‹ L'inquiétude religieuse du temps présentChapitre 55 sur 62 · Th. Ribot. Psychologie anglaise · texte numérisé non relu

Th. Ribot. Psychologie anglaise

PRAGMATIS3IE 231

éditeurs désormais les refusent tous, jusqu'aux livres que vous leur olFrez d'imprimer à vos frais, et soldent chez les bouquinistes les dépôts encombrants des volumes tachés et jaunis qu'ils hospitalisaient depuis plusieurs années : cesserez-vous d'écrire pour cela et cesserez-vous de bien écrire? Oui, si vous n'avez jamais été qu'un marchand de copie; non, si vous êtes un écrivain. Comme le vrai mystique qui aime Dieu, même méchant, même injuste, sans espoir, sans rien recevoir ni attendre en échange et dût-il être éternellement damné, — selon la dectrine du ^jzzr amour, — ainsi l'écrivain, même sans public et quand tout lui démontre qu'il n'en aura jamais, ni durant sa vie ni après sa mort, demeure fidèle au culte du style et l'adore dans son tombeau.

Voilà, ou je me trompe fort, l'amour pur, dans toute la pureté de son idée! Et, en fait, n'apparaît-il pas à tous les yeux que des écrivains ont eu cet amour désintéressé du style, des justes cet amour désintéressé du bien, des chrétiens cet amour désintéressé de Dieu? Oui, il c( apparaît, » il semble; mais, en réalité, cela est-il, cela fut-il jamais? Les chers et rares amis qui m'ont donné cette joie de lire avec un soin curieux mes deux séries d'études sur les Réputations littéraires^ savent que, pour ce qui est des artistes littéraires, j'ai toujours refusé de croire à leur désintéressement absolu. En dépit de certaines apparences et contre toutes les dénégations, ma thèse est demeurée invariablement qu'en règle à peu près universelle les écrivains dig-nes

1. Des réputations lUtéraires. Essais de morale et d'histoire, Première série, 1893; deuxième série. 1901.

de ce nom qui affectent d'être indifférents au succès de leurs œuvres sont d'impudents menteurs, et que Télite bien rare qui est de bonne foi sur cet article connaît mal ses propres sentiments et les a très superficiellement analysés. Tout éloge humain, s'il est sincère, fait plaisir; s'il vient d'une personne très intelligente, ravit; s'il procède d'un juge autorisé, est la suprême récompense.

Le niera-t-on encore, sous prétexte qu'on voit des artistes, littéraires ou autres, se faire un tel idéal du beau que le succès de leurs ouvrages, bien loin de les enchanter toujours, les écœure parfois et les irrite, en jetant dans leur esprit un doute inquiétant sur la valeur de ce qui est jugé bon par une esthétique qu'ils méprisent? Oui, la fierté du grand artiste peut aller jusquelà ; mais gardez-vous de croire qu'il soit insociable au point de préférer à tous les suffrages humains le sien tout seul et de s'en contenter absolument. Il espère que son propre jugement sur la valeur comparative de ses œuvres, s'il n'est pas celui de la génération présente, deviendra (ce qui vaut infiniment mieux) le jugement de l'avenir. // espère toujours^ et quand il paraît espérer moins, c'est alors qu'il espère le plus : car ce n'est pas seulement le succès du jour et de la mode, c'est le grand succès de demain et d'après-demain qu'anticipe son ambition d'artiste, c'est la gloire.

Vraiment, la doctrine du « pur amour » mérite-t-elle la critique sérieuse dont on a quelquefois honoré cette folie, qui n'est point un sentiment d'homme jouissant de sa santé et de sa raison, mais l'extravagance bizarre d'un cerveau détraqué ? Il faut bien avouer que l'amour de Dieu en général, hors du christianisme surtout, est

PHAGMATISME 23 3

assez difFicile à comprendre. Pourquoi rhomnie aimerait-il Dieu? Parce que Dieu lui a donné l'existence? C'est un non-sens. On ne sent la privation que des biens qu'on connaît; comment le fait de ne point exister pourrait-il être une disgrâce? On ne se plaint pas de n'être point né, mais on peut souffrir, et très cruellement, d'avoir reçu le don de la vie. Si vous aimez Dieu parce que votre vie est heureuse, cette reconnaissance devient, il est vrai, concevable ; elle semble, à première vue, partir d'un bon naturel; mais un peu de réflexion la fait jug-er égoïste, inique et inhumaine, réduisant à un caprice la justice de Dieu, qu'elle change en faveur et en partialité, oublieuse du prochain, de l'amour que nous lui devons et de l'immense pitié qu'il convient d'avoir pour les misérables qui peuplent la terre.

Jetez les yeux sur l'ensemble de la condition humaine; embrassez d'un coup d'œil toute l'histoire, toute la société, tous les siècles, toutes les destinées : la masse et l'immense variété des maux sous lesquels gémit l'humanité est pour l'homme un problème désespérant ; et si l'on en saisissait à la fois tous les détails, et si l'on ressentait à la fois toute la pitié que toutes ces infortunes réclament, je pense qu'on en mourrait*.

Qui parle ainsi? Ce n'est pas un révolté, c'est un fidèle, un enfant de Dieu, un g-rand chrétien, c'est Vinet lui-même : car on a beau être croyant et accepter la seule raison au monde qu'il puisse y avoir d'aimer Dieu, — le salut qu'il nous offre en Jésus-Christ, — la

1. Vinet. Nouvelles études évangéliques, pages o2 de l'édition de 1851. — Voyez aussi page 136 du présent volume et page 88.

234 l/lNQUIÉTL'DE RFXIGIEUSE DU TEMPS PRÉSRNT

foi laisse, dressées devant le cœur de l'homme, dans toute leur horreur, les questions insolubles de la théodicée et nen donne aucune explication.

Pourquoi le mal? pourquoi la souffrance? et pourquoi l'injustice? « Au silence éternel de la Divinité » la seule réponse qui convienne est le mépris du juste. Plus moral que son Dieu, Thomme ne laissera pas la vertu s'effondrer en lui parce que Dieu lui paraît injuste, et c'est dans l'injustice divine elle-même, selon le paradoxe sublime de Maeterlinck^, que la vertu humaine aura son fondement inébranlable; fièrement, l'homme désormais ne prendra qu'en lui seul l'idée du bien dont ni la nature, ni son créateur ne lui offrent l'exemple. Mais aimer un Dieu qui vaut moins que lui! c'est un tel comble d'absurdité que manifestement la doctrine du pur amour puise dans cet excès même, comme un malade dans sa fièvre, l'exaltation qui la soutient et lui donne un semblant de vie

Qu'allais-je dire? l'absence de tout élément raisonnable, de tout motif intelligible, qui caractérise l'amour pur, ne serait-ce pas justement ce qui en fait la vertu étrang^e? Dans l'ordre divin, comme dans l'ordre humain, celui-là seul n'est-il pas vraiment amoureux qui ne raisonne pas son amour et qui aime en dépit des objections de la raison? La force du mysticisme réside en ce qu'il a d'irrationnel, car c'est par là qu'il est insaisissable aux prises de la critique. Qui raisonne mal reste justiciable du raisonnement; seul, celui qui ne raisonne même pas échappe à la. logique qui croit le réfuter. L'affirmation sans preuve est plus catégorique

Page 1