AVANT NEWMAN
Si jamais il vous prend fantaisie de visiter la Tour de Londres, vous serez un peu surpris de rencontrer à chaque pas, errant sur ces lugubres dalles, des gardiens très placides, embarrassés dans le costume rouge et noir que portaient les archers du temps d'Henri VIII. Pendant que ces honnêtes gens gagnent ainsi leur vie en donnant aux visiteurs des leçons de couleur locale, tout près d'eux, quelques soldats, d'armes et de costumes modernes, font l'exercice derrière de petites pyramides de boulets. Partout en Angleterre, non seulement dans les tribunaux et les églises, mais jusqu'à la Chambre des communes vous retrouverez le même contraste entre les modes contemporaines et les usages du vieux temps. Alors, pour peu que vous soyez tenté de philosopher, vous remarquerez à votre tour que cet étrange
1. Sydney Smith et la renaissance des idées libérales enAngleter au XIX* siècle, par A. Chevrillon ; Paris, Hachette, 1894.
re
pays se transforme comme les autres, mais avec une majestueuse lenteur. Si cette observation, aujourd'hui banale, ne vous suflit pas, si, éveillé par ce curieux spectacle, vous voulez savoir les étapes suivies par l'Angleterre dans sa paisible évolution et quelles influences ont été tout ensemble assez hardies pour la faire avancer, assez modérées et fermes pour Tcmpêchcr d'aller trop vite, il vous faut faire connaissance avec Sydney Smith.
Sydney Smith ! n'ayez pas honte de dire que ce nom ne vous est pas précisément familier. Plus d'un Anglais, môme instruit, pourrait, sans trop rougir, faire le même aveu et ne comprendrait pas qu'on ait choisi, pour sujet de thèse en Sorbonne, ce whig de l'ancienne école et ce clergyman arriéré. Il y a tant de grands noms en Angleterre, tant d'influences encore agissantes, et que presque personne ne connaît chez nous : Newman, G. Eliot, Ruskin, Pusey, M. Arnold, Stanley, d'autres encore, sont, à des titres divers, maîtres de la pensée anglaise contemporaine, et il ne serait pas bien difficile de les « découvrir ». C'est ce que je me répétais, en lisant la thèse de M. Chevrillon, un vrai livre français, clair, aéré, pittoresque, semé de mille idées profondes qu'on a presque l'illusion d'avoir trouvées soi-même, tant une simple lecture cursive les fait lever naturellement dans notre esprit. Quel dommage, pensais-je, que M. Ghevrillon n'ait pas choisi un sujet plus intéressant et plus près de nous. Pourtant, après avoir fermé le livre, j'hésite davantage à formuler r« regret
LE CIIIUSTIANISME BOURGEOIS 3
Qui sait, eu effet, si, pour connaître à fond les auteurs plus modernes et mesurer exactement leur part d'action, il ne serait pas nécessaire d'étudier, au préalable, la vie et l'œuvre du plus populaire de leurs précurseurs.
Voici en deux mots le rôle de ce personnage. Par ses écrits, par ses discours, il a rendu possible et il a accéléré la renaissance des idées libérales en Angleterre et, par là, préparé l'admirable mouvement religieux des cinquante dernières années. Avant lui les plus honnêtes gens regardaient comme toutes simples les vieilles lois tyranniques du royaume et ils se résignaient sans peine aux plus coupables abus. La gloire de S. Smith est de leur avoir inspiré des sentiments plus humains, de les avoir amenés à soutenir la politique libérale de Robert Peel et à réclamer énergiquement l'émancipation des catholiques et le reform-bill de 1832.
Quand je parle d'une transformation de l'Angleterre, c'est de l'antique Angleterre patriarcale et agricole que je veux parler.
A cette douairière somnolente, il est né, voici plus de cent ans, une sœur qui ne devait guère lui ressembler : cette sœur, aussi misérable et frêle que l'aînée était rebondie, a grandi dans un nuage de fumée au grincement des premières machines à vapeur. Le vieux manoir féodal qu'était l'Angle-
terre depuis 16 i8, n'avait pas de place pour cette nouvelle venue. Malingre et trop féconde, elle a traîné derrière elle sa grouillante famille et a bâti pour Tabriter de nouvelles villes oii sommeillaient jadis quelques hameaux inconnus. Là, dans un travail sans trêve, loin de l'air pur et des prairies de la Mcn'i/ England, s'est éveillée, s'est affinée, s'est exaspérée une âme anglaise toute différente de celle qui donnait à peine signe de vie sous l'épaisse poitrine du squire et du paysan. Fiévreuse, haletante, cette âme n'est pas tentée de croire à un bonheur terrestre, dont elle n'a aucun soupçon, et elle écoutera avidement toute parole qui la bercera de l'idée du monde invisible et des espérances immortelles. Vienne Wcsley, et le méthodisme gagnera dans ces multitudes ouvrières, comme un incendie dans une forêt de sapins; vienne le général Booth, et l'armée du salut, terriblement calme dans son exaltation, promènera dans les rues de Londres ses milliers de convertis.
Mais sans compter beaucoup d'autres dififérences, Sydney Smith était bien loin de s'adresser au même auditoire que ces deux agitateurs. Notre héros ne fut jamais, n'aurait jamais pu être l'homme de cette jeune Angleterre, industrielle et démocratique. Il la détestait et la méprisait trop pour cela. D'ailleurs, lorsqu'il commença à prendre de l'influence et à être un semeur d'idées, cette chétive se cachait dans l'ombre et rien ne donnait à prévoir qu'elle dût un jour faire trembler le monde. L'ancienne bourgeoisie, remise des alarmes que lui avaient inspirées la révolution française et
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les guerres de Napoléon, tranquille, et pour cause, sur le retour de l'empereur, s'était remise à dormir, les pieds au feu, devant la cheminée oii la bouillotte chantait. Sidney Smith allait essayer de la réveiller.
Pourquoi ne pas la laisser dormir ? Parce que cette insouciance perpétuait de coupables abus et qu'il y avait par trop d'égoïsme dans ce sommeil. Squircs et clergymen chasseurs, riches fermiers végétant à côté du château, tout ce monde enveloppé dans une commune et grossière ignorance ne prend pas garde qu'une poignée de seigneurs mène à son gré le royaume pendant que des innocents souffrent et sont injustement persécutés.
C'est bien exprès que je môle ainsi le clergyman au squire et au fermier, ses paroissiens, car pour l'ordinaire le recteur du village « demi-bourgeois et demi-fermier » partage, sans aucun mélange d'aspirations sacerdotales, l'égoïsme et les préjugés universels. Entrons au presbytère. Sydney Smith est là pour nous introduire, la visite en vaut la peine, car du coup nous ferons connaissance avec cette petite bourgeoisie qu'il s'agit de secouer et de convertir.
Le révérend Abraham Plimley serait le plus heureux des recteurs de village s'il ne redoutait — la bonne âme — une mystérieuse conspiration papiste contre l'Eglise d'Angleterre. «Rien, d'ailleurs, ne lui manque, n'est-il pas gros et reluisant de belle santé, modèle des époux anglicans, sûr de la fidélité de l'excellente et soumise M""" Plimley qui tous les ans lui donne un héritier nouveau...
Abraham, M""* Plimley, leur fils Noël et leurs six filles ont pris tranquillement racine et végètent avec béatitude dans ce coin de terre argileuse où poussent de grosses betteraves dont la dîme leur fournit régulièrement leur part. Six jours sur sept, Abraham est fermier, il cullivc les champs qui entourent son presbytère, il fait valoir sa « glèbe »; dans sa tête roulent lentement des images de fumures, de labours etde moissons. Le samedi soir... entre deux verres de genièvre à l'eau et deux bouffées de sa longue pipe de terre, le Révérend se rappelle ses devoirs de pasteur, tire d'un bahut une liasse de sermons jaunis qui, depuis dix ans, servent à tour de rôle, et choisit celui de la semaine. Le dimanche, il attelle son antique carriole et, cahotée par les ornières, toute la famille s'achemine vers la petite église..., toute la paroisse est là endimanchée..., gens du manoir et gens du village, ils sont venus là menés par la coutume héréditaire, ayant besoin, le dimanche, de cette cérémonie comme de leurs vêtements propres, sentant qu'elle fait partie de l'ordre établi. Vaguement, une impression de calme et de solennité descend en eux, tandis que le squire, debout devant la Bible ouverte sur l'oiseau d'or, prononce la vieille formule : Ici commence lapremière leçon^ et, d'une voix dolente et monotone, lit au peuple villageois les versets foudroyants d'Ezéchiel... I\Iême quiétude, même sérénité respectueuse et béate, lorsque du haut de sa petite chaire de chêne, le pasteur leur verse la dose accoutumée de phraséologie biblique... car il manque d'in-
vention et d'humour, ce bon Abraham ; il répète des formules, il ressasse des lieux communs... Au fond il n'a rien à leur dire, il accomplit un rite... il n'a jamais vécu comme prêtre dans un monde aparté »
Pense-t-on encore un peu autour de ce digne recteur ? Quelques idées se remuent-elles encore péniblement dans ces cervelles épaissies? Non, ou du moins c'est à peine sensible. On vit, sur les pensées du vieux temps, sur tous les préjugés nationaux. Le dogme unique de ceux qui croient avoir des idées est une horreur du changement, une superstition de la forme établie. Ils voient dans tout changement un danger pour l'Eglise et pour le roi, aussi vont-ils faire mauvais accueil à un projet de réforme dont le bruit finit par arriver jusqu'à eux.
« Grand émoi dans la paroisse lorsqu'un jour on apprend qu'il est question d'émanciper les catholiques. Sur ce petit monde figé depuis si longtemps, une telle rumeur agit comme elle aurait fait en 1605. La foule anglaise change lentement d'idées. Espagnol autrefois, Français aujourd'hui, pour elle le catholique c'est l'ennemi national... C'est un jésuite à figure creuse, au teint terreux, qui se nourrit de pommes de terre et deau comme l'Irlandais, ou de grenouilles comme le Français. Voilà l'être qui de ses filets invisibles vient encore
1. Ai-je besoin de dire que ce n'est pas là une traduction littéraire des lettres de Sydney Smith ; on y aura vite reconnu une plume française, parente de celle de Taine. Tout le livre de M. Chevrillon est écrit dans cette langue pittoresque.
envelopper l'Angleterre et travaille à détrôner le bon roi, à ramener l'Inquisition. L'émancipation n'est que le premier acte du complot : aussitôt votée, c'en est fait du protestantisme et de la constitution. Tout à côté de la ville voisine, un quincaillier papiste a tenu des propos significatifs. Secrètement il a rempli sa boutique de grils et de tenailles. Là-dessus les esprits s'émeuvent, le squire, forte tôle politique, qui, le dimanche, se repose delà chasse à courre, en se faisant lire un journal, rumine ce qu'il vient d'apprendre. Ce jour-là, suivant la vieille coutume, Abraham dîne chez lui; belle occasion pour les deux représentants de la classe gouvernante, de mettre ensemble leurs lumières. Les dames ont quitté la table, le vin de porto coule... et l'on se met à raisonner. Est-il possible qu'il y ait au Parlement des traîtres à la Constitution et à la patrie. » Là-dessus, le porto aidant, squire et recteur s'échauffent, le squire jure et Abraham s'emporte contre l'Antéchrist qui siège à Rome. Voilà deux robustes Anglais bien décidés à faire tomber le ministère plutôt que de jamais soutenir de si horribles projets. Or comme ils sont des centaines de mille sur ce modèle, vous jugez si Robert Peel et le bill d'émancipation ont des chances de triompher.
Heureusement il y a dans une petite paroisse, pas bien loin de celle oii Abraham mène sa ferme, un recteur plus intelligent et plus libéral qui va essayer de faire entendre raison à son belliqueux confrère. « Cher Abraham, — écrit Sydney Smilh dans ce pamphlet qui est sa meilleure œuvre litté-
raire, — il n'est pas de plus digne ni de meilleur homme que vous. Mais déjà, quand nous allions ensemble à l'école je vous disais et je vous ai toujours dit depuis que vous êtes un gros oison. Les affaires de votre paroisse sont administrées avec un ordre admirable, et, si (j'abrège) les villageois dorment à vos sermons, ils ne cessent pas pour autant d'avoir la figure tournée vers la fontaine d'orthodoxie. Vous ayant donc ainsi rendu justice, je m'en vais du ton de bonne amitié qui nous est familier, vous expliquer mon opinion sur les catholiques et vous dire ce que je pense de la vôtre. » Le pamphlet continue sur ce ton, montrant le ridicule des craintes d'Abraham et la sagesse du bill d'émancipation. Et peu à peu, à force de brochures et de discours, Sydney Smith devait pour sa bonne part arriver à changer les idées des innombrables Plimleys qui remplissaient les presbytères anglicans. Mais voyons plus en détail ce qu'était ce curieux homme et d'oii lui venait une semblable puissance.
Il était né en 1771. Elève de Winchester, puis boursier et agrégé de New Collège à Oxford, il s'était décidé à la carrière ecclésiastique, non pour obéir à une vocation spéciale, mais parce que son père avait refusé de l'aider dans les débuts difficiles du barreau. En 1794 nous le trouvons établi dans une petite cure perdue au milieu des plaines de Salisbury. Là il rencontra un riche propriétaire qui lui demanda d'être le tutor de son fils et d'accompagner le jeune homme à Edimbourg. Cette ville était alors la capitale de l'An-
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gleterre pensante. Sydney Smith y connut un groupe de jeunes gens, qui se pressaient enthousiastes et sérieux aux cours de Dugald-Stewart ; c'étaient Horner, Brougham, Jetfrey, Murray, Allen, Brown, qui « devaient tous laisser leur sillon. En pleine période de réaction contre la Révolution française, en plein régime de répression et de contrainte, ils s'apprêtaient à relever le drapeau whig.... Plus ou moins confusément ils sentaient qu'ils traversaient une période de transition, que l'Angleterre touchait à la fin d'une de ses époques, que de nouveaux besoins la travaillaient profondément ».
D'ailleurs la propagande libérale était un moyen d'attaquer le Gouvernement. Smilh, le plus actif et le plus brillant de cette jeune troupe, proposa de fonder une revue pour propager les idées nouvelles. L'idée fut reçue par des acclamations et il fut choisi comme directeur de la Revue d'Edimbourg (1802). Bientôt il devient célèbre; ses articles (il en écrivit plus de sept cent vingt), tous sages et bien écrits, faisaient sensation. En 1803 il quitte Edimbourg pour Londres et entre bientôt en relations avec les chefs du parti libéral. Les lettres de Peter Plimley^ en faveur des catholiques, paraissent en 180G. Ce pamphlet anonyme « le plus spirituel et le plus habile qui ait été composé depuis Swift » fit le tour de l'Angleterre. Quelques mois après ce grand succès, les libéraux renversaient le ministère. « Aussitôt ils récompensent leurs bons soldats : le révérend Sidney Smith reçoit un bénéfice de 500 livres; il est
nommé, dans le Yorkshire, recteur du village de Torston. » C'est la fortune, mais ce ne sera heureusement pas le repos. Le recteur continue à défendre par la plume et la parole ses chères idées. Successivement chanoine de Bristol et de Saint- Paul, il parle, il écrit toujours. A soixante-quatorze ans, la mort le prendra au moment oîi il vient d'écrire, pour une dernière réforme, un dernier pamphlet.
Ecrire et parler, tout le monde en est plus ou moins capable, mais combien auraient été de force à secouer, par des brochures ou des discours, cette société engourdie que j'esquissais tout à l'heure. Philosophes et littérateurs de profession eussent également échoué et n'auraient pas même réussi à se faire entendre : il fallait un vulgarisateur de génie et Sydney Smith fut cet homme-là.
Tenant par toute son ûme à la vieille et bourgeoise Angleterre, à peine plus distingué que son auditoire de gros squires et de gros fermiers, il avait tout ce qu'il fallait pour se faire écouter et applaudir. Les raisons ne sont rien ou peu de chose devant ces hommes, il leur faut l'affirmation catégorique, franche, joviale d'un homme de bon sens et de bon cœur. « Il y a deux mots magnifiques dans la langue, dit Sidney Smith, ce sont les mots oui et non ; il faut les prononcer fortement et hardiment.» Moi, oui, moi qui vous ressemble, qui ai le même sang vigoureux dans les
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veines, moi qui ne suis pas un exalté, vous le voyez bien, moi, votre bon ami Sydney Smith, voilà ce que je pense. Vous savez que je suis un honnête homme, que j'aime le roi et l'jiglise comme vous. Regardez-moi donc, voyez si je suis de l'étoffe dont sont faits les papistes. Moi papiste! allons donc, il faudrait être fou pour le croire. Eh bien! tout anglican que je suis, je vous assure qu'il n'est pas juste de tourmenter les catholiques et qu'il est niais d'en avoir peur. Des raisons de ce genre ne nous disent rien à nous qui les lisons ou les devinons soixante ans après, mais maniées par Sidney Smith elles emportaient pièce devant cet auditoire. Le solide bon sens enseveli dans la matière oscillait au son de cette voix honnête et convaincue, un gros éclat de rire passait dans la salle, secouait ces larges épaules et le procès des catholiques était gagné.
N'allez pas croire que le premier venu puisse en faire autant. Sans doute rien ne ressemble moins que la harangue de Smith au discours parfait que prône la rhétorique. Il y a très peu d'idées, presque pas d'arguments et encore moins de logique dans celte éloquence. Mais il y a beaucoup dimages, tout est concret, tout est vivant : chacun peut comprendre et suivre sans peine, bonne et rare fortune pour le commun des auditeurs. Qui, parmi les plus engourdis, ne prendrait plaisir à ce début du dernier pamphlet de S. Smith : « Le revenu de l'Eglise catholique eu Irlande est fait de petits sous, de pommes de terre, de chiffons, d'os, de vieilles guenilles, bien pis, de vieilles
guenilles irlandaises. Les prêtres disent leurs prières dans des bouges ou en plein air, parce qu'ils n'ont pas de lieu de prière, et leur religion est la religion des trois quarts des Irlandais. Tout à côté, dans une maison au toit bien solide, aux fenêtres bien closes est un clergyman protestant bien payé qui prêche dans la solitude ; à côté de lui le chantre, à côté de lui le sacristain, à côté de lui la femme du sacristain, tous les quatre furieux contre les erreurs du papisme et prêts à donner leurs vies pour les grandes vérités qui furent établies à Augsbourg. »
Il faut bien peu connaître l'âme anglaise si positive, si rebelle aux idées générales, si défiante des grands mots, pour ne pas comprendre l'effet de cette éloquence toute en images et en paraboles. Ecoutez l'histoire de commère Partington : elle est encore aujourd'hui familière à bien des gens, qui ne savent pas qu'elle fut inventée par Sidney Smith : « Quant à l'idée que les lords pourront empêcher longtemps la Réforme, je la tiens pour la plus absurde qui puisse entrer dans une cervelle humaine. Les efforts qu'ils font me rappellent la grande tempête de Sidmouth et ce que fit l'excellente commère Partington ce jourlà. Pendant l'hiver de 1824, la mer faillit engloutir la ville. La marée monta à une hauteur extraordinaire, les vagaes se ruèrent vers les maisons et tout fut menacé de destruction. Au milieu de ce sublime et terrible ouragan, on vit commère Partington, qui demeurait près de la plage, sur le seuil de la maison, un balai à la main, en sabots,
1+ L l-NQLIETUDE KELIGIELSE
poussant son balai, chassant l'eau de la mer, s'escriraant vigoureusement contre l'océan. L'océan était eu courroux. Commère Partington était têtue, mais faut-il vous dire que la lutte n'était pas égale? L'océan battit commère Partington. Elle était de taille à se mesurer contre une flaque d'eau, elle n'aurait pas dû engager la lutte contre une tempête. Messieurs, soyez calmes et fermes ; vous battrez commère Partington. »
On embellirait trop cette parole populaire en la jugeant sur ce dernier passage. D'ordinaire les plaisanteries sont plus rudes et plus bruyantes. Il a « la brutalité d'un homme trop vigoureux qui vous brise l'épaule en vous donnant une tape d'amitié » ; volontiers quand il défend des catholiques, il plaiderait la démence ou l'imbécillité de son client. Le John Bull « au large ventre, aux joues colorées, au verbe haut », est tout entier dans Sydney Smith, et c'est là encore une des raisons de son succès.
Cependant qu'on ne s'imagine pas que cette bourgeoise figure manquait absolument d'une certaine noblesse. Courage, dévouement, bonté, travail, toutes ces vertus valent mieux en somme que Fatticisme, et nous nous ferions une idée fausse de l'âme anglaise, si nous ne les remarquions chez ce pur Anglais.
Tout jeune ciirate, il tâche de transformer sa misérable paroisse; il lui prêche, d'exemple et d'action, son évangile britannique on la saine morale naturelle se mêle à l'hygiène et au confort. Malades, pauvres, ivjognes, enfants, il a soin do
tout : « Il veut civiliser, remuer les âmes inertes, leur donner l'envie et le courage de faire effort, moins pour se hausser jusqu'aux vertus chrétiennes que pour améliorer leur condition. » Il les fait travailler et il travaille lui-même ; il re'alise sans défaillance sa robuste devise : « Tout homme doit être occupé et mourir avec la conscience qu'il a donné tout son effort. » « A Torston, dans une même journée, il invente des procédés de chauffage et d'éclairage économiques, il prépare des remèdes pour ses paroissiens... il écrit un sermon contre la paresse il compose un pamphlet contre les méthodistes. » N'est-ce pas une journée bien remplie?
Enfin, ce bon Anglais ne connaissait pas la peur. Habitué à se tenir droit et à regarder en face, qu'il écrivît à un ministre ou qu'il abordât un auditoire difficile, l'idée ne lui vint jamais d'essayer de déguiser ses convictions. M. Ghevrillon en donne un exemple mémorable : Le 5 novembre, jour de réjouissances publiques en souvenir de la découverte du complot papiste de Guy Fawkes, S. Smith, récemment nommé chanoine de Bristol, devait haranguer, à la cathédrale, les clergymen et les magistrats. La cérémonie religieuse avait été précédée d'un banquet, « banquet d'aldermen; pour qui sait l'anglais, le mot suffit à faire deviner le meuu. La soupe à la tortue, le roast-beef d'Angleterre, le pudding et le porto échauffaient l'orgueil national. ■> Puis on va en procession à la cathédrale remercier le Dieu d'Israël d'avoir exalté l'Angleterre au-dessus de toutes les nations. La
foule a crié no popery selon l'usage et les graves aldermen ont frémi d'aise à ce cri. Maintenant ils sont à leurs places d'honneur à la cathédrale. Regardez-les. Voyez ces antiques costumes des corporations et pensez que les âmes sont aussi d'un autre temps avec leur préjugés et leurs haines. Ils s'apprêtent à dormir, mais cette fois leur sommeil accoutumé va être troublé. Sydney Smith paraît en chaire. Calme et résolu, il se met à défendre le bill d'émancipation des catholiques. « Ils m'ont regardé avec stupeur — disait-il en descendant de chaire — et quelques-uns ont eu du mal à garder la tortue dans leur estomac. » John Bull plaisante encore à sa lourde façon ; n'importe, il a fait preuve de franchise et de courage, il peut écrire à lord Holland, son ami : « J'ai prêché un honnête sermon ».
Les aldermen lui gardèrent rancune, mais à Dristol comme partout, sa puissante parole avait merveilleusement contribué à la transformation morale de son pays. L'humeur de la nation s'adoucissait et son cœur devenait meilleur. On pouvait lui parler de réformes sans crainte d'être anathématisé. L'émancipation des catholiques finissait par avoir la majorité dans le peuple et au Parlement , et, chose plus difficile encore, on commençait à s'apercevoir des cruelles plaies de l'Irlande et à entrevoir l'espérance lointaine de les iruérir.
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Sidney Smith ne travaillait sans doute pas seul à cette propagande libérale. Ses amis de la Revue d'Edimbourg se donnaient comme lui beaucoup de mouvement et gagnaient peu à peu la sympathie des hautes classes; mais enfin notre héros a eu sa bonne part dans le succès final de l'entreprise, et ce n'est pas un petit honneur pour sa mémoire.
Mais cet homme, publiciste et orateur populaire, était en même temps un clergyman. A-t-il fait pareillement progresser l'âme du clergé anglican? Cette sérieuse question est malheureusement facile à résoudre. Non, il a gardé intact l'héritage de vertus faciles, de vie confortable et d'insouciance théologique que lui avaient légué ses prédécesseurs. Donnez une intelligence plus éveillée et plus large au brave Abraham Plimley et vous aurez une image assez ressemblante du tempérament ecclésiastique de Sidney Smith. Comme ils sont encore quelques-uns sur ce vieux modèle, il est bon de nous arrêter un peu devant ce type du recteur ou du chanoine anglican.
Toute religion consiste à marcher vers une terre promise ; or, quelle était la terre promise pour le petit vicaire qui commençait allègrement sa carrière à la fin du siècle dernier? Que veut-il? Sauver les âmes, les sanctifier et se sanctifier avec elles? Mais il n'y pense pas même : il veut, avant tout, faire honnêtement sa fortune. Pour le quart d'heure, il n'est pas encore rétribué;
patience, patience, les émoluments viendront : d'abord une bonne cure, puis une stalle à Bristol qui lui donne droit h une délicieuse maison de campagne, enfin la grasse sinécure de chanoine de Saint-Paul; la fortune, la gloire, le repos; il pourra dire en souriant «je ne désire plus -de réformes, je ne suis plus pour les changements. Les chanoines de Saint-Paul ne sont pas amis des changements 1».
Le paradis viendra après, car l'heureux chanoine n'a garde de refuser cette prolongation de bonheur. Mais rien ne presse et on peut attendre, car décidément cette vie mortelle vaut bien la peine de vivre et rien n'est si doux qu'un bon dîner, un charmant jardin et une chaude maison. Puis comme la terre serait moins agréable si on y côtoyait trop souvent la souffrance d'autrui, aidons le prochain, tout en avançant nos affaires, à diminuer ses peines et a centupler ses plaisirs. Apprenons-lui l'épargne, la divine épargne dont, je ne sais comment. Dieu a oublié de faire un commandement spécial et travaillons à répandre partout les bienfaits de la civilisation. Courage! La terre promise n'est pas loin; nous sommes nés dans un joli temps. Comment pouvait-on être heureux au moyen âge, dark agcs qui ne connaissaient ni thé, ni sucre, ni parapluies, ni bretelles. A quoi pensent donc ces petits jeunes gens, comme Byron
1. Pour ne pas se méprendre sur le sens de cette phrase, il faut se rappeler que même à Saint-Paul il continua sa campagne en faveur des catholiques, à un âge où il ne pouvait plus espérer d'avancement.
et Shelley, qui ont l'air de se trouver mal à l'aise? Je n'entends rien, pour ma part, à cette maladie du siècle qui les tourmente : aidez la digestion de ces malades et leur âme s'ensoleillera comme la mienne. Quant aces écervelés d'Oxford, Newman et ses fidèles, ils me dégoûtent avec leurs idées de succession apostolique; comment ne pensent-ils pas, les insensés, qu'on devait être cousu de rhumatismes dans l'humidité des catacombes, et que saint Augustin, avec ses fièvres d'Afrique, aurait, pour un gramme de quinine, sacrifié tout son esprit.
On croit que je force la note et il vaut mieux laisser la parole à Sydney Smith. Quelque temps avant sa mort, le jovial patriarche se recueille, il jette en arrière un regard sur le temps de sa laborieuse jeunesse, il voit le chemin que la civilisation a fait depuis lors, et il laisse éclater sa reconnaissance.
« Dans ma jeunesse on ne connaissait pas le gaz; j'errais à tâtons par les rues de Londres. On mettait neuf heures pour aller de Taunton à Bath ; aujourd'hui, on en met six pour aller de Taunton à Londres... je n'avais pas de parapluie; impossible de fixer mes culottes : on ne connaissait pas les bretelles. Si j'avais la goutte, il n'y avait pas de colchique ; pas de quinine contre la fièvre. » En vérité, selon la remarque de M. Chevrillon, que n'est-il venu au monde quelques années plus tard ; s'il lui avait été donné de voir l'Exposition de 1889, il se serait cru en paradis.
Tout cela n'est pas de la religion, direz-vous ;
c'est ce qui vous trompe. Etant donné que « le bonheur augmente avec le nombre de guinées que l'on encaisse», la religion est un des plus solides facteurs de ce bonheur. L'Evangile nous garde des mauvais plaisirs qui épuisent vite la santé et les forces, il prêche aux autres le respect de la propriété ; il est tout ensemble — ô bonté ineffable du Seigneur — une caisse d'épargne et un coffrefort.
Mais peut-être y aura-t-il quelque petite place à l'inquiétude religieuse dans le livre où ce bon recteur résume ses avis a. ses paroissiens. Ecoulez: « Ne restez pas assis avec des habits mouillés ; pas de santé qui résiste aux habits mouillés ; vite enlevez-les... J'interdis tout braconnage : c'est la ruine pour vous et les vôtres ; on ne manquera pas de vous attraper un beau matin avec un faisan dans une poche et un lièvre dans l'autre, etc., etc., etc. » Toute la morale de Sydney Smith est dans ce livre et tout le livre est sur ce ton.
Sa vie, mieux encore que ses discours et que ses livres, prêche ces douces leçons. L'épargne, la modération, le travail, lui ont donné ce qui pour lui est le souverain bien, u Notre maison, écrit-il sur ses vieux jours, est pleine de bœuf, de bière, de pâtés, d'enfants, de livres; la vie coule très agréable, malheureusement je me souviens trop souvent que j'approche de ma fin. »
M. Ghevrillon ne se lasse pas de nous montrer la joie complète et sonore de ce brave commerçant qui, ayant la double chance d'avoir bien mené ses affaires et aidé les autres à bien mener les
leurs, jouit de sa grosse fortune et de son opulente santé. J'espère qu'il y a un peu d'ironie dans l'admiration que le biographe prodigue à son héros : pour moi, le spectacle de cette vieillesse me serre le cœur ; ou je ne comprends rien à l'Evangile, ou ce n'est pas ainsi qu'un chrétien doit attendre la mort. Quand on a dépassé soixantedix ou quatre-vingts ans, il y a peut-être quelque autre chose à faire que de cueillir des roses ou de traduire Horace en vers anglais : plus j'aime et je vénère nos sereines vieillesses chrétiennes, oii une douce inquiétude tempère l'espérance et oii toutes les joies de ce monde s'effacent devant l'intense désir d'aller enfin voir le Christ, plus je me sens mal à l'aise devant ces hommes robustes, heureux de jouir de la vie pleinement et jusqu'au bout, et qui ne voient dans la vieillesse qu'une dernière étape de plaisir.
Pendant que s'achevait ainsi, dans une sérénité olympienne, cette carrière d'un homme heureux, les étudiants d'Oxford écoutaient haletants, une nouvelle éloquence et des idées que leurs pères, les auditeurs de Sydney Smith ne soupçonnaient pas. Un jeune clergyman avait trouvé dans l'Evangile la condamnation de la bourgeoise x\ngleterre et il rappelait hardiment à ses compatriotes que le temps des promesses de l'Ancien Testament était passé. La prospérité matérielle de l'Angleterre, que S. Smith aurait donnée comme une preuve de la divinité de l'anglicanisme, faisait trembler le prédicateur de St-Mary's d'Oxford, et il se demandait avec angoisse si une Eglise,
22 l'inquiétude RELIGIECSE
plantureusemcnt comblée des biens de ce monde, n'était pas en revanche absolument dépouillée des biens du ciel.
« Chez les Hébreux, disait-il, la félicité temporelle était une récompense de Dieu, une preuve que Dieu était content : qui sait si les choses ne vont pas en sens inverse chez nous. Quand les Juifs se voyaient dans l'adversité, ils concluaient que Dieu voulait les punir ; nous autres quand nous nageons dans toutes les joies de ce monde, ne serait-ce pas que Dieu nous châtie^. »
Merveilleuse puissance du génie et de la grâce ! cette dure doctrine, en dépit de tous les anathèmes, devait pénétrer profondément l'âme anglaise et la transformer. Pauvre âme, plongée dans l'égoïsme et la matière; Sydney Smith, au commencement de ce siècle, était parvenu à l'adoucir, à la rendre humaine : il ne pouvait faire davantage parce que lui-mêmene concevait pas d'autre idéal. Arrive Newman, et sur ses ailes, cette âme laissant la matière, s'élève à l'amour du sacrifice et à un désir implacable de trouver la vérité. Sydney Smith et Newman; deux grands hommes sans doute, mais combien le jovial chanoine perd de sa grandeur si on le rapproche de la noble et sainte figure de Ncwman.