‹ L'inquiétude religieuse du temps présentChapitre 54 sur 62 · La démission de la morale · texte numérisé non relu

La démission de la morale

l'espoir d'un salaire ou de la crainte d'une punition ; mais non pas si l'on croit pouvoir l'isoler de tout appui métaphysique ou religieux. Peut-être n'est-il pas aussi contradictoira qu'il le semble d'affirmer à la fois l'existence nécessaire d'un Dieu finalement juste et d'instituer une morale entièrement indépendante de la considération de cette justice finale, puisque Kant lui-même, le g-rand théoricien du devoir, l'apôtre de (( l'impératif catégorique^ » c'est-à-dire inconditionné et absolu, reconnaissait que les lois morales seraient de vaines chimères sans une vie future.

On fausse par l'exagération des idées justes, on confond des idées distinctes ou différentes, en toute sorte de questions et surtout dans celles qui intéressent passionnément les hommes parce qu'elles sont vitales.

L'incertitude de la sanction, en premier lieu, enlève — au moins jusqu'à un certain point — le caractère d'un calcul et d'un marché à la résolution morale que la créature d'un jour prend au seuil de la mort prochaine et devant l'infini. Est-ce donc la même chose de dire à Dieu : « Voici ton créancier, qui compte bien que tu lui paieras ta dette, » ou : « Voici ton enfant, qui espère en toi? » Au temps où la foi était entière et naïve, l'insolente assurance du créancier a pu être l'attitude ordinaire des croyants; mais les libres-penseurs, qui affectent aujourd'hui une noble indignation devant la religion et la moi*ale « intéressées » des chrétiens, oublient trop qu'à la certitude d'autrefois Vespérance d'abord s'est substituée, et puis à l'espérance, hélas! un doute grandissant.

Certaines analogies peuvent nous aidera comprendre comment l'intérêt, — que seule une très subtile analyse

découvre au fond de toutes nos actions comme leur mobile caché, — se dérobe et disparaît dans un tel recul d'inconscience qu'il serait presque toujours injuste d'incriminer un sentiment aussi profondément ignoré de l'honnête homme qui subit son empire.

De ce fait psychologique voici, pour commencer, une assez bonne illustration que le philosophe Ribot a trouvée... dans l'avarice. Originairement on n'aime pas l'argent pourlui-même.Onl'aime pour les jouissances qu'il procure. Mais l'amour motivé de l'argent finit par devenir un amour sans motif, et alors « l'argent est aimé pour lui-même. De même, la vertu est bonne primitivement parce qu'elle tend à produire le bonheur. Par suite il se forme dans la pensée une association indissoluble entre la vertu et le bonheur; puis, par la force de l'habitude, nous en venons à pratiquer le devoir pour luimême, sans préoccupation du bonheur qu'il procure et même au prix du sacrifice conscient et délibéré du bonheur ^ »

Un autre exemple, meilleur peut-être, de cette évolution morale, se tire de l'ordre littéraire et m'apparaît dans le soin passionné de la forme et du style. Ce soin a très probablement sa toute première origine dans une considération intéressée, celle du profit qu'on trouve à écrire bien, depuis l'utilité commerciale de plaire au public qui achète et qui lit jusqu'à la gloire présente et future qu'on espère. Mais faisons une supposition, hélas! trop vraisemblable, puisque c'est la commune histoire de presque tous ceux qui écrivent : vos ouvrages ne se lisent pas, ne se vendent pas; les

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