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Revue bleue du 9 mai

2. Voir mes Souvenirs personnels sur Victor Hugo à Gnernesey, p. 26.

toutes les objections. Mais trop importuné enfin par le tapag-e qui continuait à se faire au sujet de la fameuse phrase, même à TAssemblée nationale, où, le 16 décembre i872, Alfred Naquet soutint que la moralité est un fait d'org-anisation, qu'il n'y a pas plus de démérite à être pervers qu'à être borg-ne ou bossu, et que Taine avait dit la même chose, il entreprit de s'expliquer et de se justifier.

Avant de résumer son apolog-ie, admirons un instant la merveilleuse candeur qui Tempêcha d'abord de comprendre que cette apolog-ie était nécessaire. Gomment I voilà un philosophe de l'histoire qui prend plaisir à montrer dans l'homme une machine réglée, obéissant à une suite « nécessaire de mouvements prévus; » qui remonte à l'instinct animal comme à la cause première des faits moraux; qui, rendant compte d'une grande littérature, insiste sur l'humidité du climat et sur l'alimentation azotée des habitants; qui fait à Cornélis de Witt cet aveu : « L'assimilation des recherches historiques et psycholog-iques aux recherches physiologiques et chimiques, voilà mon objet et mon idée maltresse, » et puis qui s'étonne que l'on soit un peu choqué, que l'on ne trouve pas cela tout simple, parfaitement innocent, clair et sûr comme l'évidence même ! Comment n'a-t-il pas vu que, de gré ou de force, il était le philosophe attitré du roman « naturaliste » et de ce qu'un critique de ce temps-là, J.-J. Weiss, déjà cité, appelle « la littérature brutale? » Emile Zola goûté très médiocrement de Taine, fut son élève le plus authentique, le plus bruyant, le plus enthousiaste et le plus compromettant.

Mais, pour lui rendre toute justice, il importe extrê-

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mement, redisons-le, de distinguer dans son œuvre le résultat et l'intention, ce que Taine a fait sans le vouloir, — avec la connivence et la collaboration d'un siècle orienté dans le même sens que lui, qui outrait sa pensée, — et ce qu'il pensait faire.

Il s'est expliqué à fond dans deux lettres, l'une au Journal des Débats (19 décembre 1872), en réponse à M. Naquet député; l'autre au romancier Paul Bourget (29 septembre 1889), où il répudie formellement la doctrine du philosophe Sixte et de son disciple Greslou dans le roman du Disciple.

Dire que le vice et la vertu sont des produits comme le vitrol et le sucre, qu'est-ce donc dire de si extraordinaire? C'est affirmer simplement que le vice et la vertu ont des causes, ce n'est point prétendre que ces causes soient chimiques. Le vice et la vertu sont des produits moraux de causes morales, mais ces causes sont aussi déterminantes que toutes celles de Tordre matériel, et leur effet n'est pas moins nécessaire*. Marc-Aurèle, saint Louis furent des princes éminemment vertueux; Barrère, Saint-Just, des coquins ou des fanatiques : pourquoi? parce que leur origine, leur éducation philosophique ou religieuse, ou, au con-

1. Taine, sans scandaliser personne, avait déjà dit dans son étude sur Balzac {Nouveaux essais de critique et d'histoire) : « Pour le moraliste, la vertu est un produit comme le vin et le vinaigre, excellent à la vérité, et qu'il faut avoir chez soi en abondance, mais qui se fabrique comme les autres, par une scrie connue d'opérations fixes, avec un efl'et mesurable et certain. »

LOGIQUE l'/r CONSCIENCE CHEZ UN PENSEUR SINCÈRE 165

traire, leur ignorance et leur oulrecuidance les destinaient à être ce qu'ils furent. L'analyse chimique sert à connaître la composition du vitriol, et l'analyse psychologique les éléments qui entrent dans tel vice ou dans telle vertu : connaissance très utile, très instructive, mais dont la conséquence logique n'est pas du tout l'indifférence morale.

On n'excuse pas un scélérat parce qu'on s'est expliqué sa scélératesse; on a beau connaître la composition chimique du vitriol, on n'en verse point dans son thé.... Le malhonnête homme est digne de blâme, de mépris et de punition; l'honnête homme est digne de respect et de récompense. Un bossu n'est pas reçu dans l'armée ; un pervers qui pratique doit être exclu de la société.

Mentionnons en passant un petit fait curieux, à l'honneur du bon cœur de Taine. Il ne savait pas ou il avait oublié que Naquet était bossu. Quand on lui fit remarquer que le député pourrait prendre pour une allusion à son infirmité cet exemple, — d'autant moins injurieux pourtant que lui-même l'avait produit le premier dans son discours, — Taine fut désolé.

La lettre à Paul Bourget révèle une sensibilité morale encore plus touchante. Taine éprouve une véritable douleur d'être si mal compris, même de l'élite intellectuelle. Pardonnez-moi mon émotion, écrit-il à l'auteur du Disciple; elle vient de ce que « votre livre m'a touché dans ce que j'ai de plus intime.... Discrédit de la morale, discrédit de la science : voilà les deux impressions que laisse ce livre. Je viens de les éprouver une seconde fois, à une seconde lecture; elles alternaient en moi, eifen ai souffert. »

Le philosophe Sixte, représentant prétendu de la

science moderne, est rudement exécuté par le vrai maître de cette science. Sixte n'est qu'un ignorant :

Il en sait moins que répicier le plus borné et le paysan le plus obtus. Et, avec cette ignorance colossale, il se permet de conclure sur le monde social et moral, de réduire la notion du bien et du mal à une convention!... Un vrai savant, un philosophe n'a jamais parlé ainsi.

Et Taine renvoie Bourget à Stuart Mill, à Herbert Spencer, à Hume, à Leibniz, à Spinoza, à saint Thomas, à Calvin Il soutient que déterminisme et res-

ponsahilité non seulement ne s'excluent pas, non seulement sont très conciliables, mais que les deux idées sont tellement corrélatives qu'il n'est même pas possible de concevoir une vraie responsabilité morale qui ne serait pas fondée sur la notion du déterminisme ^

Personnellement, dans les Origines de la France contemporaine, j'ai toujours accolé la qualification morale et l'explication psychologique; dans le portrait des Jacobins, de Robespierre, de Bonaparte, mon analyse préalable est toujours rigoureusement déterministe, et ma conclusion terminale est rigoureusement judiciaire.

1. Dans une lettre à Mme Coignet (31 juillet 18fi9), Taine dit encore : « Je suis déterministe au sens le plus absolu du mot, non seulement comme Stuart Mill, mais comme Spinoza. Je n'admets aucune des conséquences immorales que Von essaie ordinairement d'opposer à la doctrine.... Selon moi, si Ton nie la détermination absolue des volitions humaines, il n'y a plus de science morale, plus de prévision. Si l'homme peut améliorer sa condition, son esprit et son âme, c"est absolument parce que les événements internes sont rigoureusement et mutuellement dépendants; la connexion des faits qui nous donne notre empire sur le monde physique nous donne aussi notre empire sur le monde moral. »

Taine remarque que les sectes les plus délerministes, celles qui ont nié le libre arbitre le plus radicalement, les stoïciens, les calvinistes, les jansénistes, les puritains, furent les plus rigides en morale et donnèrent les plus beaux exemples d'énergie et d'austérité. Fait historique incontestable, mais qui reste bien étonnant, que Taine constate après beaucoup d'autres auteurs, mais qu'il n'explique point, que personne n'a jamais expliqué, et que Brunetière a constaté, à son tour, en le déclarant incompréhensible ^ Car, dans les très vives apologies qu'il présente de sa doctrine, Taine fait preuve de la conscience morale la plus droite et la plus ferme sans que sa logique paraisse tout à fait aussi sûre que sa conscience.

Le fait est que d'éminents penseurs, non moins rompus que lui aux discours de la philosophie, n'ont pas vu la prétendue corrélation du déterminisme et de la responsabilité, et ont cru au contraire que, si leur dépendance mutuelle n'est pas une contre-vérité évidente, c'est, à tout le moins, un paradoxe très difficile à soutenir. Sully Prudhomme, déterministe à contrecœur et parce que sa raison l'y forçait, n'arrivait pas à comprendre, malgré les plus sincères efforts, que les mots devoir, morale, vertu, mérite, dignité pussent avoir le même sens et la même valeur pour ceux qui nient le libre arbitre et pour ceux qui y croient.

Je n'imagine pas de compromis, écrit Sully Prudhomme, qui réussisse à rendre équivalentes pour les uns et pour les autres les significations diverses qu'ils attachent respectivement aux mots <( mérite, » « valeur

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