‹ L'inquiétude religieuse du temps présentChapitre 29 sur 62 · Etudes sur Pascal, page · texte numérisé non relu

Etudes sur Pascal, page

une mort, faites l'essai de la vertu, qui peut-être est la vie. Occupez-vous activement. Rendez service aux individus et <i TEtat. Dévouez-vous. Soyez du corps social un membre utile et nécessaire. Vous prétendez que l'homme, qui est mauvais, la société, qui est injuste, le monde, qui est une illusion, Ja vie, qui nous leurre et nous dupe, ne valent pas cet effort : mais si vous vous en trouvez bien? S'il a pour premier résultat de vous procurer la santé morale et la santé physique, par l'action avérée de l'âme sur le corps? « Le contentement qu'une conscience bien rég^lée reçoit en soy de bien faire (Montai<]^ne) » n'est pas seulement de l'excellente hygiène spirituelle ; ce contentement ne pourraitil pas avoir une sig^nification des plus hautes? Ne seraitce pas peut-être une ouverture sur l'infini, un commencement de réponse à la grande question mystérieuse et l'avis donné tout bas au penseur qu'il existe d'autres lumières pour éclairer l'abîme que celle de son intelligence?

Le sceptique soupçonne alors, il devine, il comprend que la lugubre lamentation : « Vanité des vanités! tout est vanité ! » étant pour l'homme une mauvaise règle de conduite et une inspiration détestable, n'est pas, comme il l'avait d'abord pensé, le dernier mot de la sagesse; il lui devient possible, jusqu'à un certain point, de guérir en lui par la raison seule et sans rompre avec ses méthodes, les maux de l'anarchie morale et du nihilisme universel; et voilà comment il faut le prendre et s'y prendre pour l'acheminer à la cure complète que la grâce du ciel achèvera.

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Les critiques profanes qui étudient Edmond Scherer parlent sympathiquement de sa période de foi, parce que c'est un devoir élémentaire de la critique d'entrer dans les diverses manières d'être intellectuelles et morales; et ils parlent sympathiquement aussi de sa période d'incrédulité, parce qu'il leur est agréable et facile d'exposer un état d'esprit qui est généralement le leur et qui est représentatif de toute une génération dont ils font partie.

C'est la méthode et c'est l'âme du livre justement estimé de Gréard sur Scherer. « La sereine compréhension de M. Gréard, dit Frommel, ne s'étonne ni ne se trouble de rien; elle s'attache avec une égale complaisance à légitimer l'orthodoxie pieuse du professeur de Genève et le scepticisme ardent du critique de Versailles. »

On ne s'attend pas à rencontrer tant d'indulgence dans l'étude sévèrement sympathique de Gaston Frommel. Il s'efforce de tout comprendre, mais il se garde bien de tout absoudre. Surtout, il refuse absolument d'admettre, à la suite des écrivains laïques, que l'histoire particulière de ce théologien devenu libre-penseur soit l'image du destin fatal de la théologie. C'est une réponse bien différente qu'il veut trouver à la question anxieusement posée au début de son chapitre : « Comment la certitude chrétienne, après s'être affirmée avec vigueur, peut-elle s'obscurcir chez un croyant au point de s'éteindre tout à fait?» Et cette réponse, il la cherche avec une passion si exclusive qu'il en oublie toutes les autres parties d'un jugement qui se proposerait

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d'être tant soit peu complet sur Scherer, et qu'il ne dit pas un mot de son importante contribution à la critique proprement littéraire. 11 étudie Scherer uniquement au point de vue religieux.

Gomme base de toute son argumentation contre l'incrédulité finale de Scherer, Frommel établit avec force qu'il fut toujours î'ationaliste, 11 l'était lorsque, à la suite des hommes du Réveil, il plaçait à la source d'une foi, d'ailleurs fervente, « une autorité étrangère par sa nature à l'objet et à l'essence de cette foi, » l'autorité de la lettre. Rien de plus rationaliste, en effet, que la doctrine de la théopneustie, telle que l'enseignaient Gaussen et ses disciples, et telle que Scherer l'adopta et la soutint d'abord. Frommel cite, d'un ancien sermon de Scherer, un fragment qu'il regarde avec raison comme typique, fragment où un lecteur peu attentif pourrait ne rien voir d'extraordinaire, mais qui est vraiment inconcevable par l'excès de sécheresse intellectualiste ou rationaliste qu'il révèle dans la bouche du jeune prédicateur, par l'absence inouïe du sentiment moral et de tout ce qui constitue l'âme de la foi :

Pour qu'il nous fût possible d'admettre que la morale a son principe et son siège dans la conscience, il faudrait que cette dernière pût se suffire à elle-même Une morale révélée est la seule qui s'accorde avec l'idée de Dieu ; à Dieu seul il appartenait de nous donner une tâche. Sans révélation, les idées morales ne seraient autre chose que des opinions plus ou moins individuelles.... La morale ne peut nous venir que de Dieu, et Dieu n'a parlé que par le Christ, son fils éternel. Tout en revient, on le voit, à la révélation extérieure.

Des affirmations si fausses, si naïvement fausses, remplissent Frommel de stupeur.

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Il est impossible, s'écrie-t-il, d'asseoir une foi plus ferme sur un scepticisme plus complet à l'égard des éléments mêmes de la foi ! il est impossible de proclamer plus âprement la nécessité d'une révélation extérieure et de lui enlever plus sûrement toute attache subjective, c'est-à-dire tout lieu d'entrée et tout point d'appui dans la nature humaine! Cette négation de l'autorité de conscience au profit de l'autorité externe est en contradiction directe avec l'esprit de l'Evangile. Elle cache un secret athéisme et contient déjà le principe de la catastrophe subséquente.

Une foi religieuse qui n'a qu'un fondement d'ordre intellectuel est toujours très fragile. Ce qu'un raisonnement a édifié, un autre raisonnement l'ébranlé et le ruine. Aussi a-t-on vu continuellement les constructions de la logique, dans ce domaine, s'écrouler les unes sur les autres comme des châteaux de cartes. L'ancienne doctrine de Scherer devait s'écrouler; c'était inévitable, c'était juste, mais cet elFondrement ne prouve rien contre la religion, ni même contre la théologie.

L'étude que Scherer écrivit sur le Péché pour la Revue de Strasbourg, 1853, porte à son comble l'indignation de Frommel, par la simple raison que l'auteur de ces pages, fameuses à l'époque où elles parurent, exipMque philosophiquement le mal moral, c'est-à-dire l'excuse jusqu'à un certain point. Pour Scherer, — qui écarte la doctrine de la chute, — l'homme a été créé par Dieu imparfait et perfectible; par conséquent, le péché est sa nature même, la condition de son développement spirituel, sa douloureuse nécessité, pour ne pas dire son état normal et sa loi.

A-t-on jamais nié plus insolemment, s'écrie encore Frommel, la certitude morale au profit de la compréhension

intellectuelle !... La conception de Scherer abolit la croix

(lu calvaire aussi certainement qu'elle abolit le repentir

Elle ne saisit en Jésus-Christ que le prophète d'une vérité métaphysique, à savoir, que Texistence du mal est indispensable à la production du bien et que Dieu, qui a voulu l'homme imparfait, accepte le péché comme la conséquence naturelle de cette imperfection. Toute la sève évangélique est corrompue par l'infiltration de cette philosophie, et la réalité profonde du salut tombe avec la réalité tragique de la chute.... Scherer anéantit un fait au nom d'une idée.... Le péché par excellence, c'est la nég-ation du péché.

Nous observions tout à l'heure, à propos d'Amiel, que Frommel exii^^e beaucoup d'un être pensant lorsque, pour «guérir les intellectualistes de leur intoxication spéciale, il leur impose Tabstinence complète des idées dont ils s'enivrèrent. Proscrire l'usage par horreur de l'abus n'est-ce pas excessif? Cela ne rappelle-t-il pas un peu trop la méthode familière à l'église d'autorité, justement condamnée par Frommel comme par tout le protestantisme au nom de la liberté spirituelle? Certes, un si docte ami de la lumière ne nous dit pas : « Abêtissez-vous ! » mais son violent remède à la « convoitise de l'esprit » ne me satisfait point et me met en défiance, quand je songe combien doivent s'en féliciter les médecins de l'école d'obscurantisme. — Notre auteurne s'em.porte-t-il pas à un autre excès du même genre, quand il écrit, sur Scherer et sur la question du péché : « Non seulement la conscience atteste que le péché ne doit pas être commis, mais elle proteste quil ne doit pas être compris. Elle le pose comme ce qui absolument ne doit pas être, ni par l'acte, ni par la conception que Von s'en forme. »

C'est beau, et riioinme qui a signé ces lignes a l'âme d'un saint : mais j'avoue que je les comprends à peine ; je me demande si, par cette espèce de transport sacré qui, pour mieux apercevoir la vérité dans la question du mal, retire à l'esprit ses clarté ordinaires, l'écrivain ne se met pas lui-même hors des conditions de la pensée philosophique ?

Si Gaston Frommel était encore de ce monde, si nous avions le bonheur de posséder son vivant flambeau pour guider nos pas, il y a une question que je voudrais bien lui poser, parce que son livre la suscite inévitablement dans Tesprit du lecteur méditatif, sans qu'il Tait formulée, encore moins débattue.

Il dit quelque part très éloquemment, en un de ces beaux vers alexandrins qu'un écrivain de race reçoit du ciel tout faits quand il a une pensée lapidaire à rendre : « Le premier des devoirs est de croire au devoir. » Il découvre, avec une haute raison, dans l'obéissance à l'obligation morale, le salut de l'âme séduite par l'intellectualisme ou le rationalisme de Scherer et d'Amiel : « Le propre de ^intellectualisme, son erreur fatale est de saisir le monde par la pensée avant de l'avoir saisi par le devoir, et d'attribuer à la science une certitude qui n'appartient qu'à la conscience. »

A merveille ! mais ce que Frommel avait à cœur de guérir, c'était l'incrédulité religieuse beaucoup plus que le scepticisme philosophique. Ce n'est pas la même chose. Il n'a point fait la distinction; il confond ces deux idées l'une avec l'autre, et voici le paralogisme singulièrement hardi qui est au fond de sa belle apo-

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logie du devoir et de la conscience : V obligation morale de Vhomnie comprend celle de croire. Il ne le dit pas expressément, mais il n'en fait pas l'ombre d'un doute. On ne prouve pas les vérités axiomatiques : Frommel paraît convaincu de celle-ci comme d'un axiome. C'est cette conviction profonde qui lui inspire ses saintes colères. Qu'il foudroie Amiel ou pulvérise Scherer, c'est en elle qu'il puise toute son énerg-ie. Il plaide passionnément pour la cause de la foi, et pas un instant il ne s'avise que l'identité de la croyance religieuse et du devoir moral, — si évidente à ses yeux, — ne l'est peut-être pas autant pour un grand nombre de lecteurs moins ardents que lui qui s'arrêtent et qui réfléchissent.

Scherer, dans le vieux sermon de jeunesse dont on a lu plus haut un fragment étrange, prétendait que la morale n'est rien, si elle n'est révélée et divine, rien qu'une « opinion individuelle. » C'est une erreur énorme qui indig^nait Frommel, qui heureusement n'a plus un seul partisan et qui nous ferait reculer jusqu'aux âges d'idolâtrie où la religion était séparée de la morale au point de pouvoir lui être contraire, où la volonté du Seigneur, qu'elle fût juste ou injuste, était nécessaire et suffisante pour fonder la loi du devoir!

Une saine philosophie est exactement aux antipodes de cette g^rossière superstition. Le jeune philosophe que j'ai déjà cité, Octave Hamelin, — dont j'aime à rapprocher le nom de celui de Gaston Frommel, à cause de leur noble caractère, de leur esprit supérieur et de leur mort prématurée, — a esquissé un peu accessoirement, dans sa thèse de Sorbonne, sur Dieu, la liberté, la conscience, et même sur la chute et sur la rédemption, la métaphysique abstruse de son maître Renouvier»

Certes, cela ne suffît pas pour que nous lui donnions la qualité de chrétien, bien que sa mère l'eût élevé dans la foi protestante et qu'il ait voulu que la prière d'un pasteur accompagnât la descente de son propre corps dans la tombe où elle reposait. Mais Hamelin possédait les vertus, sinon les croyances du christianisme. Il avait au suprême degré la conscience du devoir et il lui obéissait. Il a rempli plus que fidèlement ses fonctions professionnelles, sacrifiant à ses élèves non seulement son temps et ses forces, mais ses propres études, sa pensée, ses ouvrages, c'est-à-dire les intérêts de son avenir et de sa gloire, et l'on peut dire qu'il s'est dévoué jusqu'à la mort, puisqu'il a péri en cherchant à sauver de pauvres femmes qui se noyaient.

Il affirme dans son livre, avec une vigueur réconfortante, le caractère obligatoire de la loi morale. Rien ne reste, après que sa critique y a passé, de cette misérable morale dite « sociologique, » qui remplace la morale éternelle par la « science des mœurs, » substitue à la voix impérative de la conscience les faibles et vains conseils de l'empirisme, au devoir la tradition, la convention, la coutume, les préjugés, la mode!

Mais, pas plus que la morale sociologique, la morale (( théologique » ne trouve grâce aux yeux d'Hamelin, parce que l'une et l'autre fondent le devoir sur quelque chose qui n'est pas lui-même directement, immédiatement, sur quelque chose qui lui est extérieur :

La morale tliéologiquc fait de l'obligation un commandement externe, une contrainte subie par l'agent, donc un principe empirique d'action. Dès que le commandement divin serait fondé en raison, au lieu d'être un ordre arbitraire, il cesserait d'être, pour l'agent, adventice et empi-

rique, mais du même coup il cesserait de tirer sa puissance de la volonté de Dieu. Il pourrait être conforme à la volonté de Dieu, mais il ne serait pas imposé par elle. Il aurait commencé par s'imposer à Dieu en tant qu'inclus dans la raison divine.... Dans une morale rationnelle, Dieu ne saurait intervenir comme source de l'obligation. Dieu ne saurait se passer de l'obligation, si obligation et rationalité sont la même chose ; en revanche, rien ne se passe mieux de Dieu que l'obligation ^

Ainsi voilà un juste, un sage, un (( saint » lui aussi dans son ordre laïque, qui non seulement sépare la morale de la religion, pour élever la première infiniment au-dessus de la seconde, mais qui enseigne qu'en fondant la morale sur la volonté de Dieu, on en corrompt la pureté, on en atlaiblit l'autorité. Que les chrétiens aient une bonne réponse à faire au philosophe, je n'en doute pas, mais il faut la faire. Hamelin était rationaliste. « La moralité, écrit-il, n'est pas autre chose que la volonté rationnelle, » et la morale tout entière se résumait pour lui dans cette formule, sans qu'il ait eu besoin, pour penser noblement, des afhrmations particulières au christianisme, sans qu'il en ait eu besoin pour vivre, sans qu'il en ait eu besoin pour mourir.

Je ne veux pas dépasser la portée de cette remarque, et je n'ai garde de prétendre que Frommel se trompe quand il professe que l'obéissance au devoir, souverain remède contre le scepticisme philosophique, procure aussi la guérison de l'incrédulité religieuse : je répète seulement qu'il a omis d'en faire la preuve, affirmant sans ambages une vérité, manifeste à ses yeux mais

1. Essai sur les éléments principaux de la représentation, p. 416.

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discutable, dont il était lui-môme si convaincu qu'il jugeait superflu de la démontrer.

On Ta vu par nos analyses, la critique littéraire de Gaston Frommel est religieuse. Elle l'est explicitement et au point d'excéder les limites de son propre domaine dans le chapitre que nous avons étudié en dernier lieu, elle Test implicitement dans les sept autres. Bien loin que ce caractère la diminue, sa valeur s'en trouve infiniment relevée, et cela aussi est visible pour le lecteur.

Telle avait été, en son fond et souvent dans sa forme, la critique littéraire d'Alexandre Vinet. Telle sera toujours celle des chrétiens, — j'oserais presque ajouter, de tous les hommes simplement sérieux, pour lesquels les lettres ne sont pas seulement un amusement, comme le roman du jour pour les femmes du monde, mais une manifestation de l'âme humaine et de certaines âmes, par conséquent une chose qui intéresse profondément la pensée philosophique en exprimant la vie intérieure, l'expérience morale, les aspirations, les croyances, les rêves des individus et des sociétés, c'est-à-dire leur religion.

La double hérésie d'un libre croyant du XX^ siècle.

Aux croyants et aux athées, par Wilfred Monod.

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