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Que sais-je? p

LOGIQUE ET CONSCIENCE CHEZ UxN PENSEUR SINCÈRE 169

On sait à quel point font défaut à son histoire littéraire les physionomies individuelles, partie oii excellait le talent de Sainte-Beuve. La fameuse « qualité maîtresse » d'un Tite-Live, d'un Shakespeare, d'un Racine peut convenir à des types généraux, elle ne définit point des auteurs particuliers. Taine avait horreur des indiscrétions littéraires qui, par la publication de lettres intimes, par tous les regards curieusement glissés sous les voiles, trahissent les secrets de la vie privée; ce n'est pas sa faute si nous le connaissons à présent un peu par l'impression d'une partie de sa correspondance, car il ne l'aurait jamais autorisée.

Si l'essence de l'humour, — assez mal compris et très superficiellement défini par le grand historien de la littérature anglaise, — consiste à se dédoubler, à donner la moitié de sa personne en spectacle à l'autre moitié, à rire et à se moquer de soi-même, Taine ne fut pas humoriste pour un sou. Sa gravité resta imperturbable^ même quand il riait ; car, s'il a ri, ses rires furent encore des raisonnements; gaietés non de l'humeur, mais delà logique. Quelle différence avec ce bon apôtre de Renan, en tête à tête avec son double moi, s'égayantdes « bons tours » et des « grimaces de singe » que le Gascon, chez lui, faisait au Breton!

Renan eut, pendant sa vie, moins d'influence sur son siècle que Taine ; mais son influence a duré davantage et s'est prolongée après sa Vie, parce que sa pensée, incomparablement plus large et plus souple, laissait bien plus de jeu et de marge aux compléments et aux correctifs de l'avenir. En développant ce qui lui semblait le plus vrai, — ou le moins faux, — Renan admettait, avec un sourire, la légitimité de l'opinion contraire

€t entr'ouvrait ainsi la porte aux idées du lendemain. Taine fut le théoricien étroit et convaincu d'un système qui eut son heure d'éclatant succès, mais rien que cette heure-là : le système croulant tout entier à la fois, l'autorité du maître fut ruinée du coup.

Lui-même a porté les premiers coups de hache au fragile édifice. 11 eut bientôt rendu sensible à tous les yeux, — excepté aux siens, — l'étrange contradiction de sa pratique avec sa doctrine.

Tout le monde sait ou devrait savoir qu'il ne peut pas exister de connaissance véritablement objective, c'est-à-dire qui soit une image exacte, une pure et simple représentation des choses telles qu'elles sont. « Toute connaissance constitue activement son objet, » -disait récemment le professeur Parodi, à une séance de la Société française de philosophie; « toujours c'est une collaboration avec la réalité extérieure, une combinaison heureuse et favorable à nos desseins ^ » Nous créons la vérité et nous sommes poètes sans le savoir, puisque notre esprit ne reçoit pas tant l'empreinte des choses, que les choses celle de notre esprit, qui les complète, les façonne, les arrange et les dérange à son gré.

Pour le critique qui sait lire, il n'est point d'œuvre écrite, si extérieure en apparence soit-elle à son auteur, qui ne soit sa confession involontaire. L'erreur naïve de Taine est d'avoir dit et cru qu'il avait fait tout autre

1. Bulletin de la Société française de philosophie. Séance du 7 mai 1908 sur la question du Pragmatisme.

chose, qu'il avait élé réellement impartial, objectifs et que cette impossibilité était possible :

Le point de départ de mes études n'est pas une conception a priori.... Avant d'écrire mes Origines, je n'avais pas ae principes politiques, et même, si j'ai entrepris mon livre, c'est pour en chercher.... La doctrine, si j'en ai une, n'est venue qu'ensuite; la méthode a précédé.

Jamais écrivain ne s'est fait sur lui-même une plus complète illusion. Il est presque inconcevable que Taine non seulement se soit connu si mal, mais qu'il ait assez méconnu aussi la condition de toutes les recherches littéraires, historiques et philosophiques, pour s'abuser à ce point. A toutes les prétendues questions qu'il se posait, il avait répondu d'avance. Ici, a très bien dit M. Faguet, ce n'est pas la conclusion qui sort des recherches, ce sont les recherches qui sortent de la conclusion ^ Taine n'a pas étudié l'histoire de la Révolution française, a fin de se faire, sur cette grande époque, une opinion équitable et fondée; mais, ayant sur les hommes et sur les choses de ce temps des préjugés hostiles, il a choisi et accumulé les raisons justificatives de sa haine ; il a écarté, non point par mauvaise foi (jamais sa sincérité ne fut suspecte), mais par passion aveugle, tous les documents qui pouvaient contrarier son parti pris. Il n'a vu que ce qu'il voulait voir. « Les petits faits significatifs dont Taine compose son œuvre, écrit M. Lanson, m'apparaissent comme des échantillons soigneusement recueillis pour une démonstration voulue^. »

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