Voyez celte critique pages 117-118 «lu pi'éscut volume
250 l'inquiétude RELIGIPXSE du temps PRÉSE^T
Naturellement, contre les philosophes de la morale sans Dieu, l'éloquence des chrétiens perd son temps et sa peine; mais s'il y a d'autres philosophes qui tiennent Dieu pour nécessaire sans être des croyants, leurs discours pourront avoir de la force.
La morale, écrit Schcrer^, ne peut se passer de transcendance.... Elle ne trouve son point d'appui qu'en Dieu. La conscience est comme le cœur : il lui faut un au-delà. Le devoir n'est rien s'il n'est sublime, la morale n'est rien si elle n'est pas religieuse, et la vie devient chose frivole si elle n'implique des relations éternelles.
D'accord avec Scherer dans l'affirmation théiste comme dans l'incroyance aux dogmes chrétiens, ^L Ferdinand Buisson faisait cet aveu dans une de ses conférences de Genève :
— Il n'en est pas moins vrai que la loi morale, le devoir, le bien n'ont ni le même sens, ni la même valeur objective, ni par suite la même autorité sur nous, suivant que le monde a un but ou n'en a pas, suivant qu'une pensée une et suprême le conduit, ou qu'il est livré à un devenir éternel, d'où sortira ce qui pourra en sortir, suivant enfin que la raison dernière de tout est dans une volonté sage et clairvoyante ou bien dans l'aveugle force
des choses Si au lieu de me croire tenu de collaborer
avec la volonté divine à ses desseins dont j'entrevois le sens, je ne dois plus me considérer que comme faisant partie d'un immense univers où, par la force de la nature, certaines conséquences résulteront, après des millions de
i. Etudes sur la littérature contemporaine, t. Mil, p. 171,
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siècles, du mouvement des choses et de la vie des êtres, il faut en convenir, l'impératif catégorique perd beaucoup de sa majesté, son aig-uillonest singulièrement émoussé.... Si l'individu était une réalité durable, ses moindres actes auraient leur importance; s'il passe, phénomène fugitif, accidentelle combinaison d'un jour, ses œuvres le suivent dans le néant, et il est insensé de leur appliquer la rigueur d'une morale qui suppose l'absolue
A l'exception peut-être de Nietzsche, — et encore, du Nietzsche de la caricature k qu'il n'est point nécessaire d'avoir lu pour être nietzschéen » et qui s'est borné à « mettre en doctrine la pratique des Apaches-, » — tous les moralistes sont d'accord au moins en ceci, que le devoir de l'homme est de faire ce qui est bien.
Mais qu'est-ce qui est bien? Si bien faire c'était suivre la nature et sa, nature, nulle difTiculté pour être moral. Mais, s'il faut résister, lutter, vaincre des puissances ennemies de notre vrai bonheur et se vaincre soi-même; si, dans les cas d'hésitation, un sûr critérium est de choisir précisément ce qui répugne à l'instinct, l'efTort peut devenir sublime et alors le mot Dieu, avec tout ce qu'il représente à l'imagination, à la raison ou au cœur, est le seul qui exprime d'une façon adéquate la force surnaturelle dont l'homme a besoin pour rester constamment A'ertueux, et la source mystique de cette force.
1. La religion, la morale et la science, 3* édition, p. 94 et 95. Cité par M. A. Quiévreus dans la Revue chrétienne de novembre 1908.
2. Jugement de Renouvier mourant sur Nietzsche, dans la Revue de métaphysique et de morale, mars 19Û4.
252 l'lnuuiétude religieuse du te3ips présent
La prière, conçue anthropomorphiquenienl comme s'adressant à un Père céleste, ou rationnellement comme l'élan de l'âme vers le principe divin de l'énergie universelle, constitue, pour l'homme qui aspire à être parfait, l'exercice quotidien et incessant de sa discipline intérieure. L'homme tire de lui-même une parcelle de sa force morale et il en reçoit par la prière une provision supérieure; la force est en lui et elle est hors de lui, puisqu'il est un esprit et que le réservoir où elle s'alimente est l'Esprit.
Pour le véritable homme de bien, l'obligation n'est point une contrainte et la vertu n"est jamais un calcul intéressé; il fait le bien avec plaisir, comme un élément de son bonheur. Le devoir se confond pour lui avec l'amour, avec le sentiment religieux, qui ne diffère de la morale que par le degré de température, si l'on peut ainsi dire, la religion n'étant rien d'autre, selon Matthew Arnold % que « la morale élevée, embrasée, illuminée par le sentiment. »
Redisons-le une seconde fois 2, à cette place : en règle générale et sauf les exceptions qu'il faut toujours faire, mais qui ici ne sont pas assez nombreuses pour infirmer la règle, tous les hommes du temps présent dont la vie morale est « vraiment active et vraiment agissante » sont des chrétiens qui continuent d'avoir la foi entière ou qui ont gardé au moins l'espérance.
Peu m'importe aujourd'hui que, dans Lantiquité classique, des hommes aient pu être des justes, voire des saints, sans avoir d'autre culte ni d'autre horizon que
1. Lilerature a.nd Dogma, page 11 de la traduction fjpançaise.