La Grande Revue d'avril 1903 (article de M.Victor Basch
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rouettes, ne sont pas admirables. A quelques-uns seulement, tels que Proudhon, il fut permis de dire :
La vérité est une; mais elle nous apparaît par fragments, sous des angles très divers; notre devoir est de l'exprimer telle que nous la voyons, quitte à nous contredire réellement ou en apparence.... 5s^ous sommes beaucoup plus exposés à la dénaturer en voulant nous mettre toujours d'accord qu'en disant bonnement, chaque jour et sur chaque chose, ce que nous pensons et ce que nous voyons. Voilà pourquoi je ne hais nullement un auteur sujet à se contredire, pourvu qu'il le fasse de bonne foi et non par bêtise; et voilà pourquoi, par conséquent, je m'inquièle si peu moi-même des contradictions, apparentes ou réelles, qui peuvent se rencontrer entre mes diverses publications ^
Ainsi les contradictions d'un honnête homme el qui pense peuvent être dignes de la plus haute estime; mais si l'homme est « bête » ou s'il est de « mauvaise foi, » il ne suffît pas qu'il se contredise pour qu'on l'approuve.
Si la thèse appelait toujours Vantithèse, puis la 5V"thèse qui les concilie, le mécanisme de la vérité serait simple; mais une machine logique jouant avec cette précision n'existe que dans la dialectique de Hegel.
Certaines contradictions sont si parfaitement atténuées et fondues, elles passent du pour au contre par une pente tellement insensible qu'il faut nommer d'un autre nom une chose si différente et l'appeler soit développement, soii évolution-. J'ai connu un professeur de
1. Cité par Sainte-Beuve dans son étude sur P.-J. Proudhon, p. 277.
2. Le développement met au jour ce qui était visible dans le germe; l'évolution peut faire apparaître des caractères nouveaux que rien n'annonçait.
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lycée qui effrayait les pères et les mères de famille par une attitude aussi hostile à la relig^ion que peut le tolérer l'enseignement public; je l'ai revu professeur de faculté, si contraire, en apparence, à ce qu'il était autrefois, que ses collègues les plus avancés sur le chemin de l'incroyance le taxent maintenant de... « clérical ! » Qu'y a-t-il en lui de chang-é? Bien moins, comme ses amis le savent, les doctrines de sa philosophie demeurée, dans le fond, essentiellement la même, que les impressions de sa sensibilité au contact de libres-penseurs passionnés et déraisonnables comme les dévots qui l'exaspéraient, mais dont l'absurdité a pris une autre couleur et une autre forme.
Si les hommes imitent et suivent, ils réagissent aussi, et certaines exagérations folles les jettent dans l'extrême opposé. Combien de jeunes athées le piétisme de leurs parents n'a-t-il pas faits! La platitude des négations contemporaines est devenue assez écœurante pour ramener au respect et même à la pratique du christianisme mainte personne que la science ou la philosophie en avait éloignée. Ce phénomène se voit tous les jours chez les « honnêtes gens » de notre république laïque.
11 va sans dire que cette mobilité d'impressions, cette prédominance passagère de la sensibilité sur une raison qui devrait rester souveraine, ne sont point le signe de l'équilibre et de la maîtrise de soi. L'antipathie instinctive est rarement un bon guide. La perfection de l'intelligence et son plus bel eifort consistent à comprendre les manières de penser que nous aimons le moins. Quand nous avons fait cette rude conquête sur notre nature, nous en sommes récompensés bientôt par le vif intérêt que prennent pour nous des idées et des sentiments
étrangers, hospitalièrement accueillis. Pour recevoir ces hôtes nouveaux, notre esprit s'élargit et s'agrandit; il devient plus riche et plus souple, en même temps que plus juste.
Sans chercher mes exemples loin, il est incontestable que le fanatisme à rebours, l'ignorance, la bassesse d'âme des incrédules vulgaires sont chose, à première vue, bien peu intéressante. Et cependant, s'il est permis de faire valoir en faveur de ces tristes sires des excuses qui les rendent dignes, sinon de sympathie, au moins de compassion, ne sent-on pas combien un tel plaidoyer doit être plus instructif, plus original et plus vrai que la sévérité sommaire d'une condamnation trop facile?
M. Ferdinand Buisson aprésenté, des sectaires violents de l'athéisme, une apologie qui, je l'avoue, me touche d'autant plus sensiblement que ma conscience, à l'égard de ces énergumènes, n'est pas sans reproche :
Qu'il y ait eu, de la part de ces groupes, un premier emportement qui les a jetés d'un excès dans l'autre et qui leur ait fait opposer un credo matérialiste à un credo catholique, ce n'est pas là un phénomène qui puisse nous surprendre, ni surtout nous autoriser à ne pas faire notre devoir envers eux. C'est précisément à ceux qui craignent que la libre pensée ne s'égare de ne pas déserter ses assemblées, de ne pas les laisser exclusivement composer et diriger par des esprits qui, peut-être, ont trop cru que l'anticléricalisme suffit à tout.... N'oublions pas que nous sommes d'un pays et d'une race qui ne connaissent la religion que sous la forme séculaire d'un incomparable instrument de servitude spirituelle. De la masse de ce peuple, de ces millions de travailleurs nés catholiques et qui moururent catholiques, après avoir vécu en libres penseurs inconséquents, quelques centaines de braves gens se détachent, disons mieux, s'arrachent par un véri-
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table et méritoire effort.... Ce sont ceux-là qui fondent de pauvres petites sociétés do libres-penseurs, de rationalistes, d'anticléricaux, d'antireligieux, de matérialistes, d'athées; s'ils connaissaient quelque mot plus violent et plus « révolutionnaire, » ils l'auraient pris sans hésiter, tant ils tiennent à affirmer leur rupture avec l'Eglise M
Combien de fois n'a-t-oii pas dénoncé l'erreur française du « Tout ou rien! » j'entends cet esprit radical qui nous conseille en politique tant d'absurdités, et qui nous persuade, en matière religieuse, qu'il fautêtre athée ou catholique, etl'un ouVauireabsolumenf, sans réserve, sans nuances, sans distinctions, sans mesure I Mais comment s'étonner que la masse de la nation reste incurablement infectée de ce vice constitutionnel, quand on voit ses conducteurs, les chefs du gouvernement, les politiciens, les journalistes, les philosophes eux-mêmes confondre toujours catholicisme et christianisme et croire que ce que perd TEglise, soit par les coups de ses ennemis, soit par les complaisances encore plus meurtrières, les imprudences graves et toutes les fautes de ses maladroits défenseurs, est nécessairement perdu pour la religion chrétienne? Certes, il faut protester contre une confusion si grossière; il faut même fustiger impitoyablement l'ignorance des hommes qui la commettent, étant d'ailleurs instruits et cultivés; mais il faut comprendre qu'un peuple qui « s'arrache » du catholicisme, où il a si longtemps croupi, ne peut pas y aller de main morte ni faire nos justes distinctions.
J'honore malgré moi la sincérité des adversaires mortels du christianisme qui ont aujourd'hui la franchise de nous dire : « Trop longtemps on vous a bernés de