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PRAGMATISMK 253

les dieux de la cité; je puis trouver intéressant pour ma curiosité philosophique, mais non pour la conduite de ma vie, d'apprendre ce qui se passe dans l'âme et dans le cerveau d'un Oriental; j'admirerai, j'envierai peut-être les bornes sublimes du brave ouvrier socialiste qui^ sur le point de mourir et d'entrer dans réternité, se montre inquiet seulement de savoir « combien la Coopérative a ffiit cuire de pains » au cours de sa dernière journée : vingt siècles de pensée, de culture, de critique et de civilisation chrétienne ont tellement façonné nos esprits que pour nous. Intellectuels des pays latins ou germaniques, la grande, la seule question restera longtemps, restera toujours, je l'espère : Dieu est-il? l'âme possède-t-elle, de sa nature, l'immortalité, ou peut-elle la conquérir par l'effort? que faut-il que je fasse pour être sauvé?

Le Pragmatisme est la sagesse qui nous prescrit d'agir comme si nous savions que Dieu existe, que l'âme possède l'immortalité ou peut s'en rendre digne^ et qu'il y a quelque chose à faire pour être sauvé.

A la A'érité, on n'en sait rien. Personne ne sait rien. Le chrétien croit ou espère, il ne sait pas. Le philosophe non plus ne sait pas; inconsciemment, et quoi qu'il en dise, il ne suit, il n'a jamais suivi qu'une méthode : il choisit d'abord ce que préfère son cœur bon ou mauvais, et puis il cherche des raisons pour justifier son choix.

Si nous savions, de science certaine, qu'il n'y a point de Dieu, qu'il n'y a d'immortalité pour personne, — pas plus pour les âmes saintes que pour celles qui ne

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sont que matière et ordure, — la faillite de la morale pourrait n'être pas totale, je l'avoue; car les honnêtes gens sont honnêtes par l'heureux instinct de leur nature bien plus que par les discours de leur raison, et l'existence d'athées capables des plus hautes vertus est un fait hors de doute. Mais à un athée, homme mauvais et bon logicien, qui raisonnerait ainsi : « Mangeons, buvons et faisons la noce, vu que demain nous serons morts, )) quelle réponse assez forte pourrez-vous faire pour vaincre la logique et l'instinct naturel ensemble conjurés? Ni les conseils de l'hygiène, ni ceux de Zenon ou d'Epicure, ni l'impératif catégorique de Kant, ni la morale historique de la science sociale, ni le respect du monde, ni l'honneur n'ont le poids infini qui seul peut balancer l'attraction puissante de l'abîme. Il faut, pour nous sauver sûrement de ce gouffre, des ailes capables de monter beaucoup plus haut que les points les plus élevés de la terre, des ailes qui nous emportent au ciel.

L'impératif du vrai semble être le grand adversaire du pragmatisme; car il nous commande de ne rien mettre au-dessus de la vérité, ni le bien, ni le beau, ni l'utile, ni les intérêts les plus chers de l'homme, ni son bonheur, ni son salut, ni sa vie. Mais, pour que la vérité soit ainsi servie et adorée, ne faut-il pas qu'elle éclate aux yeux dans sa clarté souveraine, c'est-à-dire qu'elle soit évidente ou prouvée? L'évidence, comme la preuve, est ce qui manque le plus à la vérité métaphysique ou religieuse; elle est obscure, elle est douteuse par nature et presque par définition. Elle n'est point évidente, puisqu'on la cherche; elle n'est jamais démontrée, puisqu'on la démontre toujours. Et alors

voici le praginalisme qui reprend l'avantage : la vérité métaphysique, étant douteuse, ne peut jamais être sûre d'avoir raison contre le bien de Thomme, ni contre son utilité, ni contre ce qu'il regarde comme le plus beau, ni contre ses intérêts essentiels, ni contre son bonheur, son salut et sa vie. Non seulement elle ne saurait prévaloir contre de telles valeurs, mais ces grandes chose* font très probablement partie de son essence; en sorte que si elle ne leur donne pas satisfaction, si elle se trouve en désacord avec elles, si elle se sent désavouée et condamnée par elles, c'est alors surtout qu'elle doit douter d'elle-même, être inquiète et mécontente de son ouvrage. Prouvez que notre espérance est fausse, il serait absurde de la conserver : mais tant que vous ne le prouverez point, tant qu'il restera possible que nous soyons plus que vous dans le vrai, l'absurdité manifeste sera de préférer, sans qu'aucune raison nous y oblige, aux doctrines de la vie celles de la mort et du néant. Le professeur de philosophie Jacob, — mort aujourd'hui comme Rauh, — écrivait en 1908 dans une lettre adressée à l'auteur de la Crise morale des temps nouveaux^ : « Quand nous sommes vraiment, profondément sincères avec nous-mêmes, nous ne parvenons pas à faire revivre le Dieu personnel dans notre pensée et notre foi. » — Que le Dieu personnel soit inconcevable et inimaginable, d'accord; mais, de ce qu'il nous est impossible de le concevoir et de l'imaginer, il ne s'ensuit point qu'il soit irréel, et s'il nous est avantageux de croire qu'il existe, certes nous pouvons encore clou-

1. Publiée dansTAppendicedu^H^^e^/n de la Société française de philosophie, avril 1908.

ter de son existence, — la sincérité relii;ieuse consiste précisément dans ce doute, — mais nous serions des sots de la nier.

Pourquoi l'homme qui, par la prière, sent la présence de Dieu, aurait-il absolument besoin de se faire de sa personne une image ou une idée? il suiTit que Dieu lui soit « sensible au cœur. » L'impuissance de l'imagination et de la raison cà le saisir n'autorise pas l'athée à taxer d'illusion le succès d'un autre organe dans cette recherche du Dieu inconnu, invisible, impensable. Pourquoi les faits de l'expérience religieuse auraient-ils moins de réalité que d'autres faits? Et pourquoi l'autorité des sens ou celle de la « raison » serait-elle plus grande que celle de la conscience et du cœur?

D'ailleurs, ce n'est point la connaissance, — qu'elle soit rationnelle ou mystique, — qui pour le pragmatiste est l'affaire essentielle : c'est l'action.

Ce serait une erreur à' ideuii^ier pragmatisme et mysticisme. Le mysticisme est le camarade et l'allié du pragmatisme, ce n'est pas la même chose sous un autre nom. Les deux bons amis peuvent s'entendre parfaitement et s'unir; mais ils se confondent si peu, leurs méthodes, leurs humeurs, leurs idées directrices sont tellement distinctes qu'ils peuvent se séparer aussi et presque s'opposer. Le pragmatisme est une sagesse pratique, TTGàyij-a, tandis que le mysticisme en reste volontiers à la contemplation et au rêve.

Si bien agir ce n'est pas encore connaître, c'est au moins s'en rendre digne et capable. Mais c'est beau-

coup plus : c'est une façon — et la meilleure — d'être déjà clans la vérité. Idée profonde que plusieurs paroles de Jésus-Christ expriment divinement : « Quiconque fait le mal hait la lumière. » — « Faites la volonté de Dieu et vous saurez alors si ma doctrine vient de lui. » — « Un arbre qui produit de mauvais fruits n'est pas bon ; un arbre qui produit de bons fruits n'est pas mauvais. C'est à son fruit qu'un arbre se fait connaître. »

La vérité la plus sûre est la vérité qui nous sauve par la foi, et la foi qui sauve n'est pas abstraite, didactique, raisonneuse; elle est agissante, vaillante, fertile en œuvres bonnes et en fruits de vie. La force que la foi religieuse met au service de la morale fait défaut si manifestement à toutes les doctrines laïques, que désormais le plus grave souci de tout incroyant sérieux est de remplacer cette foi et cette force. Mais par quoi? et qui donc fera ce miracle? On en sentira bien vivement la quasi-impossibilité si j'ose dire que le christianisme lui-même en est incapable.... Expliquons ceci.

Deux choses sont à distinguer dans le christianisme : un système de croyances et une vie. C'est comme système que le christianisme est sans puissance morale; car les doctrines n'ont sur la volonté qu'une action faible. Ce qui entraîne les hommes, c'est l'influence de l'exemple, c'est l'autorité de la personne, c'est la contagion de la vie. Il est possible qu'une partie de la vérité révélée par Jésus eût fait dans le monde son chemin sans lui : mais quelle impulsion ne devaitelle pas recevoir de la prédication itinérante du Sauveur, des miracles que l'enthousiasme public lui attri-

buait ou qu'il accomplissait réellement, des obstacles à surmonter et des luttes à soutenir contre le mal sous toutes ses formes, de sa sainteté exemplaire, du sacrifice de ses joies, de son repos et de sa vie, du drame sang-lanl de la Passion! En sa personne la vérité s'est incarnée; elle est devenue un être et un fait.

Il y a des vérités qui sont lumineuses, mais qui ne vont pas loin, parce qu'elles en restent à l'aphorisme. La négation des matérialistes, pensait Voltaire ^ est funeste au genre humain, l'affirmation des spiritualistes lui est utile. Voilà une vérité bien vraie, éclatante pour la raison, éclatante dans l'histoire. Mettre l'utilité vitale au-dessus de la vérité, ou plutôt faire de Futile le critérium du vrai, dans le domaine moral, c'est le programme du pragmatisme. ]\Iais l'excellente remarque de \^oltaire n'a point diminué le nombre des matérialistes et n'a pas augmenté celui des spiritualistes, parce qu'une vérité abstraite est sans vertu pour toucher et pour convertir. Ce ne sont jamais les clartés de la vérité qui émeuvent les hommes, c'est la chaleur de l'amour, et bien souvent l'amour voit ce que ne voit pas l'intelligence, qui le croit aveugle parce qu'il a d'autres lumières qu'elle.

Décidément, les philosophes qui reprochent à la morale chrétienne d'avoir un principe immoral et ruineux, étant suspendue — répètent-ils sans se lasser de ce pauvre lieu commun — à la question du salaire d'outre-tombe, sont de bien mauvais psychologues.

I^e mystère nous enveloppe. Nous errons dans la nuit. Si nous ne pouvons avoir aucune espérance de

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