Voltaire philosophe, par Georges Pellissier, p
sortir un jour de nos ténèbres, reconnaissons que ce n'est pas la peine de vivre ; mais si nous ne sommes pas sans espoir de voir la mort du corps ouvrir à nos âmes les horizons célestes, alors il faut mériter cette grâce. Il faut la mériter par tous les efforts qui domptent la matière et délivrent l'esprit. Il faut la mériter en collaborant au bien qui est la raison d'être et le but du monde et de la vie, si le monde et la vie ne sont pas des non-sens. Il faut la mériter par l'imitation et avec le secours du Maître divin qui nous a enseigné à dire : « Notre Père ! »
Un calcul! une comparaison! un marché! une balance dans laquelle on jette, pour les peser, d'un côté les voluptés de la terre, de l'autre les promesses du ciel! Il s'agit bien de cela! Jamais pensée si froide n'a eu le moindre accès dans un cœur religieux. Le chrétien croit, il espère, .\\ a la foi, il aime et il prie.... Toute sa vie morale suit naturellement.
19il.
De la prière.
Je n'ai jamais pu prendre sur moi de rester debout, regardant au fond de mon chapeau pendant quelques secondes, avant de m'asseoir à ma place, au temple. J'ai tort. Cette posture a beau n'être le plus souvent qu'une forme, elle est un signe, le sig-ne du respect et du recueillement. Et la suppression d'une formalité si décente est un signe aussi, celui du détachement religieux : or, comme il est probable que je ne suis pas complètement détaché, puisque je vais encore au temple, mieux vaut ne pas m'en donner l'apparence. L'hypocrisie, dont peut-être je crains le soupçon, pourrait bien se trouver, au contraire, dans l'affectation d'une indifférence que je n'ai pas.
Il est bon de faire les gestes des vertus qu'on voudrait avoir. Le désir sincère de les posséder ôte au geste l'odieux de la simulation qu'on pourrait lui reprocher sans cela, et même il arrive que l'habitude d'imiter le geste suggère la vertu. Inversement, à trop négliger certaines formes, on risque de laisser échapper le fond avec elles. Qui ne s'agenouille pas à
certaines heures réglées ne prie probablement jamais ^ Et pourtant Tâme devrait être tellement accoutumée à la prière, qu'elle n'eût pas besoin, pour s'y livrer, d'une disposition correspondante du corps. La prière, aimait à dire Adolphe Monod, est « la respiration de l'âme. » Il faudrait prier aussi naturellement qu'on respire, c'est-à-dire a sans cesse, » comme saint Paul. L'air pur qui nous fait vivre de la vie de l'esprit nous est nécessaire comme le bon air matériel, et il demande, lui aussi, qu'on l'appelle, qu'on le cherche par une hygiène constante, par des cures spéciales, par le soin d'éviter les foyers d'infection et de fréquenter les hauteurs.
La prière s'adresse à Dieu. Qu'entendons-nous par là? L'imagination populaire et la foi naïve se figurent l'objet de la prière sous la forme d'un Père tout-puissant, invisible, régnant au ciel et sur la terre et présent en tout lieu, qui nous écoute et peut nous exaucer. Heureux ceux que cette représentation contente! C'est la plus efficace, comme c'est la plus simple.
Cependant il n'est pas absolument nécessaire que l'individu qui prie croie parler à une personne moralement semblable à lui-même et qui ne diffère de l'homme que par l'immensité de ses attributs. Les penseurs qui font de grands efforts pour purifier leur ima-
4. « Tenons-nous en garde contre les défaillances et les frivolités de notre nature, en nous imposant l'obligation de prier à des heures déterminées par avance.... Quiconque remplit ce devoir chaque jour est prêt à toute heure à paraître devant Dieu. » Jules Simon, Lr religion naturelle, p. 376.
ginalioli d'un anthroj)oniorphismehiendi^icï\e à éviter, un peu grossier peut-être, mais très utile et probablement meilleur que tout ce que l'on met à sa place, essaient de concevoir autrement l'objet de la prière.
Si Dieu est V Esprit, principe des choses, soutien des choses, fin des choses, d'où la matière est sortie, — contrairement à la thèse matérialiste, — et où la matière rentrera au terme de son évolution, alTranchie de son poids et de ses entraves; si tout ce qui sent et tout ce qui pense reçoit de cet esprit sa force et s'améliore, se purifie, s'ennoblit dans la mesure où il en participe, convient-il que nous enfermions un tel Dieu dans l'image inégale d'un homme infiniment agrandi? Il est en nous et autour de nous, il nous anime et nous enveloppe, il est l'air que notre âme respire, le foyer intérieur de notre vie morale, TEtre insaisissable mais plus réel que tout le reste du monde, en qui et par qui nous existons ; mais il nous est permis de ne plus voir en Dieu une personne comme nous.
L'efïicacité de la prière n'est point contestable; c'est un fait d'expérience. Il est certain que celui qui prie avec foi est exaucé. Non pas qu'il obtienne toujours précisément ce qu'il demandait; mais le bien spirituel que la prière lui vaut est la chose importante, et il peut compter sur ce bien-là.
L'athée, qui ne peut pas nier le bon effet moral de la prière, en donne une explication très simple : tout cela, dit-il, est purement subjectif; le prétendu recours
à une force divine n'est qu'un nom superstitieusement donné à l'aide que l'homme puise en lui-même ; Dieu intervient ici juste autant que dans le succès du débardeur qui, ayant à soulever un fardeau trop lourd, sacre et jure pour s'excitera
La doctrine contraire à celle-ci, et non moins extrême, consiste à dire que l'exaucement de la prière est une chose tellement surnaturelle qu'on doit y voir un miracle, — le miracle par excellence, le seul miracle, — et qu'on peut laisser tomber tous les autres, pourvu que l'on conserve uniquement celui-là, qui est toute la religion, comme la prière est toute la piété.
Les personnes qui parlent ainsi abusent du mot miracle et n'entendent pas bien ce qu'il signifie.
Un miracle est, par définition, une infraction aux lois de la nature. Comme ces infractions, auxquelles l'ancienne foi croyait sans peine et qu'elle multipliait à plaisir, répugnent à notre raison moderne, les chrétiens ont commencé par réduire autant que possible et de plus en plus le nombre des faits miraculeux qui paraissaient historiquement établis, et ils ont fini par mettre en doute le surnaturel de ceux même qu'ils avaient cru devoir et pouvoir conserver. Tout ce qui nous semble hors de la nature ou contre la nature est dans la nature, ont-ils répété à la suite des philosophes et des savants ; on le reconnaîtra à mesure que ses lois nous seront mieux connues; de surnaturel, à proprement parler, il ne peut y en avoir, il n'y en a point; si l'on a pris pour tels certains faits merveilleux, c'est
1. Voy. Edouard de Hartmann, La religion de Vavenir, p. 118 de la traduction française.
parce qu'on ne savait pas de quoi la nature est capable».
Et alors, afin d'échapper à Tathéisme apparent de cette proposition malsonnante : « Il n'y a point de miracles, » quelques penseurs, hommes d'esprit, ont imaginé fort ingénieusement de dire : « Tout est miracle, )) ayant l'air de donner le plus grand démenti aux négateurs du surnaturel, mais affirmant au fond la même chose ; car, comme le miracle n'existe qu'en opposition avec le non-miracle, il est clair que l'affirmation « Tout est miracle » revient exactement au même que la négation « Il n'y a point de miracles. »
J'avoue que je n'ai jamais compris pourquoi l'exaucement de la prière serait un miracle, au sens propre du mot. On parlerait ainsi avec propriété si la prière demandait et obtenait des choses irrationnelles; mais les croyants sérieux se sentent de plus en plus resserrés dans l'enceinte des prières qui ne visent que des choses conformes aux lois de la nature, et ce qu'ils demandent avant tout, c'est la soumission de leur propre volonté à l'ordre universel. Non seulement le chrétien ne priera jamais Dieu de rendre le bras à un manchot, ou la vue à un œil crevé, pour parler comme M. Ménégoz^, mais il hésitera fort à demander au ciel le beau temps ou la pluie; car il sait que la météorologie a des lois qui, pour n'être pas très bien connues encore, n'en sont pas moins certaines, et que le Créateur n'ira pas y déroger, à seule fin de lui être agréable.
1. « Les miracles, avait déjà dit Montaigne (I, 22), sont selon l'ignorance en quoi nous sommes de la nature, non selon l'estre de la nature. »