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Lettres de jeunesse, page

laissé à l'aventure, où tout se développe par une sorte de nécessité intérieure, et dont il disait, après avoir joué une sonate du maître : « C'est beau comme un syllogisme! » On n'a rien écrit sur Beethoven de plus pénétré d'un grave enthousiasme, de plus éloquent, de plus beau que les dernières pages de Thomas Gi'àindorge.

Quand il se présenta à l'agrégation de philosophie, où le sujet de l'épreuve écrite était la démonstration de la liberté, il exposa sincèrement sa conviction contraire, sans s'inquiéter des conséquences, car il ne concevait môme pas qu'un homme qui pense puisse dire autre chose que ce qu'il croit vrai, et naturellement il fut refusé (la pensée n'était pas libre sous le règne de Victor Cousin) non pour insuffisance philosophique, mais pour hérésie doctrinale.

A Nevers, à Poitiers, où il occupa dans l'enseignement secondaire des postes très inférieurs à son mérite, il ne se crut pas autorisé par l'injustice dont il était victime à négliger ses devoirs professionnels. Bien que la plume soit devenue de bonne heure et soit restée son outil principal, l'enseignement oral garda sa préférence moins par goût, on peut le supposer, que par raison : le professorat était sa carrière officielle et un professeur doit parler. Il ne renonça à la parole publique que quand le gouvernement lui fît clairement sentir qu'on aimait mieux se passer de ses services, et il la reprit aussitôt qu'une occasion se présenta. Professeur, plus tard, à l'Ecole des Beaux- Arts, il y fît régulièrement ses leçons, même pendant l'année terrible, et il ne les interrompit que contraint par une force majeure.

Il était professeur suppléant au collège de Nevers

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lors du coup d'Etat. Sa conduite en cette circonstance est singulièrement instructive pour la connaissance de ses idées et de son caractère.

Le recteur avait envoyé à tous les fonctionnaires de son ressort, afin que chacun la signât, la circulaire suivante :

Les soussignés, fonctionnaires de renseignement public à Ne vers, déclarent adhérer aux mesures prises le 2 décembre par M. le Président de la République, et lui offrent l'expression de leur reconnaissance et de leur respectueux dévouement.

Taine refusa de signer. ^< Je n'ai pas voulu, écrit-il dans une lettre du 18 décembre à sa sœur Virginie, commencer ma carrière de professeur par une lâcheté et un mensonge. » Va-t-il être destitué? Non. On vit, par un heureux hasard, son horreur de l'ostentation et du bruit, son amour de la vie cachée et ensevelie dans Tétude, recevoir leur récompense en cette aventure. Le titulaire delà chaire qu'il occupait comme suppléant ayant signé, l'absence de son propre nom passa inaperçue. 11 avait fait son devoir, il devait s'attendre à perdre sa place; elle lui était laissée, il la garda.

Un peu plus tard, le gouvernement nouveau e-xigea de tous les professeurs en charge le serment politique. Taine jugea que ce n'était plus la même chose. « Le serment, écrit-il à un ami, le 20 avril 1852, peut se prêter, je crois, en conscience. Il signifie, j'imagine, que nous obéirons aux lois et que nous ne conspirerons pas contre le Président. Je n'entends rien de plus et je ferai tout cela. Qu'il me laisse vivre seulement et penser dans ma chambre. » Et à Prévost-Paradol, républicain intransigeant, voici ce qu'il faisait observer :

Un professeur n'est pas un préfet. Il est un professeur de l'Etat, non du g-ouvernement, et ce n'est pas se rallier au pouvoir que d'enseig-ner l'histoire de Sésostris et de Darius.... Ce pouvoir, illégitime aujourd'hui, deviendra légitime, étant confirmé par six millions de suffrages.

Il y en eut sept millions. Alors Taine se soumit au nouvel ordre de choses sans hésitation et sans résistance.

Il ne faut ni contester ni exagérer certaines affinités électives entre Tesprit de Taine et le régime politique instauré par Napoléon III.

Notre philosophe était étranger aux passions révolutionnaires des amis turbulents de la liberté. Il n'avait pas l'âme naïvement généreuse d'un Michelet ou d'un Hugo. Trop juste et trop bon pour être dur aux misérables, il ne se sentait au cœur pour le peuple aucun vivant amour, ni chrétien, ni humanitaire, ni social. Ce qu'il aimait, c'était les idées rationnelles et leur réalisation dans les faits : il lui fallait, avant tout, l'ordre et la paix publique'. Toute entreprise séditieuse lui répugnait d'abord, vînt-elle des sujets ou de l'autorité; mais le coup de force de l'autorité ayant réussi, rien ne

i. Cinq ans après Id mort de Taine, quand l'affaire Dreyfus divisa si passionnément les esprits qu'on voulut intéresser à la querelle non seulement les vivants mais les morts, et qu'on se demanda : « Qu'auraient dit, qu'auraient fait Michelet, Victor flugo, Renan, Taine? » la réponse, pour Taine, ne put pas être douteuse. Le droit lésé dans la personne d'un petit capitaine juif, — intérêt tout individuel d'abord, — ne l'aurait pas assez passionné pour que, au nom de l'ordre public et delà paix, il ne se fût pas rangé, tristement mais résolument, dans le parti de la force, même injuste.

lui paraissait moins souhailable que de voir la justice A'engée et Tordre ancien rétabli par une violence contraire. Personnellement il s'accommodait assez bien du manque de liberté politique. « La A'ie politique nous est interdite pour dix ans peut-être, écrit-il avec calme à Prévost- Paradol qui s'agite, blessé douloureusement au cœur; le seul chemin est la science pure ou la pure littérature. » Il est hors de doute qu'il était partisan du fait accompli. Il avait appris de Spinoza et de Hegel que tout ce qui est, a sa raison d'être et il savait assez d'histoire pour accorder sans la moindre contestation aux doctrinaires de la force que c'est elle qui crée le droit.

J.-J. Weiss écrira en 1858 :

Une philosophie est née, qui, en prenant pour méthode ou en se proposant pour fin l'indifférence systématique, légitime les instincts terre à terre; et si la littérature qui les exprime a besoin d'une poétique qui la consacre, cette philosophie la lui donne.... M. Renan et M. Taine, malgré ce qui les distingue, ont ce trait de semblable, que ni l'un ni l'autre ne reconnaissent l'intervention d'une volonté libre dans le jeu de nos facultés. Ils se rencontrent dans le fatalisme et dans le système de la spéculation impassible, que M. Taine proclame comme M. Renan.... Ceux qui écriront un jour l'histoire des révolutions politiques et morales du xix® siècle seront amenés à conclure que le rétablissement de l'Empire dans l'Etat et rinvasion triomphante du système de M. Taine dans le monde intellectuel sont deux faits corrélatifs ^

La corrélation n'est point niable. Mais il faut faire ici une distinction très importante et qu'on oublie trop,

1. Essais sur Vhistoire de la littéralure française, p. 93. — A'ictor Giraud, Etude sur Taine, p. 51.

entre ce que Taine pensa réellement et le sens que prêtèrent à sa pensée ses disciples et ses adversaires. Si son succès et son influence furent tels, vers 1860, qu'aucun philosophe, non pas même Renan, n'en eut davantage, c'est parce qu'il existait une profonde affinité entre son esprit et celui de sa génération. Dès que ses contemporains eurent vu que Taine donnait une forme précise à leurs tendances confuses et qu'il était par excellence leur représentant, ils exagérèrent ses idées pour mieux les conformer aux leurs, et ils substituèrent au Taine réel, — un peu plus complexe, un peu plus nuancé, comme la nature et la vérité le sont toujours, — une certaine image de Taine parfaitement simple et assez fausse*.

C'était une mauvaise habitude de ce grand écrivain de forcer la note; il n'est pas un bon maître de l'art d'écrire parce qu'il a surélevé le diapason de la langue et entraîné ses imitateurs à une sorte de surenchère. Ses formules nettes et tranchantes éblouirent; on ne retint qu'elles, et on y résuma violemment toute sa pensée : « Les mouvements de l'automate spirituel qui est notre être sont aussi réglés que ceux du monde matériel où il est compris » (Préface de V Essai sur Tife-Live). — L'œuvre d'art est un résultat de la race, du milieu et du moment. » — « Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre » (Introduction à V Histoire de la littérature anglaise).

On comprend, devant de pareils oracles, d'une part la joie perverse des esprits sans hautes exigences, qui

d. Voyez, sur ce sujet, de très intéressantes remarques de M. Paulhan, Le nouveau mysticisme, p. 9. Cf. mes Réputations littéraires, deuxième série, p. 81.

penchaient de toute leur pesanteur vers la platitude du matérialisme, d'autre part le scandale des âmes religieuses, des philosophes spiritualistes, des esprits simplement libéraux et, en général, de tous ceux qui croyaient encore à la dignité de l'homme. L'évêque Dupanloup lança ses foudres. Joseph Reinach continuait en 1885 à qualifier Taine de a matérialiste enragé*. » J'étais à Guernesey en 4866, deux ans après les vifs débats de l'Académie française sur les titres de l'historien de la littérature anglaise au prix Bordin, et, dans la première visite que j'eus l'honneur de faire à Victor Hugo, la conversation roula en partie sur Taine. Le grand poète vibrait d'indignation au souvenir delà phrase, partout répétée, sur le vitriol et le sucre.

— C'est, me dit-il, la négation de la différence entre le bien et le mal. Certes, Dupanloup n'est pas mon homme; mais je l'approuve quand il fait campagne contre de si infâmes doctrines. Je voudrais être à Paris, oui, je voudrais être à l'Académie, pour voter avec l'évêque d'Orléans contre ce cuistre-là 2.

Tels furent les cris d'horreur des esprits les plus différents. Si un orthodoxe comme Guizot resta toujours à l'Académie le patron de Taine, la simple explication de cette indulgence un peu surprenante se trouve apparemment dans le fait que Guillaume Guizot, son fils, et Cornélis de Witt, son gendre, étaient camarades et amis du candidat.

Taine n'aimait pas la polémique. Naïvement il comptait sur le pouvoir de la vérité seule pour renverser

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