Ibidem
Pour transformer couramment* en idées pures des images matérielles, il faut une culture très fine, un talent longuement exercé d'abstracteur de quintessence. L'enfance n'en est pas capable par la raison qu'elle est l'enfance, c'est-à-dire, parce qu'elle n'a pas fait ses humanités et parce qu'elle est candide. L'art de voir dans les mots autre chose que ce que les mots signifient suppose une grande pratique du jeu des doubles sens, qui peut ne pas être malhonnête, mais qui est moins honnête que Thonnêteté toute simple.
Dans notre culte protestant, certains ministres, même évangéliques, continuent à réciter, sans beaucoup y croire, la vieille confession de foi dite « Symbole des apôtres. » Ils disent, pour se justifier, qu'une partie de leur auditoire croit à ce symbole littéralement, et qu'il ne faut pas la scandaliser par la suppression d'un texte consacré; que ce n'est d'ailleurs qu'un « symbole; » que les personnes instruites savent la différence de la vérité et de ses images, et que chacun estlibre d'entendre comme il veut la résurrection du corps, l'ascension au ciel, la descente aux enfers C'est ingénieux, plausible même, mais inquiétant.... Ceux qui parlent ainsi ne côtoient-ils pas le sentier scabreux des restrictions mentales et de la morale jésuitique?
Quant aux confessions de foi d'une antiquité moins sacrée, tout le monde sait qu'elles sont la cause principale de la division et l'objet même du litige entre les églises protestantes. C'est pourquoi d'habiles gens, qui sont aussi de très honnêtes gens, ont trouvé un moyen fort simple de supprimer le fâcheux effet en supprimant la cause : c'est de déclarer que toutes les confessions de foi du passé sont bonnes. « Vous parlez aujourd'hui
de reviser celle de 1872 : à quoi bon? quand vous aurez fait ce difficile travail, il faudra le recommencer dans quelques années. Ne vaut-il pas bien mieux accepter la dernière confession de foi et même, avec elle, toutes les précédentes? Si celle de La Rochelle n'était pas si long-ue, nous aurions pour elle une prédilection, malgré ses prodigieux paradoxes, comme pour le plus vénérable document de la foi calviniste et de ses héroïques batailles. Des monuments du passé : voilà ce qu'elles sont toutes, et de tous ces textes historiques nous formons le drapeau de notre Eglise, autour duquel nous nous rallions dans une fraternelle unité, nous, enfants affranchis et indépendants des mêmes pères ; mais nous interprétons ces écritures humaines, comme aussi l'Ecriture sainte, avec la liberté d'esprit des Réformateurs. »
Ce sage discours, on doit le reconnaître, est éclatant d'intelligence, de largeur et de sens pratique; il concilie admirablement l'esprit et la lettre, la liberté et l'autorité; il nous apporte la solution inestimable de toutes nos difficultés intérieures et la fin d'un conflit qui renaissait toujours; j'accorderai même que notre sincérité d'hommes modernes peut n'en être pas offusquée : seulement, je me demande si un style si nouveau n'aurait pas fait horreur aux martyrs du xvi^ siècle, à ces géants de la foi qui combattirent et qui moururent pour la vérité qu'ils nous ont léguée ?
Il est bon d'avoir passé par certains états d'esprit qui sont les étapes normales du développement intellectuel de l'homme; mais il serait très mauvais d'y demeurer.
224 l'inquiétude religieuse bu temps présent
Aujourd'hui un libre penseur resté voUairien, relisant et humant, pour tout philosophique potage, la Bible enfin expliquée, les Questions suj- les miracles, etc., donnerait presque la nausée à quiconque est un peu au courant du mouvement des idées modernes; cependant l'œuvre de ^'oltaire et des Encyclopédistes fut strictement nécessaire et indispensable pour préparer celle des critiques qui vinrent après eux.
Il faut connaître Voltaire, il faut profiter de sa besogne utile, et puis il faut la dépasser et faire mieux. Mais il y a des esprits tellement arriérés que ce serait vraiment bien dommage de leur offrir de larges synthèses auxquelles ils ne comprendraient rien du tout. Ils en sont encore à la thèse du xi^ siècle, et l'antithèse toute sèche de A^ollaire est la seule réponse qu'ils méritent.
Pie X devrait bien se mettre à ce régime pendant dix-huit mois; rien ne serait meilleur pour son éducation, pour la santé de l'Eglise et pour la paix du monde. Les philosophes du xvni® siècle ne sont pas de grands sages; mais ils sont suffisants pour combler certains abîmes énormes d'ignorance et d'inculture; à leur école, Sa Sainteté apprendrait peut-être à dire et à faire un peu moins de sottises.
Pragmatisme.
« Un arbre qui produit de mauvais fruits n'est pas bon; un arbre qui produit de bons fruits n'est pas mauvais. C'est à son fruit qu'un arbre se fait connaître. »
Sermon sur la montagne.
Je ne pense pas qu'il y aitplusieurs questions; je crois toujours qu'il n'y en a qu'une : que faut-il que je fasse pour être sauvé?
Au fond, c'est Tunique souci des altruistes, des philanthropes, des socialistes, des chrétiens sociaux, des fondateurs d'œuvres, de bourses, de sanatoriums, d'institutions charitables, de villégiatures pour les enfants pauvres et de tous les grands et petits g^uérisseurs delà misère publique ou privée. Etre heureux, a dit Pascal, est le motif de « toutes les actions de tous les hommes sans exception, » la raison qui fait que les uns vont à la guerre et que les autres n'y vont pas; c'est la même fin que tout le monde cherche, « jusqu'à ceux qui vont se pendre. »
Reconnaissons avec simplicité cette loi de la nature humaine et dispensons-nous sans vergogne de l'indignation généreuse qu'une mauvaise philosophie feint d'éprouver devant « l'égoïsme » d'un sentiment aussi nécessaire à l'homme que l'amour profond de son moi.
On agite sans terme la question de savoir si la morale dépend d'un autre principe et d'une autre fin qu'ellemême, si elle a ou n'a pas un fondement métaphysique et religieux, et Ton répète sur ce sujet inépuisable quelques vérités et beaucoup de sottises. Retenons seulement la réflexion si judicieuse de Prévost-Paradol. Ce moraliste définit excellemment la vertu « le sacrifice d'un intérêt immédiat et passager à l'intérêt supérieur et durable de l'être moral qui est en nous, » et il écrit avec une raison parfaite :
Il y a une façon basse et étroite de s'aimer qu'on appelle le vice, et une façon intelligente, courageuse et presque divine de s'aimer qui s'appelle la vertu, et voilà la double source de toutes les actions humaines. Quant à cesser de s'aimer soi-même de l'une ou de l'autre façon, quant à cesser de chercher son bien en ce monde ou son salut dans l'autre, on ne peut l'exiger de l'homme sans renverser d'abord non seulement les fondements de fâme humaine, mais l'ordre général de la nature qui a fait de l'amour de soi, c'est-à-dire du besoin d'être et de durer, le principe même de la conservation et du mouvement de l'univers*.
C'est la sagesse même et c'est l'évidence. Nous nous aimons nous-mêmes plus que tout au monde, je veux dire plus que les personnes et que les choses que nous aimons au point de pouvoir nous sacrifier pour elles^ mais, au fond, dans notre intérêt. Seulement, il arrive, pour notre honneur, que nous oublions, que nous ignorons ce motif intéressé, lequel ne se découvre qu'à la critique exercée du moraliste ou du psychologue» L'homme vraiment vertueux pense peu ou plutôt ne pense point du tout qu'en dernière analyse c'est lui qu'il