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Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux

2. Voir l'article de M. Victor Basch dans la Grande Revue du 1" août 1903.

nous manquons de sincérité et que nous ne prononçons pas toujours des paroles de vérité*.

Cette confession douloureuse, ces critiques violentes, ces solennelles déclarations de principes, tout cela suppose la conscience nette d'un désaccord entre nos sentiments et nos actes, entre nos pensées et nos paroles. Que cedésaccord soit blâmable, qu'il ait été très commun autrefois et qu'il soit encore trop fréquent, cela ne saurait être contesté. Cependant la faillite au devoir d'articuler tout haut ce que Ton croit, de montrer ouvertement aux yeux du monde le chrétien ou l'athée qu'on est dans son for intérieur, a cessé aujourd'hui d'être une trahison de la vérité dans tous les cas. Le plus souvent, au contraire, cette apparente faiblesse morale est l'expression très sincère d'un état d'âme qui, étant troublé et confus, ne saurait avoir sa traduction fidèle dans la franchise du geste et du mot. Ne vouloir pas dire, ne pouvoir pas dire nettement ce qu'on pense, cela ne doit-il pas être permis, désormais, à de pauvres esprits désorientés et jetés en pleine nuit par les incertitudes et les contradictions de leurs guides spirituels, les docteurs de la philosophie et ceux de l'Eglise?

Voici une humeur qui doit être fort commune, car, pour en prendre un exemple, je n'ai qu'à me regarder moi-même.

Ce qui me reste de foi rehgieuse n'est pas une

i. Cité par M. Buisson, p. 48 de Libre pensée et proleslantisnie libéral, par Ferdinand Buisson et Charles Wagner.

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certitude, c'est une espérance assez mal affermie. Je suis libéral et même volontiers révolutionnaire en doctrines, mais conservateur de la plupart des formes, pour une raison moins morale qu'esthétique : parce que la suppression des rites, des cérémonies, des monuments sacrés, des symboles, des coutumes et des costumes religieux serait une laideur. Je trouve les habitudes des chrétiens, — les assemblées, le culte en commun, la prière, la piété, — plus belles, plus intéressantes, plus respectables que leur froide absence et surtout que leur plate et grossière négation. L'incroyance, môme chez les sages qui l'honorent par leur gravité, non seulement ne m'inspire aucune sympathie, mais ne parvient même pas à m'imposer toujours l'estime à laquelle toute pensée sérieuse a un incontestable droit. Je désire ardemment que les espérances des chrétiens soient fondées... et pourtant je ne puis m'empècher de reconnaître qu'il y a trop de raisons de craindre qu'elles ne soient chimériques

Ce faible degré de foi suffît-il pour que je me sente obligé de la confesser devant les hommes? Oui, je puis^ dans certaines circonstances, sentir cette obligation impérative. Mais alors ce ne sera pas la conviction de la vérité qui me forcera de déclarer ma foi; ce sera un tout autre sentiment : Yhouîieur, le devoir filial de défendre contre des adversaires qui, d'ailleurs, me sont plutôt antipathiques, la tradition sacrée qui est mon héritage de famille.

Ce respect de la tradition, différent de la sincérité religieuse au point qu'il peut lui faire échec, a une puissance singulière chez les catholiques, qui ont fondé sur ce sentiment tout l'édifice de leur Eglise. Il est si

profond en eux, il est porlé si haut et si loin, qu'il remplace la foi, qu'il remplace la vérité, qu'il remplace la conscience.

William James, g-rand philosophe religieux, deux fois individualiste, comme protestant et comme Américain, ne pouvait parvenir à comprendre, malgré la souplesse d'esprit que l'exercice de la critique avait dû développer chez lui, l'état mental d'un homme intellig-ent qui renonce volontairement au libre usage de sa pensée pour la soumettre à une autorité extérieure ^ Mais cette discipline est acceptée sans difficulté en pays latin par les personnes d'éducation catholique.

Quand Fustel de Goulang-es rédigea ses dernières volontés, il dicta les lignes suivantes à son secrétaire :

Je désire un service conforme à l'usage des Français, c'est-à-dire un service à l'Eglise. Je ne suis, à la vérité, ni pratiquant, ni croyant; mais je dois me souvenir que je suis né dans la religion catholique et que ceux qui m'ont précédé dans la vie étaient aussi catholiques. Le patriotisme exige que, si l'on ne pense pas comme les ancêtres, on respecte au moins ce qu'ils ont pensé.

M. Victor Giraud, qui cite cette déclaration de Fustel de Coulanges dans son Etude sur Taine, l'ap-

1. « Dans nos pays protestants, on estime que l'individu a le devoir de régler lui-même sa conduite en subissant les conséquences heureuses ou malheureuses de son indépendance. Cette idée fait tellement partie de notre pensée que nous avons quelque peine à nous représenter des êtres raisonnables qui regarderaient comme un bien de soumettre leur volonté à la volonté d'un autre homme. J'avoue que pour moi cela tient du mystère. » (Cité par E. Faguet, Bévue latine du 25 août 1908).

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prouve très évidemment; il l'oppose au dernier état de la pensée religieuse — ou irréligieuse — de Taine appelant un pasteur à son lit de mort et demandant (les obsèques prolestantes. Dans ce suprême et surprenant hommage au protestantisme, M. Victor Giraud ne veut voir que « Tillusion » d'un historien que sa longue familiarité avec TAngleterre et avec les Anglais avait trop imbu de la « supériorité des Anglo-Saxons. » Illusion : c'est déjà sévère et peu juste; on est allé beaucoup plus loin. M. Jules Lemaître, très brillant critique littéraire, mais dont Tautorité est légère dans les choses morales, politiques et religieuses, a porté ce jugement sur les obsèques de Taine :

Non seulement il refusa des obsèques civiles, qui seules eussent été sincères, mais il ne se laissa point enterrer simplement selon le rite de sa religion natale, ce qui n'aurait eu, dans l'espèce, qu'une très faible signification : il demanda — ou accepta — des funérailles protestantes. Je n'ai jamais senti plus grande mélancolie intellectuelle qu'à cette mensongère cérémonie'.

J'ai montré au chapitre précédent comment Taine, pour rester fidèle à lui-même, ne pouvait accepter d'obsèques ni civiles ni catholiques et je renvoie à la page 185 les lecteurs de ce volume.

Les obsèques protestantes d'un athée, attestant non point sa conversion, mais Thommage de son libre esprit à la religion sérieuse et morale où il a choisi d'être enterré, n'en demeurent pas moins un phénomène tout à fait exceptionnel et sans doute unique dans l'histoire de la philosophie. Ces obsèques révoltèrent

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