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Politiques et moralistes, 3* série, page

2, Histoire de la littérature française, page 1023.

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Il écrivait, par exemple, au comte de Martel, le 6 août 1879 : « J'ai lu quelque part que Saint-Just avait volé des pièces d'arg-enterie; je vous serais fort obligé si vous voulez bien m'apprendre où je pourrai trouver la preuve de cette allégation. » Voilà toute la méthode : Saint-Just a dû voler des pièces d'argenterie; où sont les témoignages qui feront de cette probabilité une certitude? Mais, encore une fois, précisons bien notre grief. On ne songe pas du tout à reprocher à Taine l'illusion qui lui fît croire qu'il cherchait ce qu'il avait trouvé, puisque nul enquêteur ne procède autrement ; on lui reproche de n'avoir pas aperçu dans sa propre dialectique Terreur inévitable, constitutionnelle, si j'ose dire, qu'il dénonce chez d'autres logiciens, chez M. Jules Soury, par exemple, auquel il écrivait dans une lettre de 1876 :

La philosophie qu'on retrouve partout chez vous n'estelle pas une poésie subjective et personnelle, comme celle do Renan, simple placitum, effet de voire goût, de votre caractère, de votre tempérament? Et pour la rendre objective, ne faudrait-il pas balancer votre plaidoyer par le plaidoyer contraire?

Enfin de compte, il ne nous déplaît point que Taine ait fait à ses principes cette infidélité logique et morale, et qu'il ait substitué le sentiment à l'étude impartiale et objective. Notre faible cœur aimera toujours mieux un homme pareil à nous qu'un maître plus qu'humain de la science et de la pensée auquel manquent les traits de notre infirmité.

Félix Bovet écrit dans ses Pensées :

Si je trouvais un homme qui n'hésitât pas à appeler

odieux la conduite des Français au Mexique et celle des Prussiens devant Strasbourg, l'assassinat des otag-es par la Commune de Paris et les représailles des Versaillais,

— et qui, avec tout cela, aimât les hommes et cherchât à les expliquer et à les excuser, — un homme enfin chez qui la faculté de s'indigner ne nuisît pas à la faculté de comprendre, ni celle de comprendre à celle de s'indigner,

— ce serait mon homme.

Taine a-t-il réalisé cet idéal? Non, mais il n'y a pas entièrement failli. La faculté de s'indigner et celle de comprendre se sont moins mal conciliées chez lui que ne l'avaient cru possible les critiques impatients et superficiels de sa doctrine. Avec plus ou moins de succès il a essayé de nous faire voir comment la détermination intérieure de nos actes nous empêche si peu d'en avoir le mérite ou la honte qu'on ne pourrait même pas concevoir, selon lui, un acte moralement appréciable qui ne serait pas rigoureusement déterminé; et soutenant, avec Stuart Mill, Spencer et Littré, comme avec Spinoza, que le prétendu « libre arbitre » n'est que fantaisie, caprice et doctrine inintelligible, il a largement usé du droit, qu'il croyait tenir de sa philosophie même, de couvrir d'outrages et de traîner dans la boue de misérables pantins dont les crimes furent le résultat nécessaire d'un enchaînement infini de causes.

Mais, malgré les consciencieux elforts de son analyse, notre raison reste déconcertée. Expliquer la genèse de la scélératesse, si ce n'est pas l'excuser absolument, c'est admettre au moins qu'on peut lui trouver des excuses. On ne saurait, sans injustice, refuser aux criminels toute une suite de circonstances atténuantes. Taine les avait accordées d'abord, sans marchander,

aux hommes de la Révolution. Dans son Ancien régime, il « tendait encore à présenter la Révolution comme la conséquence inévitable d'un état social vermoulu, d'un ordre de choses monstrueux.... » Il fallait, continue Scherer, que la crainte et l'aversion dont la Révolution a rempli l'âme de Taine fussent bien fortes (( pour avoir rendu infidèle à son système un esprit si naturellement systématique. » Le débordement de gros mots, inouï depuis le seizième siècle dans un livre d'histoire, qui dépare les derniers volumes des Origines, est peu digne de la sérénité d'âme qu'on attend d'un philosophe quelconque et surtout d'un philosophe déterministe. Non, Taine n'a pas été juste, s'il n'y a pas de justice complète sans la charité. Il n'a aimé ni les hommes, ni l'homme. Sa recherche des causes Tune à l'autre enchaînées s'arrête au « gorille lubrique et féroce » : à ce degré de son analyse, il est enfin satisfait et édifié.

Dans son histoire de la Révolution française, la logique de Taine fut donc sujette à caution, et sa conscience d'homme juste ne fut point exemplaire ; mais ce livre nous donne le malin plaisir de voir un philosophe éminent faillir comme l'un de nous.

La plupart des conservateurs politiques sont conservateurs religieux, et c'est par politique qu'ils conservent la religion. Rien de moins intéressant que ces âmes de gendarmes. La religion conçue comme une fonction de la police ferait prendre en dégoût la police et la relierion.

Telles ne furent point les idées religieuses de Taine. Elles ont de Tintérêt, parce qu'elles ne sont pas un simple chapitre de sa politique réactionnaire et de sa métaphysique rationaliste. Leur rigueur logique n'est pas inexorable. Inconsciemment elles admettent certaines infractions à cette « géométrie absolue » et rectiligne du panthéisme spinoziste, qu'il avait épousée dès l'adolescence et à laquelle il comptait bien demeurer fidèle toute sa vie.

Dans Tordre politique, la douloureuse expérience de 1871 précipita le philosophe à des excès de passion et de langage où tendait sa vive sensibilité, mais qui n^étaient point la conclusion rég-ulière d'un parfait syllogisme. Dans Tordre religieux, c'est son commerce avec TAngleterrre qui altéra et mitigea heureusement la raideur de son dogmatisme athée.

La thèse du jeune homme, dans la première ferveur de son intransig-eance, avait été que la science et la religion sont inconciliables ^ Leurs méthodes s'opposent. Si la foi est une g"râce de Dieu, les lumières naturelles n'ont point le droit de contrôler ses dog-mes, elles ne sauraient atteindre aux révélations qui lui sont réservées; et si la vérité doit être accompagnée de preuves, la foi devient une duperie. Il faut choisir. La recherche de la vérité, lors même qu'elle n'aboutit pas, lors même que son résultat est désolant, est un noble effort; mais est-il dig-ne d'un homme de céder au secret instinct qui est au fond de toutes les croyances religieuses et qui raisonne ainsi, pitoyablement : « Je

1. Voir dans les Essais de critique et d'histoire, tome II, l'arlicle sur « Ciel et terre » par Jean Reynaud.

désire ce bien, donc je Taurai ; mon rêve est agréable, donc il est vrai? » Taine, écrit M. Gabriel Monod, « regardait comme un devoir de probité morale autant qu'intellectuelle d'écarter de la recherche du vrai toutes les vagues chimères par lesquelles l'homme se crée un univers conforme aux désirs de son cœur. »

« Il est possible que la vérité scientifique soit malsaine pour l'animal humain, » écrivait-il à Emile Boutmy en 1892 encore, c'est-à-dire vers la fin de sa vie; « la seule conclusion que j'en tire, c'est que la vérité scientifique n'est supportable que pour quelques-uns. Il vaudrait mieux qu'on ne pût l'écrire qu'en latin. » Et, dans l'essai sur Jean Reynaud : « L'utile et le beau ne sont pas le vrai. Affirmer qu'une doctrine est vraie, parce qu'elle est utile ou belle, c'est la ranger parmi les machines de gouvernement ou parmi les inventions de la poésie. »

^^oilà, résumée en termes péremptoires, la thèse directement contraire à la doctrine qui obtient, de nos jours, un assez vif succès sous le nom de Pragmatisjiie, et dont Taine, sans jamais s'y rallier, finira par se rapprocher jusqu'à un certain point sous la leçon de l'expérience.

En 1872, dans une lettre à M. Charles Ritter, il fait une distinction qui nous a toujours paru élémentaire autant que juste, à nous qui ne sommes pas catholiques, mais dont s'avisent rarement les esprits même les meilleurs dans les sociétés qui ne sont pas protestantes. Ayant remarqué que l'Allemand David Strauss, l'auteur de la Vie de Jésus, possède le secret de concilier l'esprit scientifique et l'esprit religieux, Taine ajoute :

Vous savez qu'en France, comme dans la plupart des pays non protestants, cette façon de penser ne réunit pas un grand nombre d'adeptes; ceux qui quittent le catholicisme pour la libre-pensée ne savent pas trouver les stations intermédiaires.

Il y a donc des « stations intermédiaires » où l'âme peut trouver un port de salut. Mais combien cette idée consolante et saine, qui rouvre à l'homme les célestes horizons, n'est-elle pas ignorée chez nous et parmi les autres peuples que l'esprit de la Réforme n'a pas affranchis du joug de la vérité toute faite! Tout ou rien, le papisme ou l'incrédulité : voilà, malgré nos incessantes réclamations, ce qui demeure obstinément le sentiment français, même au sein de l'élite intellectuelle! Taine, quelle que fût, à l'origine et en principe, la rigueur de son rationalisme déductif, s'éloignera toujours davantage d'un point de vue si pauvre et si faux. Il déplore que la France soit divisée avec cette netteté tranchante entre deux camps hostiles : les cléricaux, d'une part; d'autre part, les radicaux en religion comme en politique, et il cite, dans une lettre à sa femme, ce mot piquant d'un homme d'esprit : « S'il faut opter entre le radicalisme et le cléricalisme, c'est triste; le premier est la gale et le second la peste : j'aime mieux la gale. »

Qu'un tel géomètre de l'absolu ait enfin permis à sa philosophie de fléchir doucement sous l'influence d'un sage empirisme, le fait est remarquable et bien digne de toute notre attention. Certes un logicien conséquent aurait le droit de s'étonner que Taine soit devenu libéral en politique. S'il avait eu sur la liberté les idées autoritaires d'Auguste Comte, non seulement personne

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ne pourrait en être surpris, mais c'est alors qu'il aurait vraiment suivi son système.

De bonne heure FAngleterre Ta conquis. « De plus en plus, il lui empruntera les principaux traits de son idéal politique, religieux, sociale » Or, chose bien curieuse, ce qu'il aime si passionnément chez les Anglais, ce sont les qualités de souplesse, les inconséquences heureuses qui favorisent le régime de la liberté, mais qui ne sont point du tout sa tendance personnelle, tandis qu'il déteste chez les Français sa propre tendance, l'abstraction rationaliste qui est en politique leur méthode et qui est sa méthode aussi et sa passion! Au rebours de la sag-esse expérimentale de Locke, « nous sommes tour à tour ou à la fois socialistes et révolutionnaires Sauf un petit g'roupe, il n'y a point de

vrais libéraux en France.... La liberté, disait Mallet du Pan, chose à jamais inintelligible aux Français^! »

Au juvénile emportement qui déclarait, vers I80O, que science et religion sont incompatibles, de fécondes distinctions succédèrent peu à peu dans l'esprit du philosophe assagi, élargi par le commerce de la pensée étrangère et surtout de la pensée anglaise. Catholicisme et science, oui, voilà d'irréconciliables ennemis, mais peut-être pas christianisme et science. Il peut se faire que le catholicisme subsiste indéfiniment; car il paraît fondé sur trois racines indestructibles : toujours la difficulté de gouverner les démocraties lui fournira des partisans; toujours la sourde anxiété des cœurs tristes ou tendres lui amènera des recrues; et toujours l'anti-

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