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II. — l'hérésie philosophique

Le livre de M. Wilfred Monod, Aux croyants et aux athées, montre, dans son titre général et dans ceux des quatre ou cinq discours qui le composent, combien la pensée de l'auteur a été occupée par « le problème de Dieu. » Le grand sujet qu'il y traite surtout est la théodicée : c'est sur ce vieux thème à lieux communs et à déclamations qu'il avance les idées les plus neuves et les plus originales.

Si originales et si neuves, qu'elles ne tendent à rien de moins qu'à renverser toute la tradition philosophique et religieuse sur Dieu et sur ses attributs. Deux

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propositions principales peuvent résumer, dans les termes suivants, des hérésies qui, à une autre époque, auraient sûrement conduit au bûcher le sympathique et paradoxal écrivain :

1° Dieu n'est pas l'auteur unique, responsable, des événements du monde; il n'est pas tout-puissant.

2^ Un certain athéisme est grave, moral, religieux — plus religieux que le panthéisme et même que le théisme.

La genèse de cette doctrine scandaleuse est simple. On sait que la philosophie n'a jamais réussi à desserrer les pinces du dilemme formidable : si Dieu peut empêcher le mal, et qu'il ne le fasse pas, il n'est pas bon ; s'il désire l'empêcher et qu'il ne le puisse, il n'est pas tout-puissant. Quand éclate une catastrophe qui anéantit des milliers de vies, — l'éruption d'un volcan, un tremblement de terre ou tout autre grand fléau destructeur, — l'antique objection à la bonté ou à la puissance de Dieu redevient actuelle et se pose de nouveau avec une acuité poignante. Le cataclysme de la Martinique, en mai 1902, remit la question à l'ordre du jour. Des personnes doctes et pieuses, des professeurs de théolog-ie, des pasteurs écrivirent alors, dans les journaux religieux, que la doctrine traditionnelle d'un Dieu, auteur unique des biens et des maux qui nous arrivent, avait besoin d'être remise à l'étude, et qu'il ne fallait pas tant nous presser d'attribuer à la volonté du Père céleste le déchaînement des forces aveugles et malfaisantes de la nature.

Avec un luxe un peu trop facile peut-être, M. Monod multiplie, pour l'émoi des lecteurs sensibles, les exemples publics ou particuliers de méfaits qu'il paraît

monstrueux d'attribuer à une providence paternelle.

Plusieurs de ces exemples sont empruntés à son expérience de pasteur. Une jeune mère est enlevée par un mal terrible à ses enfants en bas âge. On prie sur sa tombe. La liturgie, voyant dans cette épreuve une dispensation de la volonté de Dieu, conclut en ces termes : « Au nom de ton amour infini, nous te supplions d'avoir pitié des affligés. » Ici, notre auteur pose de nouveau Téternel dilemme : si Tamour de Dieu a voulu les souffrances et la mort de cette femme, veut-il donc consoler? et peui-'û consoler, s'il ne les a pas voulues? — Une autre mère de famille, une ouvrière chrétienne, ardente au service de Dieu, à l'accomplissement de ses devoirs, à l'éducation de ses enfants, à la propagation de l'Evangile, se sentait avec désespoir poussée vers l'athéisme par les échecs continuels d'une bonne volonté toujours en prière, mais qu'un Dieu — qui pouvait tout — semblait prendre un méchant plaisir à contrarier. — Une pauvre fiUe^ maîtrisée par un satyre, enfante dans les larmes un innocent rongé d'une maladie honteuse : quelle foi monstrueuse et inhumaine, quelle piété barbare et féroce ne faut-il pas avoir pour adorer, dans cette infernale horreur, une mystérieuse manifestation de la toute-puissance, de la toute-sagesse, de la toute-bonté d'un Dieu personnel omniprésent et omniscient!

La reconnaissance des personnes pieuses envers le Tout-Puissant qui les frappe, s'exprime parfois d'une façon si naïve qu'elle est moins propre à édifier qu'à faire rire l'homme capable de réflexion :

Un missionnaire nous racontait, un jour, comment, sur le Zambèze, un hippopotame avait fait couler un canot de

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rexpédiLion; les bagages avaieiiL été perdus, mais les voyageurs sauvés. Le narrateur voyait là une délivrance du Très-Haut. Soit! cependant ce récit prouvait la Providence, comme elle est prouvée par certaines fonctions du corps. J'admire que le foie ait mission de détruire les poisons fabriqués par l'intestin; mais j'admirerais davantage unintestin qui n'empoisonnerait pas l'organisme. De même, j'admire une Providence qui soustrait les gens aux flots du Zambèze ; mais elle m'apparaitrait plus admirable, si elle empêchait les hippopoLames de retourner les canots.

Le rôle inconvenant qu'une sotie religiosité prêle à Dieu n'est que ridicule dans cet exemple. D'autres écarts de la piété sont bien plus choquants. Combien de chrétiens, sans en avoir conscience, expriment leur foi au Tout-Bon, Tout-Puissant avec un égoïsme cynique dont ils seraient eux-mêmes révoltés, s'ils réfléchissaient un peu à ce qu'ils disent, s'ils n'étaient pas blasés depuis longtemps sur les formules conventionnelles d'un jargon qu'ils récitent comme des perroquets! En avril 1905, un tremblement de terre fit plusieurs milliers de victimes au pied de THimalaya. Un employé de la mission y perdit sa femme et deux de ses enfants. Il fut sauvé lui-même. Le chef de la mission, qui venait de voir d'autres missionnaires écrasés sous ses yeux, d'entendre les cris de toute une multitude ruinée, blessée, mourante, écrivait ces lignes stupides :

Comment décrire la joie de voir notre ami descendre au-devant de nous tenant la main de sa charmante petite fille de quatre ans? L'angoisse des jours précédents disparut en un moment, et de ferventes actions de grâces montèrent de nos cœurs, à tous, vers le Dieu des miséricordes.

La petitesse, la personnalité mesquine et odieuse

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d'une religion pareille descend aussi bas que possible quand des chrétiens osent attribuer Timmunité dont ils jouissent à leur privilège d'enfants de Dieu. Une vanité si impie n'est point rare dans les sectes piétistes. On y espère que le Seigneur, content d'être adoré et prié dans les formes, favorisera les siens. Ce contrat, ce marché qui lie et oblige Dieu envers ses fidèles bien-aimés ravale le Père de tous les hommes au niveau des saints du catholicisme et des idoles du paganisme que Ton corrompt par des présents.

Pour l'homme qui a un cœur et qui pense, aucun spectacle n'est plus ignoble que l'optimisme des gens heureux. Je ne dis pas qu'on ait tort de voir le côté consolant des choses, de conserver l'espérance, la bonne humeur, l'entrain, la gaieté même : simple règle d'hygiène, qui est excellente en toute occasion; mais célébrer, d'une manière générale, dans des livres soi-disant philosophiques et moraux, les Joies de Vexistence et le Bonheur de vivre, parce qu'on a de bonnes rentes, de longs sommes et de faciles digestions, c'est le grognement satisfait d'un cochon gras, bien nourri et bien au chaud dans son auge, qui non seulement n'a jamais ouvert ses petits yeux sur le vaste monde, mais qui n'a pas même regardé du coin de l'œil ce qui se passe chez le voisin.

Gomme l'oubli de la mort chez tous les hommes; comme, chez les vieillards, l'instinct d'économiser et d'amasser, peut-être faut-il voir, dans cette égoïste indifférence, une loi de la nature : car, si nous pouvions

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apercevoir, comme dans un éclair, l'état de la plupart des hommes, nos cœurs se briseraient dans nos poitrines. « La masse et l'immense variété des maux sous lesquels gémit l'humanité, a dit Vinet, est pour l'homme un problème désespérant; si l'on en saisissait à la fois tous les détails, et si l'on ressentait à la fois toute la pitié que toutes ces infortunes réclament, je pense qiionen mourrait^. »

Rabelais nous fait plaisir quand il entonne la louange du « Grand, Bon, Piteux Dieu, lequel ne créa onques le caresme, ouy bien les salades, harencs, merlues, carpes, brochets, dars, umbrines, ablettes, ripes, etc., item les bons vins^;» il nous fait plaisir, parce que Rabelais est Rabelais et que, de la part d'un tel homme, toute sincère expression du sentiment religieux, même grossière, est la bienvenue. Mais l'action de grâces au « bon Dieu, » devant une table l)ien servie, reste d'ailleurs la forme la plus répugnante de la piété. Si cet usage se perd parmi les chrétiens, il faut sans doute en accuser d'abord la foi qui s'en va; mais il est juste aussi d'en faire honneur à un scrupule délicat d'humanité. J'ai lu, dans une biographie de Mme de Pressensé, qu'à un grand dîner où cette philanthrope illustre assistait après une journée employée par elle, comme toutes les autres, à visiter des malheureux, comme elle entendait un pasteur bénir la table avec l'optimisme naïf, l'égoïsme inconscient des formules consacrées, elle se sentit prise d'un tel' dégoût qu'elle ne put manger une bouchée de tout le repas.

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