Georges SoreL Réflexions sur la violence, p. 29G
faire sérieusement la réfutation d'une pareille doctrine! Ses conséquences ridicules suffisent pour montrer que le devoir n'est rien s'il n'a pas une ori<;ine et une fin transcendantes. Que penser d'une morale qui, n'ayant point d'idéal supérieur, ne condamne rien, conserve les abus parce qu'ils existent et ne pourrait abolir ni l'esclavage ni aucune grande iniquité ^
La mode est-elle sacrée? Les obligations de la civilité puérile et honnête sont-elles sacrées? Non, sans doute. Eh bien! la morale n'est pas plus respectable que la mode et que les usages du^ monde, si elle n'est que la coutume. Quelle dilFérence non seulement de dignité, mais de nature, peut-on même distinguer ici? On a vu des esprits libres s'affranchir des liens de la mode et ^des usages mondains sans autre inconvénient que celui de passer pour des « originaux » : c'est le seul reproche, c'est tout le blâme que les délinquants de la morale sociale encourraient aussi et mériteraient^ si certains manquements plus nuisibles à la société, — tels que le vol et l'assassinat, — ne forçaient pas les juges d'envoyer ces excentriques en prison, aux galères ou à la guillotine.
1. Un philosophe qui n'est pas suspect de comj laisance pour la morale relig^ieuse, ni même pour la morale kantienne, Frédéric Nietzsche, a éci'it : « Il me paraît de plus en plus certain que le philosophe, en sa qualité d homme de demain et d'aprèsdemain, s'est toujours trouvé et a dû se trouver en contradiction avec son époque : son ennemi fut constamment l'idéal d'aujourd'hui.... Tous ces promoteurs extraordinaires de l'homme ont senti qu'ils devaient être la mauvaise conscience de leur époque et ont porté le couteau vivisecteur à la gorge précisément de ses vertus. » Pages choisies de I\ietzsc}ie,p.'6z)9. On m'excusera de ne pouvoir fournir une référence plus précise.
*24S i/iNOi II' n ni: uii.io.iFrsi: i>r tkmps ria:sKM-
11 V a toute la ilistanoo ilo riiiilni entre ri4>lii;ation inlèrioure île la oonsoienee et la oonlrainte exlérieure des loi^5, lie la ooiilunie ou de la nioile.
l.a oonlrainte soeiale, eerit aveo forée le ^rand l'atiiv luiUste llamelin, a pu être le premier symbole de Toblii^ation, ui\ stimulant et un degré nêeessiuix^s pour que Ihumanilé s'élevât à Vidée d"obliij:ation. Quant î» être
l'obligation même, e'est autre ehose Elle n'est pas
l'obligation, parée qu'elle est arbitmire. lue bumanilé assez développée reeonnait la forée tle la eontrainte soeiale. eompte avee elle, mais n'en est pas ilupe. Pour identifier la eontrainte soeiale avec l'obligation, il faudrait faire une bypothèse énorme dont les sociologues se g^\i\lent à jviste titiv. Il faudrait supposer qu'une société
ne se trompe jamais sur son bien L'infaillibilité dos
sociétés sur le bien appellerait aussitôt leur infaillibilité sur le \ rai. Ici la chute dans l'absurde serait manifeste — I^i contrainte sociale peut ivcéler des prescriptions qui, bien examinées, seront re«;ues pour obligatoires; mais elle en implique d'autres que la critique de la raison condamnenx. comme de simples préjugi^'s ^ la mode.... Tous les impératifs sociaux sont sujets à la discussion et i\ la crititjue*.
Reconnaissons ici de bonne foi, — mais sans que cet aveu ôte rien à la l'oroe de rargunienlalion, — que le philosophe llamelin. rationaliste pur, n'entendait point liMYailler pour la religion en dénionlranl si bien l'insurtîsance morale de la science vies maurs. Au contraire, il adresse le même reproche à la morale vv ihèologique, » comme il l'appelle. auliHM'nent dit ivligieuse, qu'à la morale sociologique : cekii vrélre un coiumaîulement externe, une contrainte subie, non une libre adhésion de la raison.
p. 416 à 4iO.
l'UAd.MAIlS.MK 249
La ci-ili([ue (ju'il l'ail ' de l'impi-ralir rcli^itMix suppose une conlradii'lion p(>ssil)Ic> de la iclij^ioii e( de la nioi.de, ([u'il faut loyalement admetlre en tliéoi'ie et (pii lui, en ell'el, une Irisle ivalilé hisloricpie. l/lusloire sninU' ne raeonle-l-elle pas d*e\éerai)Ii's eniauh's (pii oui été ordonnées [)ar Dieu? Aujoui-d'iiui encore, le fanalisnu"! est-il ilone éteint assez, délinitivenienl dans les pays calii«)Ii(pies pour (pi'une nouvelle Sainl-narllirlcnn- de proleslanls ou de juils, ('(unniandée au nom de la relif^ion par TM^Iise el perpétrée eomme un sanj^lant sacrifice à Dieu, soit impossd)Ie à conct'voir? (^ellc ahominalion s'est vue naguère en i'urcpiie et en Hussie; elle pouirait se revoir en Occident. Mais les consciences capables il'approuvcr ou d'cxcusci- ini Icd ci-ime scraienl en Irop pelit nond)re pour com|)tcr dans une estimalion du niveau moral de l'cpoipu*; nous |)ouvons être sûrs désormais (pj'un acle si rcNollanl poni- la conscience moderne exciterait en l'rauce et dans tonti* TlMirope civilisée une hoi'rcur L;éncrale cl presipu' unixersellc.
Les commandements divins ne peuvent plus s\)pj)oser aux commandements moraux, l'aili-e les ordres de Dieu et ceux de la conscience, c'est plus (pj'une liaiinonie (pTou exi^e et(pii rè^ne. c'est la l'usion, c'est lidenlilé ; Lapolof^éticpie se réduit toujours davanta<.;e à la démonstration de cette unité piofonde; elle élimine ou transforme par une inlerpi-étalion inj^énieuse ce (pii paraît contredire l'identité religieuse et morale dans les documents de la Hévélalion, et elle a l'enoncé pour toujours an vieux paradoxe de la preuve lirée des monstruosités mêmes (jui étonnent la conscience et la raison de la l'aible humanité.