HÉRÉSIE D UN LIBRE CROYANT DU XX« SIÈCLE
succès de l'Armée du Salut ou le récent réveil du pays de (ialles, — tirent de ces heureux accidents psychologiques des conséquences qui en dépassent beaucoup la portée. M. Wilfred Monod ne partage pas leurs illusions. Car, devant le Ilot montant de Tincrédulité, les petits faits locaux et superficiels qui semblent contredire ce grand fait principal sont comme les digues de sable que des enfants construisent au bord de rOcéan et que la marée balaiera.
La sincérité Toblige à Taveu le plus grave qu'un chrétien puisse faire :
Il est évident que l'esprit de libre examen qui a fait la Renaissance, la Réforme et la Révolution, est à la veille d inaugurer une ère nouvelle en Occident. Pour les chrétiens dont les yeux se sont ouverts, il est évident qu'on ne remontera pas le courant intellectuel qui entraîne l'esprit européen depuis plusieurs siècles consécutifs, qui a pris les allures d'un torrent depuis cinquante années, et qui, au xx« siècle, roulera ses eaux profondes avec la majesté d'un fleuve. Pour les chrétiens avertis, il est évident, d'abord, que rhumanité se déc/irisiianise; ensuite, qu'elle marche vers l'athéisme.
Tout espoir est-il donc perdu pour la cause religieuse? Non pas. Mais si, d'une part, l'ancien christianisme, avec son système de dogmes, de légendes, de miracles, a vécu, rejeté à jamais par l'humanité civilisée; si, d^autre part, «Dieu manifesté en Jésus-Christ » reste à jamais nécessaire au monde, il s'ensuit que le christianisme doit être renouvelé.
Cette idée d'un renouvellement raisonnable est impliquée — théoriquement au moins — dans l'institution de l'Eglise catholique, qui a reçu en dépôt la
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vérité, mais une vérité vivante, plastique, propre à prendre toutes les formes qui l'approprieront aux besoins des sociétés diverses et des générations successives. Les chrétiens protestants qui relèvent directement de la Bible sont obligés, eux aussi, non pas seulement d'incliner et de bien disposer leur cœur à la Parole, mais d'adapter la Parole aux justes exigences de leur esprit et de leur cœur. Je ne prétends point que ces deux mouvements, presque contradictoires, soient faciles à concilier; le péril est grand, je l'avoue, de tellement exagérer le rôle de la conscience et de la raison libre que l'autorité scriptuaire soit anéantie. Mais je soutiens que si TEcriture est une puissance de vie et non une lettre morte, elle doit pouvoir prendre des sens nouveaux à mesure que la pensée humaine se développe et change.
La notion d'une doctrine immuable fixée pour l'éternité dans un texte que nous devons comprendre comme il a d'abord été compris, est contraire à l'histoire, à la réalité, à la vie, à la nature des choses. Il est vraiment étrange que le protestantisme ait pu rester fondé, pendant plus de trois siècles, sur une idée si fausse, et que des protestants se scandalisent encore quand on leur parle de la nécessité de renouveler le christianisme pour qu'ils puissent continuer à en faire leur aliment spirituel.
Un moyen reste, un seul, d'enrayer le mouvement qui emporte hors du christianisme le monde civilisé.
Accorder la science et la croyance est une tentative illusoire; les renfermer chacune dans son domaine-
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propre pour avoir la paix, n'est pas moins vain; car c'est consentir à leur désaccord, et l'unité harmonieuse de la vérité ne saurait souffrir cette séparation, même amiable. — Puisque tant de vieilles croyances sont devenues caduques, eh bien! laissons-les tomber et ne les remplaçons pas. Faisons mieux : abandonnons aussi et surtout cette erreur, que la vérité objective des croyances religieuses est essentielle au chrétien. Il appartient à l'intellig'ence d'unir et de lier des doctrines ; cette opération d'ordre rationnel a son prix, mais elle est peu importante pour notre vie morale. Considérer un système d'idées vraies comme le bien le plus précieux de l'homme, c'est remonter, dans l'histoire des erreurs philosophiques, au rationalisme de l'antiquité païenne, pour lequel le mal moral n'était point un péché, mais la simple méprise d'une raison insuffisamment éclairée.
Combien la foi du chrétien est différente d'un chapelet de croyances correctes! « La foi vient du cœur, elle appartient au domaine du sentiment et de la volonté, elle est au centre même de la personnalité morale. »
Qu'est-ce qu'avoir la foi « en Jésus-Christ? » Ce n'est pas croire, avec l'ancienne orthodoxie, qu'il est né d'une certaine manière, qu'il est mort pour accomplir les Ecritures, pour expier les péchés du genre humain et satisfaire la justice de Dieu; enfin, que son corps est sorti vivant, le troisième jour, du tombeau où on l'avait mis. C'est moins... ou plutôt c'est beaucoup plus : c'est reconnaître en lui notre guide et notre sauveur, vouloir le suivre et nous enrôler à son service. Qui possède le commencement de cette foi trouve, dans la prière et dans la méditation des parties de l'Evangile qui parlent à son cœur, tout ce dont il a besoin pour
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raugmeater et rentretenir. Il lui est parfaitement permis d'ig-norer et d'écarter le? discussions de la théologie sur la préexistence du Christ, sur la façon dont il vint au monde, sur la valeur de son sacrifice sanglant et même sur la forme de sa résurrection.
Cette conception de la foi, désormais détachée de la croyance, dont elle cesse d'être solidaire, dont elle ne se distingue pas seulement, mais dont elle peut s'affranchir et se séparer, — a été souvent exposée et vivement critiquée dans les récents écrits de la polémique religieuse. De quelque nom en isme qu'on l'appelle, — fîdéisme, mysticisme^ agnosticisme ou scepticisme, — il convient d'en faire la plus grande estime; car, après tant d'efforts, après tant de défaites, il est devenu extrêmement douteux que Ton puisse découvrir une autre méthode pour sauver en même temps le trésor inappréciable de la vie chrétienne et les droits sacrés de la pensée libre.