‹ L'inquiétude religieuse du temps présentChapitre 50 sur 62 · Les Modernistes, par Paul Sabatier, p · texte numérisé non relu

Les Modernistes, par Paul Sabatier, p

non seulement dans les négations des incrédules, mais dans les affirmations des croyants. C'était à qui raisonnerait le mieux. Mais le rationalisme, aussi bien religieux qu'irréligieux, est sec et infertile; si ses discours convainquent un instant Tintelligence, on ne peut jamais répondre que la victoire est sûre et durable, parce que le cœur n'est pas touché au fond.

L'œuvre de la philosophie chrétienne, depuis soixante ans et davantage, fut d'édifier la foi sur un fondement plus large que le frêle tissu de la dialectique. L'homme entier, avec tous ses besoins intellectuels, spirituels et moraux, avec toutes ses aspirations, tous ses organes, tous ses pouvoirs, toute sa nature, avec son cœur, sa conscience et son entendement réunis, non plus avec son entendement seul, fut interrogé et mis en face du problème de la vérité. On cessa d'opposer comme inconciliables les dogmes du christianisme et les réalités de la science. On ne consentit plus à séparer ces deux ordres par une sorte de cloison étanche. On comprit la nécessité vitale de les accorder; car il fallut bien reconnaître que, si Ton était incapable d'y parvenir, c'est la religion qu'on serait obligé de sacrifier en désespoir de cause, puisque ses vérités, bien plus utiles à l'âme, sont aussi, hélas! plus conjecturales et moins solidement établies.

Aujourd'hui, je vois ces choses avec assez d'évidence et je continue à voir aussi de plus en plus clairement que la religion est nécessaire aux sociétés et aux individus. Mais quand je songe à tant de chrétiens qui ne sont pas convaincus encore de cette double vérité : 4** l'avenir religieux appartient au christianisme libéral; 2° la religion doit pouvoir se conformer aux résultats acquis

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de la science dans tous les domaines, histoire, critique des textes, sciences de la nature, etc.; quand je me rappelle ce qu'il m'a fallu de temps à moi-même pour dégager nettement ces deux conclusions, je constate qu'en matière de vérité religieuse il faut probablement renoncer à l'espoir d'unir tous les esprits qui pensent, laisser chacun libre de douter, de nier ou de croire et n'accuser personne d'insincérité.

Dans mon enfance, mon éducation religieuse étant restée orthodoxe exclusivement, mon illustre oncle Adolphe Monod m'ayant inspiré, par son admirable éloquence, mon premier grand enthousiasme littéraire, je ne comprenais pas, je ne connaissais même pas le protestantisme libéral, dont il ne m'était pas permis d'aller entendre les prédicateurs, et qui, d'ailleurs, en ce temps-là, se confondait trop dans l'opinion sévère de ma famille et peut-être dans la réalité avec le rationalisme, pour que mon esprit prévenu eût pu retirer de leurs sermons aucune édification proprement chrétienne. Quand, par le simple effet de ma culture classique, je commençai à me détacher des croyances de l'orthodoxie, je persistai longtemps à penser que seule cette vieille doctrine contient le christianisme intégral, que c'est par conséquent sortir plus ou moins du christianisme que s'affranchir de l'orthodoxie tant soit peu, et plus longtemps encore je demeurai persuadé qu'on ne peut rencontrer la foi, la grande foi et la grande éloquence que chez l'orateur or//ioc/oa?e, c'est-à-dire, entièrement soumis à l'autorité de la Bible, pénétré du néant de la raison humaine et annonçant aux hommes, dé la part de Dieu, des choses qui confondent Tintelligence et le cœur.

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]Mais comme cette haute race d'ambassadeurs divins, — venant signifier au monde une doctrine et une loi qu'on doit suivre sans avoir besoin de les comprendre, — est perdue ou se perd, la conséquence log^ique de mon paradoxe était que la grande éloquence sacrée est morte avec la foi disparue, et je soutins cette thèse dans mon ouvrage de 1897 sur La grande prédication chrétienne en France : Bossuet, Adolphe Monod. Je crois toujours que cela reste vrai d'une certaine éloquence strictement biblique que Ton n'entendra plus; mais l'esprit souffle où il veut, et si la vérité religieuse demeure éternellement, pendant que ses formes se renouvellent, il est absurde de déclarer d'avance impossible qu'un prédicateur, rempli de la nouvelle foi chrétienne, l'exprime avec une éloquence nouvelle aussi et d'ordre égal à celle du passé.

Le progrès de ma critique religieuse fut simplement de découvrir que la liberté de l'esprit n'est pas moins favorable à la foi, comme à l'éloquence, que l'autorité de la lettre. N'allons pas plus loin; on se tromperait en affirmant qu'elle Test davantage : car la foi ne dépend point des méthodes, et l'on rencontre de grandes âmes et de grands croyants dans toutes les Eglises. A partir du synode de \S12 et même avant cette date, les protestants libéraux avaient eu à cœur de montrer qu'ils sont chrétiens comme les orthodoxes, qu'ils ont comme eux la piété, le zèle, la fervente prière, l'ardeur de propagande, l'activité évangélique, l'amour fraternel, l'onction. Sans doute on voit aussi parmi eux des insuffisances notoires et de graves défaillances; où n'y en a-t-il pas? Mais refuser de reconnaître qu'il y a, en fait, de bons chrétiens chez les libé-

raux et que leur façon de comprendre l'Evangile n'a théoriquement rien de contraire à la foi vivante et agissante, c'est beaucoup d'aveuglement ou bien peu de sincérité.

La foi des orthodoxes a toujours été un peu trop raisonneuse; celle des libéraux est devenue mystique dans la juste mesure et conformément à la vraie nature de la foi; mais la différence profonde consiste en ce que les premiers font une sublime violence à l'homme invité, pour avoir la paix, au sacrifice héroïque de ses propres lumières spirituelles, tandis que les seconds procurent à l'homme une harmonie de tout son être, — raison, cœur et conscience, — où il peut trouver, par une voie moins douloureuse, la paix intérieure.

Je ne pense pas que, depuis la Réformation, rien ait jamais été plus évident, aux yeux des hommes de sens et de cœur, que la justice, la sagesse, la nécessité de l'union de tous les protestants français lorsque, en 1905, la séparation des Eglises et de l'Etat fut prononcée. A Genève, on a compris immédiatement et sans débats cette évidence : comment ne Ta-t-on pas comprise à Paris, à Orléans, à Reims? Nos orthodoxes repoussèrent avec hauteur la main que leur tendaient les libéraux réunis à Montpellier. De cette faute politique énorme, de ce crime contre la relig^ion et la fraternité, ils disent que la conscience leur faisait un devoir. Avouons alors qu'une conscience sincère peut être étrangement trompeuse ! Toujours respectable sans contredit, la sincérité ne fut jamais une garantie d'intelligence; elle n'empêche ni l'aveuglement, ni l'erreur, ni l'ignorance, ni l'injustice.

Le prétendu devoir de la conscience se dresse parfois et se fige comme un ordre rig-ourement inflexible dont la raideur s'oppose à tout mouvement sincère.

C'est ce que l'on vit en 1907 quand l'assemblée de Jarnac tenta de réparer la faute inconcevable du synode d'Orléans. Il était facile au protestantisme français de se ressaisir. J'avoue que ce beau jour me parut arrivé. Un homme de science et de foi, le grand apôtre du « christianisme social, » WilfredMonod, avait trouvéla formule large qui aurait dû rallier tous les esprits droits des deux partis. Mais le geste émouvant et magnifique des pasteurs Wagner et Gounelle, tombant dans les bras l'un de l'autre, n'eut pas assez d'imitateurs. Plusieurs libéraux eux-mêmes, avertis par l'incompréhensible échec qu'ils avaient subi à Montpellier, hésitèrent cette fois à faire le généreux abandon de ce qu'il y avait d'un peu trop particulier dans leur programme, et tous les orthodoxes, inébranlablement, tinrent à la gloire de rester des bornes. Rien au monde n'est plus beau que d'avoir le courage de dire : « Je me suis trompé, j'ai mal agi, j'ai eu tort. » C'est le triomphe de la sincérité. Mais il n'y a rien de plus rare.

La sincérité religieuse dans l'éducation est une ques-

tion délicate.

Les fils d'Ernest Havet furent élevés très honnêtement dans l'athéisme par leur père, que sa piété d'éditeur de Pascal n'empêchait pas d'être incrédule avec conviction. Mais cette résolution d'exclure Dieu est une exception encore assez rare, comme l'est aussi la négation parfaitement franche et nette dont elle est

FOII.MES DIVERSES DE LA SirsCÉRlTÉ RELIGIEUSE 2 11>

rachèvemeni logique. La plupart des pères nés chrétiens laissent les mères faire ici ce qu'elles veulent et les vieux errements suivre leurs cours, parce que leur incrédulité n'est pas assez forte pour l'emporter sur l'ennui de rompre, sur la responsabilité et le risque d'instaurer une méthode nouvelle.

Un petit nombre de parents seulement appuient leur fidélité à la routine sur une raison philosophique qui ne manque pas d'intérêt. Ils disent que chaque individu doit passer à son tour par les étapes que l'humanité a traversées, donc être croyant avant de devenir philosophe, puisque cette marche est celle de la civilisation. Il y aurait, pensent-ils, quelque chose de contraire à l'ordre de la nature dans une raison prématurée qui prévaudrait avant l'âge, sans avoir fait les beaux rêves de l'imagination, sans avoir goûté la douceur de croire.

Dans une assemblée de V Union des libres penseurs et des libres croyants, où la question à l'ordre du jour était la neutralité scolaire, ce n'est pas un libre croyant, c'est un libre penseur qui s'exprimait en ces termes :

Il faut placer l'enfant successivement dans l'état de foi naïve et simple à toutes les croyances par lesquelles l'humanité a passé, le rendre sympathique à tout ce que l'humanité a pensé, vécu, aimé, et, au lieu de lui donner l'esprit négatif, critique, moqueur et dénigrant, l'habituer à sentir que dans toute conception humaine, fût-elle de l'âge barbare, il y a quelque chose de respectable, qu'il faut comprendre, par quoi il faut avoir passé avec sympathie, car sans les sympathies il n'y a pas d'intelligence.... Mais c'est tout le cycle de l'esprit humain et de la civilisation qu'il faudrait lui faire ainsi parcourir. Faites qu'il ait vécu dans la Grèce antique et qu'il ait vu la grande fête des Panathénées, qu'il ait été ému, enthou-

siasmé, sous la beauté du ciel athénien, à l'apparition radieuse de la déesse. Faites qu'il ait entrevu la grandeur de Rome et de son empire. Plus tard, il s'éprendra de la révolution religieuse qui, d'un coin perdu de l'Asie, pénétra les masses populaires. Il aura l'admiration des martyrs chrétiens; il se représentera avec eux que Jésus est ressuscité, qu'il va revenir à bref délai sur les nuées du ciel. Et il continuera à refaire le voyage qu'a fait l'humanité à travers tant de civilisations et de croyances. Ayant compris ces états d'esprit successifs, dont aucun ne lui aura paru ridicule, il sera comme le jeune élève de philosophie auquel vous faites comprendre tous les systèmes, d'Anaxagore à M. Bergson; il aura vécu, senti, pensé, agrandi la capacité de sympathie humaine par laquelle on devient un homme ^

Des considérations de ce genre ne sont point fausses; elles ont de quoi rassurer, dans une certaine mesure, la conscience du pasteur Kœnig dont j'ai rapporté un peu plus haut l'aveu découragé; mais je répète que la question est délicate. D'abord, « c'est tout le cycle de l'esprit humain et de la civilisation qu'il faudrait faire ainsi parcourir à l'enfant, » et l'entreprise est immense. En second lieu, elle est artificielle. La conviction manquera trop visiblement à l'éducateur. L'enfant ne risquet-il pas d'apercevoir bientôt un défaut de sincérité dans le défilé historique et purement objectif, qui lui sera présenté froidement, de vérités successives auxquelles il ne doit accorder qu'une adhésion provisoire?

La foi enfantine, comme la foi populaire, est naïve; elle ne comprend pas nos distinctions entre l'esprit et la lettre, entre l'idée, qui seule est vraie, et son enve-

1. Bulletin de l'Union des libres penseurs et des libres croyants, mai-juin 1910.

loppe matérielle qui ment et qui trompe si l'on ne sépare pas le fond de la forme. « Jeanne entendit des voix » : en bonne psychologie, l'Eglise catholique a raison de conserver cette alTirmation pure et simple du fait miraculeux et de la préférer à la correction laïque des manuels scolaires : « Jeanne s'imagina entendre des voix. » Naturellement les enfants croient aux choses merveilleuses, naturellement aussi ils cesseront d'y croire; laissez faire la nature, une grâce essentielle fait tristement défaut à des rationalistes précoces.

Essaierez-vous de donner à de très jeunes intelligences une idée rationnelle de Dieu? Ce qui seul convient à un certain âge, c'est l'anthropomorphisme le plus ingénu, c'est le Dieu créateur du monde, père des hommes et de chacun de nous, le Dieu juste et bon, terrible et tendre, qui voit tout et qui entend tout, que l'on craint, que Ton aime et que l'on prie. Les progrès de notre soi-disant raison feront toujours disparaître assez de cette idolâtrie plus précieuse à l'âme que toutes nos lumières, et ils n'en laisseront jamais trop.

Un petit-neveu de Stuart JMill donnait à M. Ferdinand Buisson cette délinition de Dieu : « Un grand, grand, très grand homme, » et le libre penseur se gardait bien de le contredire et de Téclairer; caria négation la plus circonspecte du seul Dieu concevable à un enfant, — qui n'est que l'humanité agrandie, — équivaudrait à supprimer dans ces jeunes tôtes « toute idée d'ordre, de loi, d'harmonie, de raison et d'esprit dans le monde, cet âge ne pouvant comprendre ce que nous entendons par le cosmos ou par Vidéal^. »

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