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I. l/llÉRÉSIIi; RELIGIEUSE

Sans avoir encore la célébrité du pasteur \\'ag'ner, l'auteur du remarquable ouvrage Aux croyants et aux athées est connu du public. On sait assez généralement que M. Wilfred Monod est aujourd'hui, dans le protestantisme, un des prédicateurs les plus en vue du « christianisme social, » et, en outre — depuis la séparation des églises et de TEtat — un des chefs de cette grande politique religieuse qui, au lieu de diviser les églises protestantes d'après leurs nuances diverses, voudrait unir l'inévitable variété des croyances particulières dans la liberté d'une même foi, chrétienne en son essence, mais plus large que tous les credo.

Ces deux pensées directrices de sa conduite ont, en restant distinctes, une profonde relation l'une avec l'autre.

Le christianisme a évidemment une mission sociale, qu'aucun de ceux qui y croient, et surtout qui le

prêchent, ne peut regarder comme négligeable. Mais les prédicateurs modernes d'un évangile rajeuni sous le nom de « christianisme social *« semblent vouloir placer désormais en première ligne les avantages à la fois spirituels et terrestres que l'Evangile procure à la société et d'abord aux classes misérables, lorsqu'il rend leur condition meilleure ici-bas, tandis que les pasteurs de l'ancien type pouvaient n'avoir à cœur que le céleste soin du salut individuel des âmes. Or, si l'esprit de secte et d'exclusion répugne à tous les cœurs généreux, il est particulièrement abominable aux apôtres d'un christianisme populaire qui ne peut ouvrir ses bras assez grands au monde qu'il invite à venir.

A ceci Ton connaîtra que vous êtes mes disciples, avait dit Jésus : si vous avez de l'amour les uns pour les autres. Et aujourd'hui, — s'écrie notre saint Jean-Baptiste avec une poignante amertume, — ses disciples se reconnaissent à ceci : ils se cantonnent dans des églises rivales I... Il n'y a plus de chrétienté, mais il y a plusieurs christianismes jaloux qui s'entre-déchirent : le christianisme grec, le christianisme romain, le christianisme anglican, le christianisme protestant ; et ce dernier, à son tour, est divisé en partis.... Et cela, sous le mystérieux regard des mêmes étoiles, et sous un même drapeau mystique dont les plis portent le même symbole des apôtres et la môme oraison dominicale! Tous ces christianismes hostiles plantent la croix du Christ sur leurs sanctuaires.... Est-ce bien de lui que nous nous réclamons? O dérision! ô honte! ô scandale! Les termes manquent pour dire la tristesse et l'indignation qui bouillonnent dans une âme chrétienne, quand elle commence à mesurer la profondeur de l'abîme où l'Eglise est descendue.

Dans les sphères où la pensée de M. Wilfred Monod a fait sa demeure, lorsque, à l'exemple de Jésus, on

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s'est consacré comme lui tout entier au plus pressant devoir de la charité, — au soulagement prochain, immédiat, de la multitude immense des misérables, — à partir de cet instant-là, on aperçoit les conseils des hommes, leurs débats, leurs divisions, leurs règlements, leurs synodes, de si haut et à une telle distance qu'on est « effrayé de leur petitesse. » L'éclatante démission du jeune pasteur de Rouen, au milieu de la session du synode d'Orléans (janvier 1906), n'a pas eu d'autre cause : il vit soudain le néant pitoyable où s'ag-itait en stériles efforts, en luttes peu dignes d'une assemblée de chrétiens, la majorité de ses collègues. Ces hommes d'un autre âge lui parurent trop indifférents d'abord à la question — la plus importante du siècle à ses yeux — la question sociale ; ensuite, trop étrangers aux grands résultats de la critique moderne et aux vérités de la science; toujours emprisonnés dans la tradition, les formules, la routine et les mots; incapables de distinguer, de la lettre qui tue, l'esprit qui vivifie.

Il sortit hautement de l'Eglise synodale officielle. Cependant, il ne passa point du camp orthodoxe dans le camp libéral. Car les circonstances ont fait, des protestants libéraux, provisoirement au moins, un parti, et son rêve est d'appartenir au seul « parti du Christ, » qui est sans contredit le meilleur.

Quelles que soient les hérésies de ce vrai chrétien, il ne faut pas que les incrédules espèrent ni que les croyants craignent qu'elles l'entraînent jamais hors du christianisme, si la religion est un sentiment beaucoup

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plus qu'une doctrine, et si ce sentiment consiste, par excellence, dans Tamour de nos frères en Dieu, père des hommes, et en Jésus-Christ, son fils « unique » — unique, c'est-à-dire l'homme en qui l'union du divin et de Thumain fut parfaite une fois. Dans la suite de ses écrits et de ses paroles, le sentiment religieux ainsi défini brûle d'une telle ardeur, que toutes les puissances du rationalisme seraient incapables de l'éteindre.

Mais dans l'ordre de la pensée spéculative, M, Wilfred Monod est un esprit libre, aussi libre qu'en ait jamais produit et que puisse en produire la religion du libre examen. Il est beaucoup plus hardi que Vinet, plus audacieux qu'Auguste Sabatier, et son émancipation intellectuelle va jusqu'à des témérités où les protestants libéraux eux-mêmes refusent de le suivre K

Au fond, et quoiqu'il ne l'ait peut-être pas dit en termes formels, il ne se dissimule point que, dans la réconciliation si désirée de l'esprit moderne et du christianisme, c'est au christianisme qu'il appartient — contrairement à ce que tous les prédicateurs répètent sans réflexion — de faire les avances. Car le conflit est devenu aigu entre les nouvelles certitudes de l'homme et ses anciennes croyances ; « et, comme le christianisme officiel a longtemps déclaré et qu'il déclare encore que les anciennes croyances sont intangibles, le monde se détourne à la fois et des dogmes vieillis et de l'arbre chrétien qui les porte avec ostentation (P. 56). »

Quels sont ces dogmes ou ces légendes que la con-

1. Voyez la suite d'articles de M. Jean Ré ville dans le Protestant des 1", 8 et 15 septembre 1906.

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science et la raison humaine ne peuvent plus supporter? C'est l'histoire d'un dieu enfanté par une vierge, d'un dieu qui se promène dans le jardin d'Eden et qui joue dans les rues de Nazareth, d'un dieu de colère et de sang- qui fait alliance avec l'humanité par le signe de la circoncision et couronne les séculaires boucheries du temple par l'immolation d'un jusle, son propre Fils, suprême victime expiatoire sacrifiée à sa justice terrible pour les péchés du genre humain (Pages 16, 62, 269).

Certes, on peut rejeter ces doctrines énormes; ajoutons qu'o7i le doit, pour l'honneur de Dieu et de ce qu'il a mis en nous de conscience et de raison. Mais, en les rejetant, il faut savoir ce qu'on fait,

« L'autorité des saintes Ecritures, » comme on disait jadis simplement, puis, comme on a dit ensuite (croyant, par cette restriction, faire la part du feu et sauver l'essentiel), « l'autorité des Ecritures e/i înatière de foi » s'écroule toute à partir du moment où l'on ose choisir. Qu'est-ce qui est matière de foi? Où. est l'or? Oii sont la paille et le plomb?

L'Eglise catholique dit à ses enfants : « Croyez d'abord, ^'ous n'avez pas besoin de comprendre. L'acte de foi que je vous demande /)oizr commencer est l'essence même de la religion, qui consiste toute en obéissance, en soumission, en humilité. Croyez donc, faites cette expérience, vous vous en trouverez bien. » 11 est très probable que c'est vrai. Cette méthode, bien pratiquée, procure sans conteste l'apaisement de l'esprit et le bonheur de l'âme. En tout cas, le catholicisme est seul logique, parce que l'autorité — qui est son principe — commence par l'autorité, et non par la raison. Toute autorité qui se justifie, c'est-à-dire qui raisonne

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et, par conséquent, est capable de critiquer son propre ouvrage, abdique en tant qu'autorité.

L'ingérence illogique de la raison fut, dès l'origine de la Réforme, une cause permanente de faiblesse constitutionnelle pour la religion fondée directement sur l'autorité des Ecritures, sans l'intermédiaire de l'Eglise. Mais autrefois la raison, se tenant respectueusement en dehors de la parole de Dieu, se bornait à démontrer la nécessité et l'existence d'une révélation divine qu'elle faisait profession d'accepter ensuite tout entière. Aujourd'hui, rendue exigeante par toutes ses victoires, elle interroge, elle examine, elle juge le contenu même du livre saint jusque dans ses pages les plus religieuses, jusque dans les parties qui sont « matière de foi. »

Assurément on est raisonnable de rejeter la naissance miraculeuse; mais ce n'est pas une chose de petite conséquence. Si Jésus est né comme un autre homme, ne s'ensuit-il pas logiquement qu'il est mort aussi comme un autre homme, je veux dire, qu'il n'est point ressuscité par miracle spécial? La divinité essentielle ou métaphysique du Christ, verbe éternel, partie consubstantielle de Dieu, paraît donc exiger deux manifestations miraculeuses également nécessaires : la conception immaculée et la résurrection proprement dite. Quant à la divinité simplement nominale, ou, si l'on veut, réelle encore, mais qui n'a rien d'absolument unique, puisque trout chrétien peut la réaliser, s'en approcher au moins, par son union avec Dieu et par l'imitation du plus divin de ses enfants, celle-ci n'a aucun besoin du miracle de la résurrection en chair et en os ; le « triomphe sur la mort » — comme s'expriment les professions de foi du protestantisme libéral — en est la confirmation

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suffisante. Mais, comme ces mots ne sig^nifîent pas autre chose que survivance de rame, et que c'est là une vérité générale du spiritualisme, non une vérité spéciale à la religion révélée, il faut trouver une réponse à l'objection qu'on fait naturellement au christianisme nouveau de se confondre avec la philosophie, et c'est une besogne épineuse *.

Les chrétiens intransigeants et les rationalistes radicaux ont deux attitudes exactement contraires : les premiers humilient la raison devant la croix, proclament que la divine folie est la seule vérité qui sauve et imposent silence à la sagesse de l'homme; les autres, faisant éclater aux yeux Tincompatibilité de la vieille foi avec les acquisitions nouvelles de l'esprit humain, tranchent nettement le conflit en faveur de la science. Entre ces deux extrêmes oscille une multitude hésitante, indécise, qui A-a de l'un à l'autre sans conviction. La plupart des protestants libéraux et un très grand nombre d'orthodoxes appartiennent à cette masse flottante. L'originalité de M. Wilfred Monod consiste dans la fusion extrêmement rare, et peut-être unique à ce degré, de l'enthousiasme religieux avec tous les grands enthousiasmes laïques et profanes. Passionnément attaché à l'Evangile, sa passion n'est pas moindre pour des idées et pour des causes qui, dans les cœurs moins larges de ses contemporains, sont ennemis de l'Evan-

1. Les personnes que ces graves questions intéressent trouveront un essai de réponse à cette objection dans mes Queslions esthétiques et religieuses (Alcan, 1906, un volume in-8 de la B ihliotJièqiie de philosophie contemporaine), p. 177 à 179.

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gile ou croient l'être. Cette position exceptionnelle s'explique, une fois encore, par le zèle apostolique de son « christianisme social. » C'est parce que notre jeune apôtre est pénétré d'un tendre et profond amour pour la société misérable, qu'il met à son service, d'un seul et même élan, tout ce qui peut la relever et l'instruire : les lumières de la raison, les découvertes du génie, les progrès de la science, des arts, de l'industrie, de l'économie politique, toutes les vérités, toutes les nouveautés utiles, avec les trésors de l'Evangile éternel.

Comme Channing, comme Matthew Arnold, il ne serait pas loin de voir une espèce d'impiété dans la défiance que tant de chrétiens montrent envers la raison que Dieu nous a donnée. « Je ne crois pas me tromper^ écrit-il, en affirmant que jamais les prophètes, jamais les apôtres, jamais Jésus lui-même, n'ont prononcé une seule parole qui mît en garde l'humanité contre le témoignage des sens ou l'usage de la raison. ;> Il élargit l'idée d'une révélation divine autant que peut le souhaiter la philosophie la moins catholique de l'histoire, en osant écrire encore : « La conception d'une énergie révélatrice exercée partout et toujours permet de saluer une inspiration céleste en un Socrate, comme en un Bouddha, comme en un Esaïe; elle serait de la même nature, sinon de la même intensité. De plus, elle permet de reconnaître que l'inspiration, dans le monde israélite, n'a pas échappé aux conditions d'erreur locale et d'imperfection relative qui l'ont accompagnée dans le monde grec ou dans le monde hindou. »

De pieuses gens, un peu trop frappés par des phénomènes de conversion religieuse dont l'explication n'a rien de mystérieux, — tels que les incontestables

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