‹ L'inquiétude religieuse du temps présentChapitre 42 sur 62 · Foi et vie, 16 janvier · texte numérisé non relu

Foi et vie, 16 janvier

2. C'était précisément la voie que prenait le romancier. Il a peut-être fait injure à Sixte; mais il avait sûrement le droit de présenter le déterminisme de ce philosophe sous la forme simpliste qui séduit le vulgaire et qui, après avoir pi*évalu dans les esprits, a provoqué par son excès une réaction religieuse. Taine, qui s'adresse si sévèrement à Paul Bourget dans la lettre que j'ai citée, a-t-il compris son juste rôle dans Tévolulion morale du temps présent?

nisme. Si vous y trouvez le repos et la santé de Fàme, je vous y saluerai non moins amicalement qu'aujourd'liui.

Quand Taine sentit venir la mort, il demanda un enterrement protestant.

On a dit, à ce sujet, toutes les sottises auxquelles il fallait s'attendre de la part des hommes injustes et légers: d'abord, que Taine s'était converti au protestantisme. Rien de moins conforme à la vérité. Des esprits qui ne vont pas plus loin que l'apparence peuvent seuls confondre avec la foi religieuse la sympathie grandissante du grave penseur pour la forme la plus haute et la plus pure de la religion chrétienne. IVr. Jules Lemaître a laissé échapper, sur les obsèques de Taine, ce jugement malheureux : «Je n'ai jamais senti plus grande mélancolie intellectuelle qu'à cette mensongère cérémonie. » Oià est le mensonge? Dans le refus d'un enterrement civil, ou dans le refus d'un enterrement catholique? Taine ne pouvait accepter ni l'un ni l'autre. Un enterrement civil aurait trop contredit l'hommage que l'historien des Origines de la France contemporaine axaii rendu bien haut à la religion, cette grande force sociale et morale qui reste le seul soutien des cités et des individus; pareille cérémonie n'aurait pas manqué d'être l'occasion d'un insolent triomphe pour l'espèce de gens que Taine détestait le plus, pour ceux qui, sous prétexte d'honorer la libre pensée, sont des fauteurs serviles du désordre et de l'anarchie. Et un enterrement catholique, suffisant pour tant de personnes qui se contentent de suivre l'usage et d'honorer la religion où elles sont nées, ne convenait pas à Taine, profondément sérieux et réfléchi en tout, qui ne se

pavait pas de vaines formes, de semblants, de surfaces, qui a pu commettre d'étranges erreurs et se tromper gravement sur lui-même, mais qui était incapable de mentir à sa conscience. Non, Taine n'a jamais été protestant; mais il admirait le protestantisme, il Taimait, il le comprenait à fond; finalement peut-être il aurait voulu y croire, tandis que, dans ses livres et dans sa correspondance, il n*a cessé de porter sur le catholicisme les jugements les plus durs. L'enterrement protestant que ce sag-e a demandé n'était point une adhésion au protestantisme, mais ce fut l'acte le plus consciencieux et le plus logique de sa vie.

Peu de temps avant de mourir, au témoignage de M. Gabriel Monod, il déclarait que le champ des hypothèses métaphysiques et des possibilités infinies s'était élargi pour son esprit. « Je ne nie pas, disait-il, qu'il y ait un autre ordre de faits, un autre monde de forces auquel on atteint par d'autres facultés que celles qui s'appliquent à la perception du monde des sens. » Mais il ne croyait pas que cet inconnu fût accessible à l'homme, et il s'enfermait avec résignation dans les limites de ce qu'on peut savoir.

Son Dieu resta toujours celui du spinozisme. Jamais il ne devint le Dieu d'Abraham et de Jacob, le Dieu de Jésus, que Pascal adorait; jamais l'Evangile ne supplanta dans sa raison ni dans son cœur la sagesse stoïcienne, et l'antique philosophe couronné, maître de ses passions comme de l'empire romain, demeura son modèle jusqu'à son dernier souffle.

« Voici le moment, lui disait sur son lit de mort le pasteur Hollard, de prendre ces ailes dont vous avez si bien parlé, ces ailes qui seules ont la vertu de soulever

l'homme..., » — « Oui, répondit le mourant, je crois à la Providence, à la Providence o^énérale... mais je me demande si cette Providence est particulière aussi ? » Si, en certaines occasions, la vérité a par elle-même une éloquence supérieure à tout ce que l'art humain y pourrait ajouter, je ne sais rien de plus éloquent, dans sa franchise simple, que le véridique aveu par lequel Torateur protestant a conclu son discours, aux obsèques de Taine :

Y a-t-il eu ici une prière, un cri jeté à Dieu, une main tremblante tendue pour saisir celle qui s'abaissait à travers les angoisses suprêmes? Je ne sais. De cette chaire de vérité, et au sujet d'un homme qui a été si vrai, ne doit pa& descendre une parole qui dépasse la stricte vérité. C'est pourquoi je dis : je ne sais.

Ce qui paraît le plus probable, c'est qu'en manifestant, à la lîn de sa vie, un très profond respect pour la religion chrétienne, Taine resta fidèlement attaché à son double credo philosophique : la morale de Marc- Aurèle et la métaphysique de Spinoza.

L'épitaphe gravée sur sa tombe, à Menthon-Saint- Bernard, lui rend ce juste témoignage, qui est un avis à ses biographes et une leçon pour tous :

« Il a aimé la vérité par-dessus tout, » veritatem iinice dilexit.

Formes diverses de la sincérité religieuse.

En France, à notre époque, les grandes affirmations religieuses, comme les négations catégoriques, étant devenues rares, la sincérité dans ce domaine n'a plus nécessairement la forme simple, franche, nette qui semblait devoir rester toujours son caractère et son honneur. Il n'y a pas deux façons d'être sincère quand on est croyant ou incrédule; mais quand on ne sait pas bien soi-même si l'on croit et ce que l'on croit, on peut, sinon à sa louange, du moins sans donner prise au reproche d'insincérité, montrer à autrui l'apparence extérieure et peut-être changeante d'une foi ou d'une irréligion entre lesquelles on n'a pas fait un choix décisif.

Rappelons d'abord les vieux principes. Ils demeurent l'idéal; l'homme qui les suit a seul une âme virile, « héroïque » disait Carlyle, aux yeux duquel « la sincérité, une profonde, grande, ingénue sincérité » était le signe par excellence des grands hommes^ des héros,

Calvin foudroie les Réformés peureux qui croyaient justifier leur présence à la messe par l'une ou par

l'autre de ces deux raisons : ou qu'ils y étaient contraints, ou qu'une cérémonie si vaine n'a pas d'importance.

Ne nous moquons point de Dieu.... Tu es contraint, dis-tu. Penses-tu donc qu'il n'estime pas beaucoup plus sa gloire que ta vie?... L'homme chrétien allant à la messe donne témoignage et fait profession de vouloir vivre en l'idolâtrie et toutes les abominations qui régnent aujourd'hui au monde. N'est-ce pas un renoncement oblique de Jésus-Christ et de son Evangile?... Ja soit que ce soyent choses indifférentes en leur substance, si est-ce que nous n'en devons point abuser ni pour faire déshonneur à Dieu, ni pour donner mauvais exemple à notre prochaine

Vinet écrit avec la force grave et tranquille qui lui est particulière et qu'il puisait dans sa sainte passion de la vérité :

Le christianisme est un témoignage ou un martyre. Tout chrétien est martyr.... Il doit mourir pour la vérité, sinon sur la croix ou dans les flammes, du moins dans le supplice perpétuel de l'amour-propre et dans le sacrifice du moi humain ; sinon dans son corps, du moins dans l'opinion des autres, où nous vivons d'une seconde vie et où le mépris nous atteint et nous tue. Ainsi, le caractère propre et le premier sceau du christianisme, c'est le témoignage, c'est la confession. Ainsi, le premier crime envers Dieu, c'est le silence ■'^.

Le chrétien honteux qui, par son silence, espère gagner la considération du monde, fait d'ailleurs un calcul trompeur; car Vinet ajoute :

1. Petit traicté monstrant que cest que doit faire un homme fidèle cognoissant la vérité de l'Evangile quand il est entre les Papistes.

2. Essai sur la manifestation des convictions religieuses, p. 7

La piété dont la sincérité est constatée est encore la chose qu'on respecte le plus, la seule peut-être qu'on respecte.... On méprise la foi qui se cache, qui se dissimule, qui se dément.

Edgar Quiiiet a répondu plus vivement encore et plus explicitement que Calvin à l'argument des sceptiques qui disent que « ces choses » (la messe, le baptême, la communion) « n'ont point d'importance » et que ce sont de pures formes qui n'engagent à rien :

Vous dites que c'est un jeu, une comédie! Vous savez parfaitement qu'il n'en est rien ; que ce n'est pas une chose vaine d'être engagé, dès le berceau, dans les liens d'une Eglise et d'y être confirmé, enchaîné à bon escient, sitôt que la raison commence.... Pourtant, je le veux bien, ce sera une comédie. Prenez garde alors que la vie humaine tout entière et tout ce que vous prétendez aimer, liberté, raison, justice, démocratie, égalité, peuple, ne soit à son tour une comédie, et la plus misérable de toutes. Car l'enfant qui a commencé ce jeu dès le berceau et auquel vous avez si vite attaché le masque aura, ce me semble, quelque peine à ne pas le garder et le porter devant vous, dans les affaires humaines, après l'avoir si bien gardé dans les affaires divines *.

Nietzsche haïssait le christianisme, mais davantage encore l'insincérité qu'il constatait ou préjugeait chez tous les croyants : « Le croyant n'est pas libre de décider honnêtement du vrai et du faux 2. » Ce penseur exigeait la « propreté intellectuelle » avant tout; elle était souillée à ses yeux par le chrétien de nom, athée au fond du cœur, qui prend à l'autel des engagements sacrés pour complaire à sa femme et qui fait baptiser

1. Cité par M. Paul Doumergue dans Foi et vie, 1«' avril 1903.

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