homme rendent témoig-nage à sa «vertu,» à sa « suffisance aux affaires du monde, » à sa (( résolution émerveillable, » Il fut acteur et non pas spectateur seulement « aux jeux tragiques de la fortune humaine, » car il estimait « qu'il n'est ni beau ni honnête » de s'abstenir sans prendre parti dans les troubles qui divisent un Etat.

L'arrière-petit-neveu de Montaig-ne, au xix^ siècle, n'a jamais su se décider à rien, nous dit son critique, moins par impuissance que par système. « C'est par un dessein principal et conscient qu'Amiel n'a jamais voulu vouloir. Il savait que toute décision ferme la porte à la décision contraire, et l'idée de cet

appauvrissement lui était insupportable Car être

quelque chose signifie se restreindre, se concentrer, prendre parti. » Dans son immense journal, qui a seize mille pag-es manuscrites, et dont on n'a heureusement imprimé qu'un choix, ce pseudo-sage écrit : « Les partis politiques, religieux^ esthétiques, littéraires, sont des ankyloses de la pensée. Toute croyance spéciale est une roideur et une obtusité. »

Il paraît que ces lignes qui aflligent Frommel, comblaient d'aise Renan ; mais Renan avait l'étrange coquetterie de certaines perversions dont il était indemne, et s'il se piquait d'appartenir à l'école de l'indifférence détachée de tout, disons, à son honneur, qu'il se calom-

106 l'inquiétudi-: religieuse du temps présent

niait lui-même. Ce serait une injustice de lui appliquer ce que, sévèrement, tristement, l'ami d'Amiel avoue de celui-ci : « Spectateur immobile, Amiel laisse couler des jours inutiles à lui-même et aux autres; il les voit fuir, sans les avoir vécus. » Professeur d'hébreu au Collège de France, Renan n'a pas cessé de remplir avec zèle les devoirs de sa charge. Quelque estime que Ton fasse de son grand ouvrage sur les origines du christianisme, c'est une œuvre éminemment impersonnelle, dans laquelle l'auteur a dépassé — autant que l'histoire du vaste monde dépasse une confession intime — Tétroite enceinte de la contemplation de lui-même, et c'est en outre une contribution considérable à l'édifice de la science.

Par là Renan échappe, comme Montaigne, à l'égoïsme paresseux où leur dilettantisme paraît tendre, où il tend en elï'et quand on s'y livre sans le correctif de la morale pratique, et qui fera toujours, de Montaigne comme de Renan, des modèles très dangereux pour des disciples moins raisonnables que leurs maîtres.

Dans lésâmes douloureusement intéressantes d'Amiel et de Scherer, V intellectualisme est Terreur contre laquelle est dirigé le principal effort de la critique de Gaston Frommel.

Ce n'est guère qu'un autre nom du rationalisme^ et l'erreur mortelle que notre penseur combat sous l'un ou l'autre nom consiste à faire une estime exclusive, un emploi exclusif des lumières de l'entendement pur dans la recherche de la vérité. S'il est vrai qu'il

n'y a point de termes parfaitement synonymes, nous dirons, sil'onveut, que l'intellectualiste s'enivre d'idées, qui peuvent être désolantes, qui peuvent être un poison pour la santé de l'âme, sans que la joie de l'esprit ravi de sa propre activité en soit diminuée, tandis que le rationaliste, plus froid, plus sérieux, moins insouciant peut-être des conséquences, se promet pourtant, lui aussi, d'obtenir delà seule logique la réponse aux questions morales qui contiennent la vie ou la mort.

Dans les termes un peu subtils de cette définition, Amiel serait un intellectualiste plutôt, et Scherer un rationaliste ' inais la distinction, vague en doctrine, est sans importance pratique, et Frommel, avec raison, n'a point jugé utile de la faire.

Il a résumé, en beau style, l'idée qu'une science purement intellectuelle se fait de Tbomme et du monde, l'abîme de mélancolie où cette vision ferait désespérément sombrer la pensée, si une ivresse comparable à celle de l'alcoolique ne venait pas verser dans l'esprit de l'intellectualiste l'excitation qui soutenait l'auteur du Journal intime :

Savoir que l'homme n'est qu'un atome éphémère par où se manifeste la vie universelle; qu'il est au sein de l'humanité comme une goutte d'eau est au sein de l'Océan; qu'il n'est ni une quantité certaine, ni un tout achevé, mais qu'il croît sur le tronc des générations comme une cellule au tronc d'un arbre ; que sa destination est de propager l'espèce dont il est issu et de transmettre la vie dont il participe; que sa vie elle-même est un lieu voilé dont il ne connaît ni l'étendue ni la durée et dans l'inconnu duquel il se précipite avec une impatience mêlée de terreur pour s'abattre bientôt dans la fosse commune; le connaître aussi variable dans ses opinions, aussi inconstant

dans ses actes qu'il est fragile dans son être; le peser enfin à la balance de sa vanité, c'est assurément toucher le fond du gouffre et s'abîmer en de sombres profondeurs. Il s'exhale de ces méditations une ivresse morne dont l'âme ne soutient pas le vertige.

Le moyen le plus efficace pour sortir de ce gouffre, nous affirme Frommel, ce sont « les activités morales. » J'en suis persuadé. Mais par quelle méthode la cure sera-t-elle conduite à bonne fin, et d'abord comment rendra-t-on sa guérison chère au malade qui peut-être nie son mal et ne le sent pas? Le souci d'une thérapeutique prudemment ménagée n'a guère préoccupé Frommel. Il est pour les résolutions héroïques. A l'ivresse de la pensée, comme à celle de l'alcool, u il n'y a, déclare-t-il avec autorité, d'autre remède que l'abstinence. » Du même ton impérieux il commande à son malade d'obéir à l'ordre catégorique du devoir, lumière de l'âme qui cherche, flambeau révélateur de la vérité. « La conscience parle et tout change d'aspect. La conscience brille comme une flamme sainte dans les ténèbres du doute. »

Ces prescriptions salutaires ont-elles quelque chance d'être suivies aussi simplement qu'elles sont édictées? Je n'ose pas l'espérer. Car l'abstinence de la pensée est d'abord une diminution de notre dignité humaine, qui consiste dans la pensée, selon Pascal ; on y fera malaisément consentir l'être de raison qui a bu à cette coupe où l'homme puise l'orgueil de participer à la nature divine. Et si la pensée, dans ses terribles analyses, a tout mis en question, jusqu'au caractère sacré de Tobligation morale, suffîra-t-il donc de rappeler l'exis-

tence de la loi pour qu'elle reprenne soudain, aux yeux du sceptique, une autorité souveraine?

Je crois qu'un médecin patient des âmes saurait trouver, en cherchant bien, un moyen plus habile et moins brusque de couper court, provisoirement au moins, aux conséquences funestes de Tintellectualisme. Si l'égoïsme, qu'on appelle égotisnie aussi, — quand on feint par politesse de changer la chose avec le nom, — est le fond de l'homme en général et surtout du contemplateur qui part de sa propre pensée comme du centre de l'univers, certes il ne faut point se flatter qu'on exterminera l'égoïsme sans une grâce surnaturelle; mais s'il existe des moyens humains de le discipliner, ne sera-ce pas déjà quelque chose en attendant la guérison définitive?

Supposez un homme qui ne soit qu'intelligent, — avoue avec profondeur Vinet^, il sera incurablement sceptique. Partons de là et procédons par ordre. A l'homme raisonnable qu'un usage exclusif de son intelligence a rendu sceptique, ne peut-on pas d'abord faire sentir tout simplement qu'il ne possède pas la vie heureuse? Oui, en vérité, on le peut, et ce n'est pas bien difficile; car où est celui qui se connaît assez mal, ou qui a du bonheur une assez fausse idée, pour n'en pas convenir? Eh bien! qu'il fasse de nouvelles expériences, ne fût-ce que par dilettantisme et par curiosité. C'est au fond par sag-esse épicurienne que Montaigne se fit stoïcien, et, vraiment, cela revient au même, si l'intérêt bien entendu de l'homme est de faire son devoir. Contre la paresse, qui est incontestablement

Page 1