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Lihre-pensèe et proiesUntisme libéral, pages

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cette hypocrite allégation que nous ne combattons que les cléricaux, les Jésuites ou les papistes; assez de ce mensonge, c'est aux chrétiens comme tels que nous faisons la guerre, et c'est la religion elle-même que nous avons juré crexterminer. » A la bonne heure ! voilà qui est net, voilà qui est vrai presque toujours. Ecoutez seulement M. Aulard, professeur d'histoire de la Révolution à la faculté des lettres de Paris :

Dire que nous ne voulons pas détruire les religions, c'est dire que nous renonçons, pour notre doctrine, au droit qu'a toute doctrine de supprimer la doctrine adverse, que nous renoncerions à un devoir *.

Le jour où les ennemis du christianisme regarderont vraiment comme un devoir de le détruire, la lutte prendra de la noblesse et nous pourrons causer alors d'une façon sérieuse et intéressante avec des adversaires qu'il faudra respecter.

L'exemple de A\'illiam James avouant son impuissance à comprendre qu'un être raisonnable puisse librement soumettre sa volonté intelligente à une autorité, si haute qu'elle soit, montre combien il est difficile d'entrer dans les manières de penser qui nous sont trop contraires; et pourtant cette pénétration n'est-elle pas le premier devoir du critique?

Nous autres protestants, nous accuserions presque les « modernistes » de manquer de sincérité et nous

\. Annales de la Jeunesse laïque, passage cite par M. Bonet- Maury dans le Bulletin de V Union des libres penseurs et des libres croyants, mai-juin 1910.

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leur reprochons au moins de manquer de logique et de courage, parce qu'ils ne rompent pas avec le chef de TEglise qui les condamne et les excommunie. Mais estil juste d'attendre d'eux qu'ils soient tous des Luthers? Et d'ailleurs Luther lui-même ne prétendait-il pas rester dans la vraie Eg-lise catholique, malgré Rome et malgré le pape? Sortir de l'Eglise est pour des catholiques le pire des malheurs, la fin et la ruine de tout, un désastre égal à celui d'abandonner la religion elle-même, puisque la religion est essentiellement pour eux non une affaire privée et individuelle, commepourles protestants, mais une organisation collective soumise à une autorité. Ils peuvent bien, dans leur for intérieur, distinguer de la g-rande Eglise catholique et universelle Rome, la curie et le pape; plusieurs font cette distinction, en effet, et c'est parce qu'ils la font qu'ils demeurent fidèles en dépit de tout, espérant qu'un jour viendra où un pape intelligent comme Léon XIII reprendra le pouvoir et où la barque de saint Pierre ne sera plus gouvernée par la « gaffe » de ce pauvre Sarto.

Grâce à cette espérance, — à elle seule, — un catholique peut très sincèrement déclarer qu'il g-arde toute sa foi à l'Eg'lise qui l'excommunie, et rester papiste en dépit du pape. On agit toujours bien quand on obéit au devoir, qui, pour un catholique de race, consiste à se soumettre, à ne pas causer de scandale, à ne pas faire le jeu de l'ennemi, à ne pas devenir un simple protestant.

Observons cependant que le devoir peut revêtir, avec les circonstances changeantes, des faces diverses et presque des aspects contraires. Tant que la foi que le catholique prétend conserver n'est qu'un sentiment très

général de fidélité h l'Eglise, ses idées et ses actes continuent de vivre ensemble en assez bonne harmonie; mais je suppose (et qu'est-ce que ma supposition, sinon la réalité môme de tous les jours, le fait de toutes les encycliques?), je suppose qu'on lui signifie d'abjurer telle ou telle croyance particulière : les choses changent de Figure et la profession d'orthodoxie devient autrement difficile. Galilée pouvait, à la rigueur, proclamer en termes généraux sa fidèle et constante soumission aux enseignements de sa mère l'Eglise catholique, apostolique et romaine; mais si le malheureux a dû préciser et dire : « Je crois, avec les Ecritures, que le soleil tourne autour de la terre, » alors il a trahi la vérité, il a menti, — pour appeler la chose par son nom, — menti formellement, et ce sont des mensonges formels contre leur conscience (ne nous faisons point d'illusion ici) que l'aveugle obstiné qui gouverne l'Eglise exige des modernistes. Il leur devient dès lors impossible de concilier la sincérité, comme la vérité, avec de si criants parjures, avec de si choquantes négations du jour qui nous éclaire.

Grande est la différence entre une disposition générale du cœur, — auquel il est toujours juste de demander plus de foi, de ferveur, d'humilité, de piété, — et l'adhésion de l'intelligence à des doctrines. Un zèle languissant, une foi presque éteinte peuvent se ranimer; des croyances particulières qui ont péri ne ressuscitent jamais, surtout quand leur mort est naturelle; car il peut rester de la chaleur et de la vie dans une conviction qu'on a violemment tuée; mais ce qui rend l'orthodoxie caduque sans relèvement possible, ce ne sont point les coups de la critique savante, c'est sa

propre décrépilude. La fatalité de sa ruine gît tout entière en elle.

Nous continuons d'ailleurs de voir déployer, pour sa défense, beaucoup de science théologique, de foi et môme de bonne foi. C'est un argument non seulement ingénieux et subtil, mais en vérité assez fort, celui que les apologistes du christianisme fondent depuis si longtemps sur Vabsardité sainte, sur la divine folie que la Révélation doit nécessairement contenir en elle, par l'excellente raison que ce ne serait pas la peine de révéler la vérité aux hommes si on ne leur apportait pas quelque chose d'étranger et de supérieur à ce que leur intelligence aurait trouvé d'elle-même.

« Que je hais ces sottises, disait Pascal, de ne pas croire l'eucharistie I... Si l'Evangile est de Dieu, quelle difïïculté y a-t-il là? » Et avant Pascal, Montaigne (I, 25, De Vinstitiiiion des enfants) :

Ou il faut se soumettre du tout à l'autorité de notre police ecclésiastique, ou du tout s'en dispenser; ce n'est pas à nous à établir la part que nous lui devons d'obéissance. Et d'avantage, je le puis dire pour l'avoir essayé, ayant autrefois usé de cette liberté de mon chois et triage particulier, mettant à nonchaloir certains points de Tobservance de notre Eglise qui semblent avoir un visage ou plus vain ou plus estrange; venant à en communiquer aux hommes savants, j'ay trouvé que ces choses-là ont un fondement massif et très solide, et que ce n'est que bestise et ignorance qui nous faict les recevoir avec moindre révérence que le reste.

N'est-ce pas là le langage de la sagesse même contenant la raison dans ses humaines limites?... Eh bien non! décidément non! je ne puis voir dans ce beau raisonnement que l'élégante et fragile constructioa

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d'une dialectique artificieuse, quand je constate que, par sa téméraire apologie de ce que le catholicisme a de plus paradoxal, ^'euillot, défiant le sens commun, a fait inconsciemment, de ce discours si sag"e, la réfutation par V absurde.

Au fond, le polémiste ultramontain n'avait peut-êlre pas tort de dire, en termes très généraux, qu'un mystère que Ton comprendrait ne serait plus un mystère el qu'il est contradictoire de vouloir rendre raison de ce qui est au-dessus de la raison : jusque-là, c'est-à-dire tant que rien n'est spécifié, nous pouvons l'approuver et le suivre; mais lorsque, en vertu de cette argumentation irréprochable, Yeuillot prétend nous faire avaler l'Immaculée conception, Lourdes, la Salette, et tous les vieux dogmes dans leur indigeste crudité, et tous les miracles les plus fabuleux de l'ancienne et de la nouvelle mythologie catholique et chrétienne, nous le laissons dîner tout seul ou avec la logique sa cuisinière, nous ne voulons pas manger leur cuisine.

Si vraiment la religion était intéressée au maintien de son armature théologique, elle périrait, puisque celle-ci est vermoulue. Mais le sentiment religieux est nécessaire et il est indestructible. 11 faut donc bien qu'il puisse vivre et pourtant se passer d'un édifice intellectuel devenu inhabitable.

Le catholicisme autoritaire et ce qui reste du protestantisme orthodoxe persistent à se faire de la vérité une idée trop contraire à sa nature, à la vie, aux cours des choses, à la réalité, à l'histoire : ils la conçoivent comme ayant eu dans le passé toute sa perfection, en

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sorte que la mesure de la vérité religieuse se trouverait dans la conformité qu'elle présente avec sa première et plus antique formule maintenue ou reconstituée. Etrange obstination au milieu du grand mouvement du monde! La vérité religieuse n'est-elle donc pas vivante, et si elle est vivante, ne doit-elle pas, comme tout ce qui vit, évoluer? En se transformant, elle subsiste dans son essence, elle demeure profondément religieuse, mais elle change de forme.

C'est pour avoir compris et suivi cette loi de la vie, cette condition de la vérité, qui ne reste pas immobile, que la poussée moderniste et libérale, au sein du catholicisme comme du protestantisme, est sûre de l'avenu', « aussi sûre que la sève qui monte dans l'arbre, » répéterai-je avec M. Paul Sabatier, dont l'image est exacte autant que poétique; « toutes les forces lancées contre elles seront aussi inefficaces que le serait une armée envoyée contre le printemps*. »

Ce qui fit longtemps la force de l'orthodoxie, sa raison d'être et de durer, c'est que seule elle était chrétienne complètement. Les sectes qui se détachaient d'elles ne gardaient qu'un minimum de christianisme, qui pouvait se diluer jusqu'à l'incrédulité totale.

Deux puissances adverses étaient aux prises, la foi et la raison. Dans ce conflit, il devenait de plus en plus manifeste que la raison aurait finalement l'avantage, puisque déjà elle commençait à se suffire sans aide, tandis que la foi était toujours obligée de se fonder sur la raison, même pour démontrer qu'elle ne doit pas être raisonnable. Le rationalisme était donc souverain,

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