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La sagesse et la destinée, lxxii

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que raffîrmation qui se prouve et par conséquent se subordonne à la tâche plus ou moins ardue de convaincre d'abord et d'éclairer l'esprit. Ce n'est pas l'adhésion de l'intelligence à une vérité supérieurement démontrée, c'est la foi immédiate et toute simple, c'est la foi du cœur qui nous sauve. Si on a le bonheur et le mérite d'être honnête homme, non seulement il n'est point nécessaire de savoir pourquoi on est bon, mais il est périlleux de se le demander, puisque chercher des motifs et des fondements à la vertu, c'est mettre la vertu en question et en doute. Raisonner sa foi est la tentation naturelle de tout croyant qui pense, et c'est ainsi qu'on la ruine. Caria grande illusion de l'intellectualisme est de s'imaginer que ce qui était inconscient se fortifiera davantage en prenant conscience de luimême, tandis que l'analyse, la connaissance, la clarté risquent fort, au contraire, de devenir une cause de faiblesse. « Moins on sait pourquoi l'on fait le bien,

plus est pur le bien que l'on fait Demandez à des

justes pourquoi ils sont justes : celui qui pourra le moins vous répondre sera le juste le plus parfait. »

Cette vérité peu banale permet à ceux qui la sentent profondément de soutenir, avec beaucoup d'apparence, que la morale n'est jamais plus solide que lorsqu'elle n'est fondée que sur elle-même au lieu d'être rattachée à un principe transcendant qui fasse dépendre la pratique du bien d'une raison métaphysique ou religieuse.

La preuve, nous dit-on très plausiblement, qu'il est possible de faire le bien sans y songer, sans en considérer la raison^ la fin ni la cause, c'est que cette vertu non

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seulement désintéressée, mais inconsciente, existe, c'est qu'elle a toujours existé. Les païens de la cité grecque ou romaine savaient être vertueux jusqu'au sacrifice de leur vie sans avoir d'autre culte que celui de la cité terrestre pour laquelle ils se sacrifiaient. D'instinct ils pratiquaient la morale dont Voltaire a donné la règle sublime un jour où, par hasard, sa pensée, il faut l'avouer, fut supérieure à celle de Pascal :

Dût notre existence ne durer qu'un seul jour, il faudrait être vertueux.... Les anciens Juifs, des sectes de philosophes croyaient l'âme matérielle et mortelle, et c'étaient de fort honnêtes gens.... On dit à un soldat pour l'encourager : songe que tu es du régiment de Champagne; on devrait dire à chaque individu : souviens-toi de ta dignité d'homme*.

Dans une séance exceptionnellement intéressante de la Société française de philosophie {^1 février 1908 — bulletin d'avril) consacrée à l'étude de la crise morale contemporaine et à la discussion du livre de M. Paul Bureau sur ce sujet, le philosophe Rauh, qu'enleva peu après une mort prématurée, soutenait que la crise actuelle est née non point du manque d'une doctrine qui fonde la morale (nous n'en avons que trop, au contraire), mais c/zz besoin qiion s'imagine à tort avoir de la fonder. Notre excès de culture et de réflexion a créé ce besoin factice. On ne le rencontre pas dans les milieux et chez les individus qui sont restés plus près de la nature. Le militant du prolétariat, rempli d'une énergie enthousiaste et sombre, ne se demande pas quel est

1. Cité par M. Edme Champion dans ses Eludes critiques sur Voltaire, p. 201, 205.

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le sens de la vie ni quel lien rattache sa frêle personne au système cosmique. « Sa foi sociale lui suffit, il va à la grève comme le soldat au feu. » L'horizon de cette morale professionnelle est extrêmement bas et borné, convenons-en, puisqu'il ne laisse pas entrevoir le moindre coin du ciel; mais il y a, dans ce terre à terre môme, la solidité d'abord de tout ce qui est positif, et puis une espèce de sublimité. Un ouvrier belge mourant demandait « combien la Coopérative avait cuit de pains dans la journée, » et ce fut sa dernière parole et sa suprême pensée. N'est-ce pas sublime?

Dans la même séance, à cette frappante observation de M. Rauh, le philosophe Belot ajoutait que c'est un bien dangereux détour de fonder la morale sur une croyance religieuse et, par suite, de lier son sort à celui d'une hypothèse si exposée aux coups de la critique. Qu'entend-on par « fonder la morale? » Gela veut dire : lui trouver son principe hors d'elle, l'établir sur autre chose qu'elle-même, la motiver par une raison extérieure, indirecte, accessoire; mais dans Tordre esthétique et littéraire, dans l'ordre scientifique, dans tous les arts, tous les métiers, toutes les études, toutes les recherches, bref, en toutg-enre d'activité, cette méthode est très mauvaise : par quelle exception serait-elle bonne en morale? Toujours et partout, l'homme qui fait le mieux son ouvrage est celui qui s'y intéresse directement, sans exciter son zèle par des considérations « latérales. » L'artiste, le savant auquel l'or à gagner ou l'applaudissement du public est un aiguillon nécessaire pour que son génie se déploie, se trouve dans une disposition d'esprit nettement défavorable à la production d'un libre et vivant chef-d'œuvre ou à la dé-

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couverte d'une nouveauté vraiment grande et originale. L'humble travailleur, lui aussi, qui fait consciencieusement sa besogne, s'inquiète peu et n'a pas besoin, pour soutenir ou ranimer son énergie, de savoir qu'il collabore à l'œuvre universelle et qu'il remplit son rôle dans le plan de la création : il travaille, donne sa vie, s'oublie lui-même pour un cercle restreint de coopérateurs, pour un objet circonscrit et limité.

En conséquence, M. Belot nie, comme M. Rauh, la nécessité d'un système « qui relie la morale à une somme théologique ou à une expérience mystique. » La crise actuelle, concluait-il il y a trois ans, tient, au contraire, en grande partie à l'éducation morale si périlleusement fondée sur des doctrines transcendantes, qu'on a l'imprudente obstination de vouloir restituer ou maintenir.

Et dans une séance deVUniondes libres penseurs et des libres croyants (bulletin de décembre 1908), le même philosophe disait encore :

Le motif moral proprement moral est celui qui est directement tiré de la chose à faire. Nous aurions une médiocre estime pour l'homme qui viendrait nous dire : l'honneur d'autrui, le bien d'autrui, la liberté d'autrui n'ont pour moi aucune valeur intrinsèque et je n'y prends aucun intérêt, mais je m'engage à les respecter par respect pour ma dignité ou par amour de Dieu. Nous aurions en cet homme une bien médiocre confiance, et nous ne le choisirions ni comme ami, ni comme administrateur, ni comme comptable. Personne n'accepterait d'épouser celui ou celle qui ne lui donnerait que des gages aussi indirects de sa fidélité. Au reste, il est bien connu qu'on ne fait bien et surtout avec constance que ce à quoi l'on s'intéresse.

D'accord avec ces deux théoriciens éminenls de la morale indépendante oulaïque, je suis obligé de reconnaître que la pratique instînclive du bien, si elle pouvait se g'énéraliser, serait plus sage que toute la sagesse de la philosophie religieuse.

Malheureusement, le monde est trop vieux; la vertu à Tétat d'instinct pur n'a fait école en aucun temps, et aujourd'hui moins que jamais; elle ne s'enseigne pas; elle existe, c'est incontestable; on en rencontre de beaux exemples, on ne saurait en donner des leçons utiles. Telle, en littérature, l'antique naïveté, qu'on admire à l'occasion comme une fleur rare et de très grand prix, quand elle refleurit par hasard, mais qui ne se cultive point. Dans l'ordre moral, comme dans l'ordre esthétique, les temps sont passés pour toujours de l'inconscience heureuse; la critique a tout envahi. Il n'est rien désormais que notre trop grande science ne mette en question, et la morale comme le reste. La vertu commence par demander certains sacrifices, qui cessent, il est vrai, d'être pénibles, quand on s'en est fait une habitude, mais qui, d'abord, coûtent plus ou moins; or, il est absolument légitime que l'individu qui réfléchit cherche à savoir pour qui et pour quoi il fait ces sacrifices : est-ce pour un Dieu qui peut-être n'existe pas? est-ce pour une société sans justice et sans valeur morale qui, très probablement, exploite l'individu et se moque de lui? Quand on se pose dépareilles questions, — et il est inévitable qu'un homme intelligent et cultivé se les pose, — elles vous obsèdent, il faut y répondre.

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« Je veux bien me dévouer, écrivait naguère avec autant de raison que d'éloquence un pasteur protestant^; mais, quand j'aurai donné ma vie, je veux être sûr que ce soit pour quelqu'un ou pour quelque chose de réel, que ce ne sera pas simplement une vie perdue. Je ne demande rien pour moi, je ne prête pas ma vie, je la donne; mais je n'entends pas la jeter au gouffre, j'entends la donner en vue d'une réalité durable.... »

Parce que l'être pensant qui se dévoue au bien cherche dans l'ordre métaphysique ou religieux une raison transcendante de son dévouement, et parce que la morale et la religion sont deux choses, le juste à qui ridée de Dieu paraît nécessaire est assimilé par nos philosophes au savant, à l'artiste qui, pour faire son œuvre, aurait besoin de la considération extérieure du gain ou du succès : assimilation étrangement inexacte ! L'ambition de l'or à gagner ou du public à séduire est tellement différente de celle du beau, de celle du vrai, que ces deux cultes, — l'un humain, l'autre divin, — peuvent s'opposer l'un à Tautre, se contrarier, s'exclure, se nuire mortellement.... Au contraire, tous ceux qui associent Tidée du bien à celle de Dieu croient à leur identité essentielle : le bien, c'est la pensée de Dieu, c'est l'idéal divin; Dieu, c'est l'idée du bien vivante et personnifiée.

Avouons très franchement d'ailleurs que, si l'on ne peut pas nier l'identité essentielle du bien et de Dieu en métaphysique, il est trop possible de nier celle de la morale et de la religion dans l'histoire.

1. Problèmes de la libre pensée, par A.-N. Bertrand, pasteur, 1910.

La morale laïque est née en Grèce, avec Euripide et Socrate, de la protestation des poètes et des philosophes contre les impiétés et les absurdités des fables reli- <;ieuses^ La religion est antérieure historiquement à la morale; elle a d'abord /b/jc/e celle-ci, mais sur des fondements si ruineux et si immoraux que la morale n'est devenue morale qu'en se séparant de la religion. Si toujours et partout des divinités concrètes ont paru encore plus nécessaires à l'humanité que des vérités spirituelles, l'homme a en même temps senti le besoin de moraliser ses dieux de plus en plus. La prédication des prophètes d'Israël commença l'évolution des dogmes; elle ne détruisit point l'ancienne religion juive, elle en conserva la substance, mais elle en épura le matérialisme grossier. Aujourd'hui l'apologétique a dû renoncer aux preuves objectives du christianisme tirées des miracles et des prophéties; c'est dans l'harmonie de la conscience et de la religion, c'est-à-dire dans la preuve morale, que réside uniquement sa force. Et de tous ces faits, — les leçons de Socrate, le prophétisme, la victoire de l'esprit sur la lettre, — il résulte avec évidence que les rôles sont renversés, qu'après avoir été la suivante de la religion, c'est la morale qui contrôle et qui juge la religion sa sœur aînée; mais cela ne veut pas dire qu'elle ait rompu avec elle, ni qu'on doive désirer ou prévoir une rupture entre deux proches parentes si étroitement unies qu'elles ont bien pu se quereller un peu quelquefois, mais qu'elles ne se passeront jamais l'une de l'autre.

1. Voyez notre chapitre premier, L'inquiétude religieuse d'Euripide.

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Telles sont l'intimité de leur union et la réciprocité de leur influence, qu'on ne saurait décider la question de savoir laquelle des deux doit le plus à l'autre. Les hommes soi-disant irréligieux — ou « a-relig-ieux » — qui prétendent que la morale se suffit oublient à quel point il est impossible de faire table rase des sentiments et des idées qui sont l'héritage de vingt siècles. Le comble de l'ignorance de soi-même serait de croire que nous sommes dé notre pensée la source originale : ne savons-nous pas qu'elle est acquise par deux mille ans d'expérience, que des courants en nombre infini la composent, et que l'idée la plus neuve ne fait que continuer (quand elle ne rabâche pas simplement la même chose) celle de tous les êtres pensants qui nous ont précédés?

11 n'est nullement absurde, écrit M. Boutroux*, de voir dans nos idées de justice, de devoir, de dignité, de droiture, d'altruisme, de solidarité, d'humanité, de soumission aux lois de l'univers, une simple transposition des commandements des religions touchant l'obéissance à Dieu, la protection des faibles, le soulagement des misères, la charité, le salut, les destinées supra-individuelles de la personne humaine.

Ce n'est pas de la tolérance seulement, — espèce de pitié dédaigneuse qu'on accorde à Terreur, — c'est de la reconnaissance et du respect que la morale prétendue « laïque » aurait pour la religion si elle considérait la grandeur de sa dette. i\Jais elle traite aujourd'hui sa créancière comme « ces enfants drus et forts du bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice. » Renan,

1. Morale et Religion, dans la Revue des Deux-Mondes et dans Foi et Vie du lo sepLembre 1910.

cité et suivi par M. Boulroux, maintenait, avec une conviction tirée de sa science historique, que la conscience dite morale, celle d'un devoir, d'une destinée, d'une responsabilité, est une donnée religieuse dans ses orig-ines, que la morale doit tout ce qu'elle a d'efficace au principe religieux qui en fait le fond. Ce grand sceptique aimait à répéter que les vertus des siècles sans foi sont le résidu laissé par les siècles de foi.

On s'étonne de la longue action que continuent d'exercer des croyances qu'on tenait pour abandonnées : c'est peut-être qu'elles ne sont pas si abandonnées; c'est surtout parce que les sentiments individuels et collectifs qui s'attachent aux formes religieuses et aux chers souvenirs que la religion laisse dans les imaginations et dans les âmes ont la vie bien plus dure que les plus solides idées de la raison. L'argument contre la nécessité d'une morale religieuse, tiré de ce fait incontestable que beaucoup d'athées sont d'honnêtes gens, n'a pas la foi-ce décisive qu'on lui attribue, parce qu'il est impossible d'isoler l'athéisme et sa vertu propre de tout l'héritage chrétien qui influence l'honnête homme à son insu; l'expérience est trop courte, elle n'est pas faite encore, elle ne pourrait devenir concluante qu'après une longue suite de générations. Certaines vertus que nous regardons comme laïques sont dans la logique du christianisme, non point dans celle de l'athéisme, bien que des athées puissent en être richement pourvus, tandis que trop souvent les chrétiens en manquent à leur honte. On croit triompher en montrant, avec M. Payot, par mille évidences historiques ou de tous les jours, qu'il n'y a point de relation de cause à effet entre la religion et la moralité : oui,

cela parait d'abord évident; mais ce n'est qu'une apparence toute superficielle*. En règle très générale, — j'accorde qu'elle n'est pas universelle, — il faut constater, avec jNI. Bureau, que les incroyants « qui ont une vie morale vraiment active et agissante » gardent, tout au fond d'eux-mêmes, un sentiment religieux persistant, dont ils se défendent comme de beaux diables et qu'ils pouvaient croire aboli.

Quand ils se sentent forcés de reconnaître cette survivance, ils disent, pour l'expliquer, que l'autorité sacrée dont la loi morale paraît revêtue est un reste d'antique superstition hérité de tous les ancêtres qui ont si déplorablement prolongé la tradition de l'erreur religieuse; ils ajoutent qu'aujourd'hui le premier soin de l'homme éclairé doit être de se débarrasser enfin de ce prétendu « impératif catégorique, » où Kant entrevoyait encore un caractère divin, mais qui cesse d'être catégorique quand on en a bien vu l'origine tout historique et tout humaine. L'idéal moral, concluent-ils, n'est point une idée absolue et rationnelle; c'est un fait social, c'est-à-dire changeant, divers et relatif, que l'histoire constate et que la simple philosophie de l'expérience étudie comme toutes les autres réalités concrètes. La science des mœurs remplace désormais l'ancienne morale avec son catéchisme de devoirs transcendants. Il n'y a pas d'autre obligation que celle que nous imposent les conditions d'existence et de conservation de la société dont nous sommes membres. La morale, autrefois sœur cadette de la religion, puis

1. A^oir dans Foi et Vie du 1" mai 1910 l'arlicle de M. Paul Douiiiergue.

son égale dans le partage d'une souveraineté mystique, a perdu de nouveau son prestigieux empire et n'est qu'une branche de la sociologie. — Telle est la doctrine

à la mode.

Je ne pense pas que l'histoire entière de la philosophie présente un chapitre plus médiocre et plus faible que celui de la morale dite « sociologique. » Ses théoriciens eux-mêmes ou ceux qu'on croirait devoir être ses amis et ses partisans ont conscience de cette pauvreté et soutiennent sans conviction un système devenu caduc avant d'avoir commencé à vivre.

Il est tout à fait utopique, écrit Herbert Spencer, d'espérer que la moyenne de l'humanité pourra être mue par la considération de l'intérêt social.... Croire que la constitution d'un système de morale naturelle suffît pour obtenir le contrôle de la volonté sur elle-même est une illusion que l'étude de la nature humaine et de la conduite des hommes ne tarde pas à détruire i.

Ainsi s'exprime le célèbre auteur de V Introduction à la science sociale. S'il faut en croire l'auteur des Béflexions sur la violence, notre grand professeur de sociologie à la Sorbonne, M. Durkheim, disait aussi, le 11 février 1906, dans une séance de la Société française de philosophie, qu'on ne saurait supprimer le sacré dans le moral, et que ce qui caractérise le « sacré » est d'être incommensurable avec les autres valeurs humaines; il reconnaissait que ses recherches

1. Facts and Comments. Cité par M. Ernest Chazel dans Foi et Vie du 1" avril 1903.

sociologiques l'amenaient à des conclusions très voisines de celles de Kant ; il avouait enfin que les morales utilitaires ont méconnu le grave problème du devoir et de l'obligation ^

Recueillons encore un aveu bien significatif qui, le 27 février 1910, dans une réunion de la Société des lihres-penseurs et des libres croyants, tomba de la bouche de M. Maurice Vernes, professeur à l'Ecole des Hautes Etudes, un peu moins « libre croyant » que « libre-penseur, » critique en tous cas très indépendant et très affranchi :

La morale n'est-clle pas évidente par elle-même, tandis que, de l'auteur de la loi morale, on peut discuter? Eh bien! l'épreuve (de leur séparation) n'a pas été favorable. Lorsque la morale s'est trouvée isolée, débarrassée de ce qui l'attache à un point initial pour la faire aboutir à un point final, il a paru à beaucoup qu'elle était en Vair, en sorte que plusieurs de ceux — dont j'étais un peu, je l'avoue, — qui se rangeaient plutôt à cette idée, doutent maintenant de sa solidité Nous sommes dans une situation très grave. C'est la loi du moindre effort qui triomphe. Il semble qu'il y ait une double faillite, celle de la morale théorique et de la morale pratique à la fois.

Il est tellement absurde de confondre les mœurs et la morale, c'est-à-dire la conduite des hommes avec ce qui s'oppose à elle pour la cori'iger, le fait avec la règle, la réalité avec la A'érité, ce qui est avec ce qui devrait être, l'aveug-le et débile nature avec la sagesse révélée ou la raison stoïque, et vraiment le vice avec la vertu, — cela, dis-je, est si absurde qu'on est bien bon de

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