‹ L'inquiétude religieuse du temps présentChapitre 33 sur 62 · Leltre à Maistrc AnLoine Hullct · texte numérisé non relu

Leltre à Maistrc AnLoine Hullct

On connaît la pièce de V Année terrible qui a pour titre : A un évêque qui in appelle athée. Mctor Hugo y développe, avec ses amplifications d'usage, cette idée simple, que, si le Dieu auquel il faut croire est « un bonhomme à longue barbe blanche, un et triple, écoutant des harpes, Dieu jaloux. Dieu vengeur, »

Punissant les enfants pour la faute des pères.... Prêtre, oui, Je suis athée à ce vieux bon Dieu-là.

Mais, si croire en Dieu, c'est vouloir que la justice règne et que Tidéal se réalise (les vers du poète sont un peu moins clairs que le résumé que j'en donne ici), alors les rôles changent :

Et c'est moi le croyant, prêtre, et cest toi V athée!

Le livre Aux croyants et aux athées a un passage éloquent qui rappelle, jusque dans le rythme de la phrase, le développement oratoire et poétique de Victor Hugo :

S'il faut, pour croire en Dieu, oublier que la Bible est une littérature où tout est symbole... s'il faut, pour croire en Dieu, affirmer d'une même haleine la doctrine de la chute universelle et de la Providence particulière, la doctrine du Fiat lux ! initial et du « Retirez-vous, maudits! » final, la doctrine du Dieu amour et celle du Dieu omnipotent, la doctrine de Timmanence et celle de la transcendance, alors je ne sais pas si je crois en Dieu....

La foi traditionnelle et vulgaire est, en vérité, trop frivole.

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Pour l'immense majorité des croyants, croire en Dieu consiste à prier sans cesse un pouvoir invisible que l'on suppose animé de bonnes intentions à notre égard et doué d'une puissance incommensurable. Il protège, guérit, préside aux naissances et aux morts, octroie le succès, fait retrouver les objets perdus.

L'athéisme est moins irréligieux, il peut même être infiniment plus religieux qu'une religion si puérile. Ce paradoxe n'étonne pas longtemps, il devient vite une vérité indéniable pour Tesprit sérieux qui s'avise qu'une négation énergique et passionnée contient en elle beaucoup plus de foi que toutes les affirmations paresseuses; et quand la foi impliquée dans une négation de ce caractère est la foi à de grandes idées que compromet et que déshonore une adhésion sans force et sans vertu de Fintelligence presque éteinte et de la volonté endormie, c'est alors que l'athée peut dire qu'il est le croyant véritable.

L'estime sympathique de notre auteur pour certains athées fait un contraste frappant et instructif avec le dédain que le vulgaire des croyants lui inspire. Il se déclare d'accord avec le philosophe Séailles demandant que le Dieu personnel auquel le chrétien prétend croire « soit au moins à la hauteur intellectuelle et morale d'un homme ordinaire. » Il rappelle, à ce propos, le passage célèbre des Mémoires de Stuart Mill où le philosophe anglais raconte comment son père voyait, dans le dieu du christianisme, « le nec plus ultra de la méchanceté rêvée par des cerveaux humains Songez,

disait-il, que cet être a fait l'enfer, qu'il a créé l'espèce humaine, avec la prescience infaillible et, par conséquent, avec l'intention que la grande majorité des

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hommes fussent voués, pour Féternité, à d'horribles tourments. »

A la question posée dans le titre du chapitre m : « L'athéisme moderne est-il irréligieux? » Fauteur répond nettement quil est religieux. Un autre chapitre, intitulé « Un athée, » est consacré à nous faire connaître, admirer, aimer un de ces athées d'espèce grave et morale, d'espèce religieuse, l'Anglais Richard JelTeries, qui, en 1883, publia sa confession de foi sous ce titre : The story of my heart. En voici un échantillon. On verra que ce qui manque le moins à JefTeries, c'est la conviction ardente, c'est une foi, car cette foi s'emporte jusqu'à une sainte fureur :

Comment exprimer d'une manière adéquate le mépris que m'inspire cette assertion : a Tout est pour le mieux, les événements sont menés d'une manière sage et bienfaisante vers un but, ils sont ordonnés par une intelligence animée de sentiments humains?» Cette affirmation est radicalement fausse. Le pire des pessimistes aura beau mettre les choses au pis, tout ce qu'il peut dire restera bien au-dessous de la plus infime parcelle de la réalité, tant la misère humaine est immense! Telle est la vérité; l'avouer est le devoir de tous les êtres doués de raison.... Oui, si une divinité était responsable de Vétat du monde, elle mériterait le mépris.

Nous voyons assez clairement ce que la foi en Dieu de M. Wilfred Monod nest pas, ne veut pas être ; mais ce qu'elle es/, ce que l'éloquent pasteur nous invite à croire, voilà ce qui nous importe le plus, et c'est à présent ce que je vais essayer de bien comprendre moimême et de faire comprendre à mes lecteurs et aux siens.

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Pour que Dieu — dégradé par le culte idolâtre de ses faux dévols — redevienne digne d"adoration et d'amour, il faut réviser la théodicée de fond en comble. Il faut rejeter comme impie, comme attentatoire au c< caractère moral » de TEtre parfait, l'erreur traditionnelle qui lui impute la responsabilité de tous les événements en gros et en détail. Il faut renoncer à voir dans le monde le théâtre de l'omnipotence divine, dans nos vies la continuelle intervention d'un pouvoir présent à tout et sans le congé duquel rien n"a lieu. Il faut admettre que notre monde est doué d'une autonomie relative, d'une part d'indépendance, d'une spontanéité, analogue, dans l'ordre naturel, à ce qu'est le libre arbitre dans l'ordre humain. Et, avec la notion du Dieu Providence, il faut profondément remanier celle du Dieu Créateur. Car si la liberté appartient, dans une certaine mesure, et au monde et à l'homme, il est impossible de comprendre que Dieu les a créés, au sens plein et entier du mot, de croire qu'ils existent et qu'ils subsistent par sa volonté seule, l'idée d'une créature libre étant une contradiction dans les termes. Il faut, par conséquent, dans l'intérêt même de la dignité de Dieu, réduire considérablement l'omnipuissance et l'omniprésence que le théisme vulgaire lui attribue, et voir en lui une sorte de démiurge plutôt que l'auteur et le maître absolu des cieuxet de la terre.

Mais qu'est-ce que ce démiurge qui surgit tout à coup devant nos yeux, comme d'une boîte à surprise? Est-il plus ancien, înoius ancien ou aussi ancien que le monde? S'il est moins ancien, il y a donc un Dieu- Matière, ayant sur le Dieu-Esprit l'avantage d'être éternel et incréé? C'est le matérialisme. S'il est plus

ancien, c'est donc lui qui a créé la matière? Nous retombons dans le théisme commun, dont précisément nous voulions sortir. Si, enfin, les deux principes sont co-éternels, ou bien ils se combattent, et c'est le manichéisme; ou bien ils s'unissent dans l'essence d'un même Dieu, à la fois esprit et matière, et c'est le panthéisme. — Qu'on rejette ces quatre hypothèses, ou qu'on en retienne une, dans aucun cas nous n'apercevons distinctement ni le rôle ni la nature du « démiurge. »

Je n'ai pas à résoudre ces hautes et difficiles questions, que Tauteur n'a pas même cru devoir se poser, et, après l'idée d'un démiurge, j'arrive à ses deux autres conceptions de Dieu; car j'en compte trois dans son livre.

Dieu, c'est Vidéal. « Croire en Dieu, c'est vouloir la pleine expansion, le libre épanouissement de l'esprit de justice et de vérité dans les individus et dans la société » (p. 138). — « J'appelle Dieu l'effort, partout manifesté, pour transformer la réalité » (p. 191). — « En définitive, si j'osais m'exprimer ainsi, je dirais qu'on se trompe en plaçant la toute-puissance de Dieu au début des choses, au lieu de la placer à la fin. Il y a un Dieu qui sera et qui n'est pas encore manifesté; il y a un Dieu qui vient, selon la formule de l'Apocalypse » (p. 193).

Quels progrès la liberté de penser a faits depuis un demi-siècle ! Vacherot et Renan furent destitués ou honnis pour cette doctrine même; aujourd'hui un pasteur ose l'avancer, dans ses livres et dans ses dis-

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cours, non seulement sans avoir rien à craindre de la part de l'Etat ou de TEglise, mais sans que personne s'avise de suspecter, à cause d'une pareille hérésie, sa piété et sa g-ravité !

Réduite à ces termes, la foi en Dieu est le minimum de ce qu'on peut demander à un être doué de raison. Dieu ainsi défini, il n'y a plus d'athées. Quand Bacon disait : « Nier Dieu, c'est détruire la noblesse du genre humain, » il songeait au Dieu créateur, et sa pensée était que la divine origine de l'homme constitue sa noblesse. Mais il faudrait avoir un bien étrange appétit de bassesse pour nier Dieu et pour renoncer aux titres de noblesse du g-enre humain, si croire que Dieu existe signifie simplement croire qu'il y a une justice, une vérité, une beauté, en un mot un idéal, et en désirer la réalisation!

Aussi notre auteur a-t-il grand soin de nous faire sentir, par son insistance, que cette idée pure et ce froid désir ne suffisent pas. L'énergie de la volonté, la ferveur de l'amour sont essentielles. L'activité sous toutes ses formes, et particulièrement sous celle de \?i prière, va nous conduire à sa troisième conception de Dieu, — la plus importante, — car c'est la seule qui soit spécifiquement religieuse.

Admettre que Dieu existe, ce n'est qu'un premier pas. Il faut aller plus loin, il faut vouloir que Dieu soit. Cette affirmation et cette attitude réunies constituent la foi en Dieu.... Avoir foi en Dieu, ce n'est pas une simple croyance intellectuelle, c'est un acte héroïque, c'est un enrôlement personnel au service de la vérité, de la justice, de la beauté, de l'amour.... La prière est l'activité par excellence quand il s'ag-it de développer en nous la foi

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au Dieu qui vient ; car elle est précisément une condition de sa venue.,.. Il nous faut prier pour que Dieu soit (Pages 194 à 198).

Un Dieu que rhomnie prie cesse-t-il d'être une pure idée, pour devenir une personne, un Père? C'est probable. Sûr? je n'ose en répondre, parce que ces choseslà ne sont jamais nettes, parce qu'elles le sont moins que nulle part ailleurs sous la plume d'un mystique tel que Wilfred Monod, et parce qu'en dehors d'un anthropomorphisme franchement avoué, à l'exemple de Jacobi, il n'y a aucune conception de Dieu que l'esprit humain puisse saisir.

La prière, lors même qu'elle monte vers l'Idéal, n'est point irrationnelle. Car l'expérience constate qu'elle est pour l'âme un levier extrêmement puissant.

EUeest, d'abord, une aspiralion. L'énergie spirituelle diiluse dans le monde, active en chaque chose, qui donne son essor à l'Etre universel — inorganique et animé, physique et moral, — qui élève l'homme audessus de la bête et le genre humain lui-même vers un type supérieur, se recueille, s'accumule, se condense dans l'individu qui prie l'Idéal, c'est-à-dire qui aspire au mieux de toutes les forces de son âme. Que cet individu puisse agir sur lui-même, cela ne fait pas l'ombre d'un doute ; aucun fait n'est mieux constaté que l'efficacité de la prière sur celui qui prie. Il peut agir aussi sur d'autres personnes, parla communication qui existe entre les esprits des vivants, communication assez probable déjà pour tous ceux qui avaient vaguement observé certains phénomènes mystérieux de télé-

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pathie et de sympathie, mais qui est devenue un fait de science depuis les découvertes précises de Myers et de la nouvelle psychologie. La prière, enfin, peut-elle avoir de l'action jusque sur le domaine matériel? Certes, cela est bien plus douteux: cependant, ce n'est pas une supposition absolument déraisonnable, si, comme le pense le naturaliste Armand Sabatier, doyen honoraire de la Faculté des sciences de Montpellier, il y a identité fondamentale entre les forces psychiques et les forces cosmiques : la chaleur, la lumière, le mag-nétisme, l'électricité; si l'esprit est à l'origine et à la fin des choses, si, le fond premier et ultime de la matière étant spirituel, la matière est sortie de l'esprit et doit y faire retour, à l'inverse de la doctrine matérialiste.

Prions. Voilà la conclusion de M. Wilfred Monod, et voilà son refrain ou — pour parler plus décemment — son thème fondamental. De la première à la dernière lig-ne de son livre, la nécessité de prier est afTirmée ou sous-entendue, et toutes les pages sont empreintes de ce qui est, par excellence, la marque du chrétien : l'habitude de la prière.

Si une telle piété peut s'unir à des spéculations sur la nature et les attributs de Dieu qui sont plus que hardies, c'est que « la pratique de Dieu » est quelque chose de très différent de « la doctrine sur Dieu » et que la première est bien plus essentielle que la seconde. L'éloquence religieuse, ayant une fin pratique, peut se contenter des raisons du cœur et de tout ce qui trouble et remue les âmes pour leur bien; mais la philosophie

a le devoir de présenter à rintelligence une doctrine raisonnable.

J'appelle « raisons du cœur » les considérations d'ordre sentimental qui font trouver à jM. ^^'ilfred ■Monod, dans l'idée méine des limites de la puissance divine, je ne sais quelle étrange consolation et qui lui ont inspiré cette page, que je crois belle, mais que je ne comprends pas très bien.

« Le mal, c'est ce qui ne s'explique point, et voilà pourquoi le Dieu consolateur est possible. Car, s'il était la cause unique et permanente, si l'état du monde, à chaque instant de la durée, était son œuvre... alors, en nous consolant de la souffrance, Dieu nous consolerait de Dieu. Or, il n'en va pas ainsi. Dieu nous console de ce qui le désole, lui aussi. Et alors, devant les spectacles de l'iniquité ou de la douleur inexplicable, notre foi pourrait s'exprimer de la sorte en un sublime entretien avec le Père : « Ne crains rien ! Je ne le soupçonne point. Je sais que tu n'as pas trempé làdedans. Si je le croyais, je serais désespéré. » Prier Dieu quand même, le prier dans les ténèbres, devant rinéluctable, c'est un hommage admirable à la pensée d'amour qui lutte au fond des choses contre l'obscure fatalité, c'est refuser d'attribuer ù Dieu la paternité du mal, c'est associer sa propre impuissance à l'impotence divine, c'est dire au Père : « Si nous sommes vaincus, nous le serons ensemble — »

Ainsi parle le cœur, mais la raison résiste. Elle ne parvient pas à comprendre un Dieu personnel, puissant... jusquà un certain point, un Dieu qui est aussi « l'Idéal, » qui est en même temps « l'effort de l'homme )> pour réaliser cet idéal, qui n'existait pas à

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l'origine du monde, qui n'est pas encore, mais qui <( sera » Car qu'est-ce autre chose qu'un Dieu composite, sinon contradictoire, auquel manquent au moins l'unité et la simplicité?

Il n'y a que deux notions de Dieu qui soient simples, claires, faciles à concevoir et à imaginer : ou la toutepuissance ou la lutte — éternelle ou à terme — avec une puissance ennemie. Le monisme est une idée accablante par l'excès de sa simplicité. Le dualisme n'est pas compliqué non plus, et il amuse Timagination en faisant de l'univers le théâtre d'une action dramatique. Le père de Stuart Mill s'étonnait qu'il ne se trouvât de nos jours aucun philosophe pour remettre à la mode le manichéisme; mais n'est-il pas bien facile de comprendre que l'emploi compromettant qu'en a fait la poésie l'ait relégué pour toujours au rang- des fables ?

Reste le dogme de l'unité absolue et de l'omnipotence divine. Il n'y en pas de plus satisfaisant... je n'ai garde de dire pour le cœur de l'homme, mais pour sa raison, si Ton entend simplement par ce mot l'esprit désireux surtout de clarté et de simplicité et cherchant à se faire une idée à peu près intelligible de l'univers. Les panthéistes, les théistes et les chrétiens se séparent très profondément dans le développement de la doctrine; mais les trois sectes s'entendent assez bien sur son principe même.

L'argument contre cette grande doctrine, tiré des abominations que Dieu permet, s'adresse au sens commun et à la sensibilité; il touche si vivement les victimes de la souffrance et de l'injustice, qu'elles sauront toujours un gré infini à l'interprète nouveau de l'Evangile qui soulagera, par cette parole de délivrance,

le cœur oppressé et déchiré : « Ce n'est point la faute de Dieu ! » Mais la bonne vieille sagesse philosophique et religieuse qui croirait pouvoir et devoir maintenir, en dépit de tout, les classiques attributs de la toute-puissance, delà toute-sag-'esse, delà toute-bonté de Dieu, doit-elle se déclarer vaincue et réduite au silence par ces larmes humaines? Peut-être notre auteur n'a-t-il pas tout à fait tort de trouver que les chrétiens abusent de ce qu'il appelle « la rubrique passe-parlout » et de ce qu'on pourrait, plus irrévérencieusement encore, appeler un vieux cliché : « Les voies de Dieu ne sont pas nos voies, » ^lais, franchement, quel mortel osera nier que cette sentence religieuse et philosophique ne soit, après tout, la vérité et la sagesse mêmes?

« L'ermite soutint toujours qu'on ne connaissait pas les voies de la Providence et que les hommes avaient tort déjuger d'un tout dont ils n^ apercevaient que la plus petite partie. » C'est Voltaire qui s'exprime avec cette haute raison. J'engage ^1. Wilfred Monod à relire l'admirable chapitre xx de Zac//^, brillante illustration d'une idée si juste.

Le douloureux problème restera insoluble; mais, de solution provisoire et approximative, en est-il une meilleure que cette pensée, chrétienne et philosophique à la fois : pour Dieu, le temps n'est pas; Dieu envisage tout et développe tout, « du centre de son éternité, » comme Bossuet s'exprime, faisant servir aux fins de sa sagesse et même de son amour les cruautés passagères qui bouleversent nos cœurs, confondent et révoltent notre raison.

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— Comprenez bien ceci, écrit Thomas Qiiincey^ Le temps présent périt mille fois, avant que nous ayons pu affirmer sa naissance. Dans le présent, tout est fini.... Mais en Dieu il n'y a rien de fini; en Dieu il n'y a rien de transitoire; en Dieu il n'y a rien qui tende vers la mort. Il s'ensuit que, pour Dieu, le présent n'existe pas. Pour Dieu, le présent c'est le futur, et c'est pour le futur qu'il sacrifie le présent. C'est pourquoi il opère par le tremblement de terre. C'est pourquoi il travaille par la douleur. Oh! profond est le labourage du tremblement de terre. Oh! profond, profond est le labour de la douleur; mais il ne faut pas moins que cela pour l'agriculture de Dieu. Sur une nuit de tremblement de terre, il bâtit à l'homme d'agréables habitations pour mille ans. De la douleur, il tire de glorieuses vendanges spirituelles, qui autrement n'auraient pu être récoltées. La douleur, puissant outil de Dieu, est indispensable aux enfants mystérieux de la terre.

N'est-ce pas Spinoza qui — pour faire sentir rinconvenance d'appliquer aux desseins de Dieu la mesure de notre courte vue, de notre sensibilité maladive, de *iTcrtfe raison imbécile, — a trouvé cette magnifique image : « Autant vaudrait comparer les aboiements du chien, gardien delà basse-cour, et le concert du Chien, constellation céleste, dans l'harmonie des mondes! »

Une liberté absolue de pensée, s'alliant à la plus pure ferveur religieuse : voilà ce que M. Wilfred Monod nous montre dans son livre, et voilà, dans sa plénitude, l'esprit du chrétien protestant.

1. Cité par Arvède Barine, Revue des Deux-Mondes du 15 no vembre 1896.

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Les docteurs de cette Eglise qui se flattent d'y rétablir le principe d'autorité et de dire au libre examen : tu n'iras pas plus loin I méconnaissent ce qui est l'essence même du protestantisme. Mais ceux qui, d'autre part, pourraient consentir à laisser la piété s'éteindre, se mettraient eux-mêmes hors du christianisme et de toute religion. Il faut donc et il suffit à l'Eglise protestante que les fidèles qui la composent aient foi en Dieu et en Jésus-Christ, quelle que soit la formule de leur foi.

Un livre tel que celui-ci en est la preuve. Il déborde de foi religieuse, et cependant la pensée philosophique s'y exprime avec une telle liberté, qu'un certain athéisme, consciencieux et grave, est lui-même honoré par l'auteur comme plus religieux que l'orthodoxie traditionnelle.

Comme on comprend et comme on approuve, quand on a lu ces pages d'un libre croyant , la généreuse ambition de Wilfred ^lonod dans la crise que la séparation des églises et de l'Etat vient de produire au sein du protestantisme : rassembler tous les enfants de la Réforme dans une Eglise unie qui, cessant d'offrir au monde le misérable spectacle de ses divisions intérieures, attire à elle désormais, par le caractère moderne de son christianisme, par son respect pour la science, par sa raison ouverte à toutes les lumières, par son amour du peuple et par son vif souci de la question sociale, tous les hommes sérieux que l'absence du sentiment religieux dégoûte et que le vieux papis] ne peut plus contenter!

La logique et la conscience chez un penseur sincère.

Correspondance de Taiiie, 4 volumes. — Elude sur l'aine, par Mctor Giraud. — Benan, Taine, Michelei, par Gabriel Monod. — Taine et le chj'istianisme, thèse présentée à la Faculté de théologie de Montauban par Emilien Monod, etc.

Jamais homme ne s'est rencontré qui soit resté fidèle à ses principes sans variations et sans défaillances. Quand les principes sont mauvais ou nous semblent tels, on nous fait plaisir toute les fois qu'on y manque, et il ne nous déplaît pas non plus qu'on y dérobe lorsqu'ils sont excellents. Car la nature humaine nous charme toujours dans sa vérité ingénue, et si nous ne nous réjouissons point de ce qui l'abaisse, nous ne sommes pas très édifiés non plus de la voir se forcer, se tendre et se guinder au-dessus d'elle-même. Que, par exemple, un grand poète ou un grand prosateur, Leconte de Lisle ou Flaubert, fasse profession d'être impassible, nous l'attendons au premier faux pas avec confiance et sécurité, en pensant : u Toi aussi tu glisseras ! l'heure ne peut manquer de venir ou tu oublieras ton ferme propos; eh bien, tant mieux! reste simple-

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ment un homme; quand tu seras faible et pareil à nous, c'est alors que nous t'aimerons. »

Taine fut-il aimable? Le témoignage de ses amis est unanime et très affîrmatif sur ce point. Le sentiment qu'il inspirait était un respect affectueux. Le respect pour un tel homme va de soi; l'affection a besoin d'être expliquée. M. Victor Giraud écrit qu'il fut plein d' « ardeur aimante et d'inaltérable candeur... le plus aimable, le plus noble et le plus tendre des hommes. » Emile Boutmy parle également de la chaleur de ses amitiés. jNL Gabriel jNIonod vante sa « douceur, » sa « gaieté, » sa a modestie, » sa « verve, » et — qualité la moins attendue — sa « bonhomie. » Mais ces traits se joignent discrètement au caractère fondamental pour s'y fondre et le nuancer, ils ne le constituent pas. A les mettre en saillie avec insistance, on ferait comme ces apologistes imprudents de Calvin qui, en s'arrêtant trop complaisamment sur certains accès de sensibilité, voire d'indulgence, qu'on rencontre en effet chez le réformateur, finiraient presque par changer en humoriste miséricordieux et souriant ce sombre et terrible génie. Essentiellement, Taine fut un inflexible logicien qui resta toute sa vie au service exclusif et passionné de ce qu'il tenait pour la vérité. 11 ne chercha pas longtemps cette vérité, il la trouva d'abord, la formula et, dès lors, ne vécut que pour l'établir fortement et en développer toutes les conséquences avec la méthode rigoureuse du géomètre et la vaste curiosité du savant. « Il n'y a au monde qu'une œuvre digne d'un homme, l'enfantement d'une vérité à laquelle on se livre et à laquelle on croit. »

C'est dans son « cher et vénéré » Spinoza qu'il avait

rencontré, dès l'adolescence, Tévangile de salut auquel il demeura immuablement attaché. Le guide que Spinoza devint pour lui en métaphysique, Marc-Aurèle le fut en morale: a Marc-Aurèle est Tâme la plus noble qui ait vécu.... Dans la morale, comme dans l'art, c'est toujours chez les anciens qu'il faut chercher nos préceptes. » Profession de foi radicalement païenne qui exclut toute ingérence active et même toute considération du christianisme, an moins à l'origine de cette vie de penseur. Vacherot, son professeur à l'Ecole normale, écrivait de cet élève, « le plus laborieux et le plus distingué qu'il eût connu » :

Il comprend, conçoit, juge et formule trop vite. Aime trop les formules et les définitions, auxquelles il sacrifie trop souvent la réalité, sans s'en douter, il est vrai, car il est d'une parfaite sincérité. Avec une grande douceur de caractère et des formes très aimables, une fermeté d'esprit indomptable, au point que personne n'exerce d'influence sur sa pensée.... Il n'est pas de ce monde.... La devise de Spinoza sera la sienne : Vivre pour penser.... Nulle autre passion que celle du vrai.

S'il faut en croire une lettre de Taine à Prévost- Paradol, datée de i8i9 (il avait alors vingt et un ans), son jeune correspondant serait descendu à cette époque « au fond du scepticisme, » et Taine l'aurait un instant suivi dans ce gouffre. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'y resta point. Il possédait déjà le remède, « la science absolue, » « la géométrie des choses, ce bréviaire invincible, » et il le propose ou plutôt il l'impose à son ami avec une impérieuse violence :

— Tu ne veux pas du remède : eh bien! je te jure que la maladie te suivra et que tu auras beau l'étourdir, elle te

prendra à la gorge au milieu de tes efforts les plus passionnés pour le service de tes opinions chéries. Ne te souviens-tu pas que nous avons poussé le doute jusqu'aux extrêmes limites, que nous avons tout nié, justice, devoir, pensée, bonheur, et que nous avons triomphé dans la destruction? Ce n'est pas impunément qu'on prend une telle nourriture.... Je te dis que tu as le scepticisme au cœur et que tu le conserveras, cet hôte importun, jusqu'à ce que tu veuilles m'imiter... Je saurai! je croirai! je sais déjà et je crois! Ah! si tu voulais!... La science est une ancre qui fixe l'homme

Affirmer qu'on saura et que déjà l'on sait; s'offrir soi-même comme un modèle à imiter; bousculer, rudoyer les sceptiques hésitants : ce n'est pas un mauvais moyen de conquérir l'autorité et de faire accepter son joug à la jeunesse qui cherche sa voie. ]\Iais l'autorité de Taine, qui fut et demeura très grande durant sa vie, sans que ses erreurs de jugement lui aient fait subir d'atteinte grave, avait un fondement plus digne : sa rare probité intellectuelle et morale. La logique et la conscience restèrent droites chez lui. En règle générale, elles suivirent des chemins parallèles; jamais entre son cœur et sa raison n'éclata la grande rupture qui a tragiquement déchiré d'autres existences. Cependant, entre la dialectique rigide du maître penseur et les instincts honnêtes de l'homme sensible et juste, certains écarts ont eu lieu, écarts pleins d'intérêt pour nous qui étudions aujourd'hui son caractère, mais assez bizarrement ignorés de lui-même, qui se connaissait

mal et se jugeait mal.

Les idées métaphysiques d'un homme, j'entends ce qu'il pense, ce qu'il récite ou ce qu'il rêve de son ori-

LOGIQUE ET COiNSClENCE CHEZ UN PEiNSEUll SIMCÈRE 155

gine et de sa destinée, ne sont pas directrices de sa conduite ici-bas autant que le croit le sens commun et que la logique le voudrait peut-être, a Toutes nos actions et nos pensées, estimaitPascal, doivent prendre des routes si dilTérentes selon qu'il y aura des biens éternels a espérer ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement, qu'en la réglant par la vue de ce point, qui doit être notre dernier objet. » Idéalement, cela peut être vrai; en fait, l'expérience donne tort à Pascal. La moralité ou l'immoralité des hommes n'est point la déduction logique d'une croyance ou d'une doctrine, et il est probable qu'en fin de compte nous devons nous en féliciter.

Rien, en philosophie, n'est plus anxieusement cherché de nos jours que « le fondement de la morale » : si, peut-être, il n'y en avait pas? ou, du moins, si ce fondement était ailleurs qu'au lieu idéologique où on le cherche? Pourquoi les hommes sont-ils méchants ou sont-ils bons? Par un entraînement de leur humeur, non par une décision de leur jugement. L'homme de bien fait le bien parce que le bon Dieu l'a fait bon, je veux dire, parce que sa nature, sa naissance, sa famille, son éducation, son caractère et toutes les circonstances l'inclinent à la bonté, non pas — ou très rarement — parce que sa raison s'est fait de Dieu une idée moralement bienfaisante. La vertu de certains athées. — exemplaire même pour des chrétiens, mais que les préjugés religieux ont longtemps refusé de reconnaître, — est un fait désormais hors de contestation.

Taine fut un de ces « saints laïques » qui ont fait très simplement tout leur devoir, comme une chose

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toute naturelle, sans avoir déployé un héroïque effort soutenu par l'espérance d'une couronne céleste. Avec une bonhomie charmante Félix Bovet a écrit : « J'avoue que je ne pourrais pas me contenter de la pensée que la charité est sa récompense à elle-même; il y a des ennuis que je ne me console de supporter qu'en me persuadant, comme les juifs, que Dieu les couche à mon crédit dans son grand-livret » Cette franchise nous charme, parce que la faiblesse qu'elle avoue est bien humaine : mais l'homme qui humainement aussi et par nature est vertueux comme Taine, sans attendre de ses peines un salaire posthume, sans faire orgueilleusement le sacrifice de ce salaire et même sans y penser, ne vous paraît-il pas avoir atteint un degré supérieur de perfection morale?

A l'Ecole normale, Taine fut l'élève de sa promotion que ses camarades comme ses maîtres considéraient le plus, pour son caractère autant que pour son savoir. Il ne lui coûtait rien d'être sage, parce que, des plaisirs et des distractions où la jeunesse cherche sa joie, ceux-là le dég-oûtaient et celles-ci l'ennuyaient. Nul effort stoïque dans son cas : il « vivait pour penser, » en bon disciple de Spinoza, qui suit la raison et sa nature.

Comme délassement au travail, le piano était sa récréation préférée, la musique de Beethoven surtout, d'une si puissante construction logique, où rien n'est

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