Date de la dégradation de Ward
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faire cette démarche et, une fois là-bas, il regarderait de tous ses yeux pour voir où l'on en était.
Depuis des années, Newman s'était fait une loi de ne laisser deviner qu'à des signes imperceptibles, dans quelle direction il allait. A partir de 1840, il avait officié de moins en moins souvent à Saint-Mary's, pour préparer ceux qui observaient son attitude à la nouvelle de sa prochaine démission. En se retirant àLittlemore, deux ans après, il voulait insinuer qu'il n'était pas assez sûr de sa position pour rester à Oxford comme leader. L'année suivante, il choisit, pour rétracter ses violences de parole contre Rome, un journal de peu de lecteurs. Chacun de ces indices, à peine perceptible au public, était plein de sens pour les initiés. « Newman, dit le doyen Stanley, comme l'esclave de Midas, disait tout bas son secret aux roseaux. » Or ce fut à l'occasion de la visite de Smith, que la dernière de ces consignes fut chuchotée.
Rappelons-nous la scène. La petite ligne de pauvres maisons où demeure Newman et un groupe de ses fidèles, Dalgairns, S'-John, Bowles et Stanton. Deux visiteurs habituels, A. Christie etWallcer. A l'intérieur une vie d'abnégation et de simplicité. Tous les jours, récitation de l'office. Deux repas par jour : le déjeuner, très court, pris debout, et le dîner. En carême, pas de "viande. La moitié du jour, un silence de chartreux. Le matin, prière, lecture, travail. Puis, Newman faisait un tour de promenade avec ses disciples. Alors c'était la fascination d'antan. INIarchant de ce pas rapide que ses compagnons pouvaient à peine suivre, il parlait de tout, sauf du point qui les tenait dans une constante angoisse. Il causait encore un peu, en sortant de table, puis se remettait au travail.
Nous savons aujourd'hui les détails de cette agonie. Il lui restait la dernière étape douloureuse. La théo-
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rie du développement du dogme allait le rassurer sur l'orthodoxie des modifications apportées par Rome à la doctrine primitive. Alors plus rien ne l'empêcherait de se convertir... Les survivants nous le montrent, debout à son bureau, écrivant incessamment, restant, vers la fin, quatorze heures par jour à composer son livre. Les plus jeunes regardaient avec une sorte de terreur religieuse l'impénétrable recteur, qui jamais ne communiquait ses pensées, sauf en confidence, à S'-John, qui jamais ne leur laissait entendre s'il comptait — oui ou non — leur voir faire le dernier pas. De jour en jour il semblait devenir plus pâle, plus grand, plus maigre, à la fin presque transparent, quand, devant la fenêtre ensoleillée, il travaillait à sa tâche. On remarqua qu'il avait cessé de lire le service anglican de la communion. Un des derniers arrivés à Littlemore avait su qu'à moins d'être prêt à se convertir au catholicisme romain, il ne serait pas admis dans la petite communauté. Mais tout cela était si secret qu'au moment même où Newman annonça l'arrivée du P. Dominique, un de ces jeunes hommes ignorait encore comment tout cela allait finir.
Tel était le sévère et mystérieux aspect de Littlemore quand M. Smith y arriva. Newman le reçut avec une froideur marquée, lldit quelques mots et quitta la salle. Les autres, plus à l'aise, se serrèrent autour du converti, avides d'entendre parler d'Oscott et des catholiques anglais. En effet, pendant que les anciens catholiques affectaient de ne pas prendre au sérieux cette « bande d'étudiants », les hommes d'Oxford, de leur côté, n'étaient pas sans une inquiétude un peu dédaigneuse sur l'avenir. Y aurait-il moyen de vivre avec ces catholiques; n'était-ce pas des gens impossibles, sans éducation ? Smith heureusement avait été à bonnes enseignes. Wiseman, Spencer, Errington,Philipps, c'était
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presque le charme et la distinction d'Oxford. La discussion continua, et il fut bientôt évident, pour les tractariens^ que leur ancien compagnon était heureux dans sa nouvelle vie. Newman reparut une seconde pour inviter Smith à dîner avec eux.
Then came the last whisper. L'heure était venue où la dernière consigne allait être chuchotée. Au moment du repas, Newman entralentementdans la salle,et s'arrêta un instant avant de s'asseoir.Smith remarqua qu'il portait un pantalon gris. Ce rien avait, pour l'ancien vicaire de Newman, une signification décisive. Tous les amis du grand homme savaient la rigueur de ses principes sur le costume clérical. Laisser ce costume, c'est dire à Smith, et par lui à Oscott, que Newman se regarde dorénavant comme un simple laïque. Le chef des tractariens avait deviné le vrai but de la visite de son ami. Wiseman voulait par là savoir, s'il pouvait oui ou non, compter sur lui. La réponse était donnée. Le grand changement n'était pas loin.
Au commencement d'août, lord Shrewsbury donna comme certaine la « glorieuse nouvelle » de la conversion de Ward. Newman, ajoutait-il, ne peut traîner longtemps. Août s'achève, septembre s'achève. Les plus jeunes neiomaniens ne peuvent plus attendre, Dalgairns et S'-John laissent Littlemore et sont reçus dans l'Eglise. Stanton s'en va et écrit à Newman que, dans les premiers jours d'octobre, il serait reçu à Stonyhurst.
« Pourquoi n'être pas reçus ensemble? lui répond Newman. Le P. Dominique, Passionniste, vient ici le 8 pour me recevoir ; venez pour ce jour. »
Le soir du 8 octobre 1845, Stanton et le P. Dominique arrivèrent presque en même temps. Le lendemain, Newman, Stanton et Bowles furent baptisés sous condition, et quelques minutes virent s'accomplir
l'événement qui, pendant tant d'années, avait fait tressaillir de crainte où d'espoir, tant de milliers d'âmes... Le 3i octobre, les convertis arrivaient à Oscott. La rencontre entre Newman et Wiseman n'était certes pas banale. Le grand leader d'Oxford, reconnaissant enfin la victoire de Rome, venait, pour ainsi dire, apporter son épée à celui qui, depuis longtemps, lui répétait qu'il n'avait plus qu'à se rendre. Simple laïque, ayant renoncé à ses titres universitaires, il venait, en pauvreté et en simplicité, demander la grâce de la confirmation. La foi l'amenait à Oscott, mais elle ne pouvait encore délier sa langue et l'empêcher de sentir l'embarras de cette première entrevue. Il fut conduit au salon avec S'-John et Walker qui raccompagnaient, et bientôt Wiseman entra, suivi de Spencer et de Smith. Même gêne des deux côtés. Wiseman peut à peine trouver quelques mots pour demander des nouvelles du voyage. Un accueil triomphant aurait été aussi déplacé que des félicitations banales. Le silence convenait seul en face d'un homme qui revenait d'une pareille agonie. Pendant que leurs compagnons causaient plus librement entre eux, les deux personnages restaient assis presque sans parler. Bientôt on vint dire à l'évèque qu'un enfant l'attendait pour se confesser, et Wiseman saisit au vol cette occasion de disparaître.
La confirmation fut donnée le 1" novembre. Les trois confirmés ajoutèrent à leur nom celui de Marie. Bientôt la glace fut brisée. On avait tant à se dire sur le passé et sur l'avenir. Le vieux cottage, à quelques pas d'Oscott, jadis la retraite favorite de Féveque Milner, fut offerte gracieusement à Newman et à ses amis. Ce devait être pour
quelque temps leur Littlemore. Ils l'appelèrent Maryvale.
Ecrivant peu de jours après le récit de ces grandes choses, Wiseman disait :
Je vous assure que jamais, en aucun temps, un converti n'est venu à TEglise avec une foi plus docile et plus simple que Newman. Tout va bien; ma santé seule serait inquiétante. Mais non. N'ai-je pas répété que, le jour de la conversion de Newman, je chanterais mon Nnnc dimittis? 11 n'est pas temps de manquer à ma parole.
Non, sa tâche n'était pas encore finie. Il lui fallait maintenant habituer les anciens catholiques à ces figures nouvelles. Les convertis, dans l'abandon de leur sacrifice, oubliaient volontiers leurs préjugés ; mais les aînés de la famille n'étaient pas tout à fait disposés à les traiter en frères. Des défiances sourdes persistaient qui navraient Wiseman. Pour Newman et ses amis, ce fut la suprême épreuve, celle qu'ils n'avaient pas pu prévoir.
Tous ces bons cœurs qui avaient brisé avec leur famille, renoncé à leurs amitiés de jeunesse, s'étaient bien attendus — inconnus qu'ils seraient dans ce monde nouveau — à la réserve un peu froide des premiers jours. Voici qu'on les regardait comme suspects. La blessure était douloureuse. Newman, dans ses lettres d'alors, laisse
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bien voir que la grande amertume est de « sentir le soupçon de ceux qui croient qu'il reste un peu d'hérésie au fond de nous. »
Il est donc si difficile d'avoir pleine confiance en la grâce, de croire qu'elle est capable d'achever l'œuvre commencée par elle. Ou bien seraitce encore une secrète revanche de l'amour-propre, voulant, par la découverte de quelque faiblesse vraie ou fictive, se dédommager de la leçon de ferveur donnée par les convertis? Quand il fut remis de sa colère, le frère aîné du prodigue dut faire une allusion moqueuse aux rechutes probables du lendemain ; Simon haussa peut-être les épaules quand Madeleine sortit de la salle ; et qui sait s'il n'y eut pas dans Hippone quelque docte important pour élever des doutes sur la pleine orthodoxie de saint Augustin?
Cette attitude était encore plus pénible à Wiseman qu'à ceux qui étaient l'objet de ces défiances. Il ne cessait de travailler à renverser d'injustes barrières : plusieurs l'aidaient dans ce travail. De leur côté, les convertis, à force de modestie et de bonté, gagnaient peu à peu les sympathies. Newman, le timide et austère Newman se faisait cordial avec tout le monde et étonnait ses anciens amis qui ne lui connaissaient pas cet entrain simple et joyeux. Au bout de quelques mois, Wiseman se décida à les envoyer à Rome. Une fois marqués de l'empreinte romaine, on n'oserait plus mettre en doute l'intégrité de leur sens catholique ; et, second avantage très précieux, aux yeux de l'évêque, cette brillante pro-
motion de prêtres une fois de retour réveillerait en Angleterre la dévotion au pape que la contagion gallicane avait un peu endormie.
Nevvman revint de Rome deux ans après, avec le titre de supérieur de l'Oratoire qu'il allait fonder à Birmingham. Faber et ses disciples se joignirent à lui, et, en 1849, l'Oratoire de Londres fut fondé. Entre temps, Wiseman était devenu vicaire apostolique du district de Londres. Le 7 octobre 1850, cardinal archevêque de Westminster, il datait « de la porte Flaminienne de Rome » la fameuse pastorale qui annonçait à son peuple le rétablissement de la hiérarchie catholique en Angleterre.
Pour conclure et résumer ces pages, je me contenterai de traduire quelques notes intimes, dans lesquelles Wiseman raconte ce qu'il a voulu et ce qu'il a souffert. Si l'on fait la part d'une sensibilité extrême, qui a peut-être trop assombri le tableau, on aura, dans l'abandon de ces souvenirs écrits pour lui seul, une idée fidèle de ce que fut, dans ces années difficiles, l'attitude de "Wiseman.
Pourquoi me mettre aujourd'hui à écrire mes impressions de cette époque? J'ai souvent voulu le faire. Je me décide, parce que jamais peut-être je n"ai mieux réalisé que maintenant, combien, dans toute celte aventure, j'ai marché seul, sans support, sans conseil, sans sympathies autour de moi.
Je vins en Angleterre avec une réputation bien audessus de ma valeur, et je me trouvai chargé de lourdes
responsabilités et d'un rude travail. Personne ne sait ce qu'il m'a fallu souiTrir de tête et de cœur, dans ces années d'isolement et de chagrin silencieux. Au collège, je le sais bien maintenant, je n'avais personne pour partager mon travail, mes pensées, mes sentiments. Que d'heures solitaires de la nuit j'ai passées à prier et à pleurer sous la lampe du Saint Sacrement; que de nuits sans sommeil!,.. Presque jamais une parole amie pour me faire comprendre que cette maison était autre chose qu'un petit collège, que c'était la citadelle de la conversion et régénération de l'Angleterre. Comme Oscott eût été différent, si tous nous avions travaillé dans cette idée! ?ilais grâce à Dieu, l'œuvre s'est faite malgré nous, malgré nos misérables divisions et nos mesquines jalousies, nos étroitesses de vue, nos froideurs, presque nos sarcasmes en face du travail mystérieux que poussait une puissance meilleure.
Combien peu (sauf Spencer) sympathisaient avec le ton de bonté conciliante et invitante que l'éducation romaine m'avait appris!... Attaques dans les journaux, lettres de remontrance, écrites par les plus influents parmi nous, dures paroles, c'était ma part. J'avais l'air de compromettre la vérité, d'être faible envers l'hérésie, de rétrécir les distances, de jeter un pont entre l'erreur et la vérité. Aussi lorsqu'un de nos bons convertis (un seul, Dieu merci!) apostasia après son ordination, les journaux m'en rendirent responsable ; en particulier tout le monde me donnait tort et, le cœur brisé par le maliieur, il me fallut entendre les exclamations de joie d'un de mes amis : « Voilà qui est bien, disait-il, voilà qui va enfin vous ouvrir les yeux sur votre imprudence. » Pourtant, avant d'agir, j'avais consulté le Saint-Père.
Pour me rassurer moi-même et reprendre cœur j'allai à Rome... j'y reçus des réponses encourageantes;
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un petit incident sans importance me frappa extrêmement. Il y avait à l'hôpital du Saint-Esprit un paralytique que j'avais soigné et dirigé avant mon départ de Rome. Pauvre homme ignorant, sans ombre d'éducation et qui, de l'endroit où il était, ne pouvait guère apprendre ce qui se passait en Angleterre. J'allai le voir à son hôpital. Il me parla d'une manière tout à fait inattendue, qui fît sur moi une grande impression. Il me dit de ne pas changer ma façon d'agir, et de ne pas m'inquiéter de ceux qui me désapprouvaient. Cela fut dit d'un ton nettement décidé, comme s'il avait été au courant de tout. Je fus très étonné de cela, car je n'avais rien dit qui pût lui suggérer ses paroles... J'eus l'impression qu'il avait parlé de mon attitude en face des convertis, et que Dieu voulait me consoler et m'encourager par la bouche d'un de ses pauvres à qui j'avais montré un peu de charité.
Le pauvre malade ne se trompait pas, et la Providence devait bientôt montrer à Wiseman qu'il avait eu raison. D'ailleurs, n'avait-il pas suivi Tunique modèle de ceux qui veulent — dans la controverse — non pas mater les intelligences, mais gagner les cœurs ; la divine et très humaine méthode de Celui qui s'est assis sur la margelle du puits de Jacob pour écouter la Samaritaine, et qui n'a pas refusé la visite nocturne du timide pharisien?
A-t-on trouvé depuis le Christ une méthode plus eflicace, et le secret n'est-il pas toujours d'aimer, de chercher, d'attendre, d'excuser les égarés et d'accueillir enfin avec une confiante tendresse les prodigues et les convertis.