L'INQUIÉTUDE DE NEWMAN ET LA SÉRÉNITÉ DE PUSEY
Tout le monde connaît le nom de Pusey. Dans beaucoup de souvenirs d'enfants, ce nom est resté comme celui d'un célèbre vieillard anglican, sympathique à l'Eglise romaine, et qui sûrement devait se convertir avant de mourir. Il attend, il attend, disait-on, il a quelques derniers doutes à résoudre, mais il va venir à nous et sa conversion entraînera la moitié de l'Eglise anglicane... 11 n'est pas venu, il est mort dans l'hérésie, et on escompte encore chez les anglicans le prestige de sa longue et sainte vie.
Le chanoine Liddon, disciple préféré de Pusey, avait commencé à écrire l'histoire de son maître,
1. Life of Edouard Bouverie Pusey, by H. S. Liddon, late canon of S' PauFs, — Edited by the RR. Johnston et Wilson. Londres, Longnians, 4 voL, 1893-1894.
et il est mort à la besogne après dix ans de travail. Deux autres clergymen d'Oxford ont repris l'œuvre interrompue et l'ont menée à bonne fin. Elle ne forme pas moins de quatre gros volumes, lourds de toute façon. A de pareilles proportions, on comprend qu'il ait fallu quinze ans pour élever ce monument, réclamé et attendu avec une pieuse impatience par les nombreux fidèles du docteur Pusey.
Voilà plus de quinze ans qu'il est mort! N'est-ce pas bien tard pour parler encore de lui ? Oui, ce serait peine perdue si l'on n'avait d'autre but que de rechercher curieusement les souvenirs de sa vie ; mais n'est-il pas intéressant d'essayer de résoudre le problème qu'éveille le spectacle de cette existence? Cet homme que nous avions cru si près de Rome, quel spécieux argument ou quelle secrète faiblesse l'ont-ils arrêté sur le seuil de la vérité? Quand ses meilleurs amis passaient les uns après les autres à l'Eglise romaine, comment lui s'est-il acharné à son impossibla rêve d'infuser une nouvelle sève à la branche séparée du tronc? Quel combat l'erreur et la vérité se sontelles livré dans cette intelligence peu commune, et quel est le secret de l'incompréhensible ténacité avec laquelle cet homme de bien s'est cramponné à l'erreur? Il me semble que l'intérêt de ce problème ne peut pas vieillir. Sous un nom ou sous un autre, les Puseys abondent autour de nous : tous, nous avons rencontré de ces honnêtes gens, dont nous n'osions pas suspecter la bonne foi, et qui pourtant paraissaient réfractai res à la vérité,
NEWMAN ET PUSET 25
disciples naïfs et convaincus de maîtres menteurs, dupes entêtées dont aucune controverse ne pouvait ébranler la paisible incrédulité. De cette classe d'hommes, chaque jour plus nombreux, on trouverait difficilement un représentant plus achevé que Pusey. Ceux-là mêmes, qui n'auraient aucun souci d'un nom encore vénéré et d'une influence persévérante chez nos voisins, pourront trouver quelque utilité à étudier, dans la vie de Pusey, un cas intéressant de la psychologie — j'allais dire de la pathologie — de la Foi.
Faisons rapidement le tour de la vieille Université dont Pusey n'est presque jamais sorti pendant les soixante dernières années de sa vie. Dans cette ville du passé chaque pierre a son histoire ; je doute pourtant qu'aucun des souvenirs d'Oxford égale en intérêt ceux qui nous parlent, à chaque pas, de Pusey et de Newman.
Voici le collège de la Trinité. Là, vers 1820, le fils d'un banquier de Londres se préparait aux grades académiques, fuyait les parties fines des étudiants, faisait connaissance, dans Gibbon, avec les Pères de l'Eglise et se reposait d'Hérodote et de Thucydide en lisant les romans de Walter Scott. Voici la chapelle aux colonnes torses, où le jeune homme écoutait avidement la musique de la Bible anglaise, et récitait, sans éprouver le moindre doute sur la divinité de son Eglise, les
formules du Prayer-Book. Voici le large haL où, perdu dans la foule des étudiants, Newman prenait ses repas. Quand il regardait les portraits pendus à la muraille, qui lui eût dit qu'il devait iigurer un jour, en costume de cardinal et à la place d'honneur dans celte galerie des gloires de Trmity.
Au même moment, Edouard Bouvcrie Pusey, d'un an plus âgé que Newman, achève ses études au collège de Ghrist-Church. Les deux étudiants ne sont pas encore en relations, ils se rencontreront bientôt à Oriel, où tous deux obtiendront, presque en môme temps, une place d'agrégé.
Oriel! collège modeste et sans apparence, et qui pourtant va voir naître et grandir le Mouvement d'Oxford! Oriel, où vont s'aimer et s'unir les plus brillantes et les plus généreuses natures que la vieille ville universitaire ait jamais connues, Keble et Pusey, Fronde et Newman !
Le plus âgé de cet admirable groupe venait de publier un petit livre de poésies religieuses : l'Année chrétienne, qui tranchait sur le formalisme vide et froid de la littérature anglicane et faisait jaillir des sources vives de dévotion, de chaque ligne du Prayer-Book. Newman, Froude et Pusey, sous le charme de cette âme et de ce livre, se mettent, au milieu de celte jeunesse frivole, à ambilionner la sainteté : ils travaillent à l'acquérir, ils s'examinent, ils se jugent, ils se condamnent, ils se transforment. Vienne l'heure — et elle va sonner — où leur Eglise, menacée au dehors par les exigences de l'Etat et au dedans par
la contagion libérale, se verra près de la ruine, ces quatre hommes seront prêts à se lever pour la défendre; ils travailleront, de toutes les forces de leur jeune enthousiasme, à ressusciter cette Eglise mourante de richesses, de vie commode et de bien-être, en essayant de lui rendre la ferveur des premiers temps.
Entre Oriel et Christ-Church, cette église couverte de lierre, basse et massive avec sa tour carrée, c'est Sainte-Marie. Les plus beaux sermons anglais ont été prononcés dans la chaire de cette église. C'est là queNewman, curé de Sainte-Marie, enthousiasmera bientôt la jeune université.
La route n'est pas longue d'Oriel à Christ-Church^ du collège de Newman aux appartements que Pusey occupa lorsqu'il fut nommé professeur d'hébreu. Que de fois ils ont fait ce chemin pour se rendre l'un chez l'autre ! Que de fois ils l'ont parcouru côte à côte dans ces dix années de leur intimité, depuis la belle espérance et l'ardeur de leurs débuts d'apostolat, jusqu'au jour où les deux amis, prévoyant la séparation suprême, n'eurent plus le courage de se parler.
Le royal professeur d'hébreu est, de droit, chanoine de Christ-Church, la cathédrale d'Oxford. Les maisons des chanoines à côté les unes des autres, forment un immense rectangle, dont la ligne austère ne manque pas de majesté. La maison que Pusey vint habiter, lorsqu'il fut nommé professeur d'hébreu, est à un des coins de ce rectangle. Je voudrais vous introduire dans cette maison que les anglicans regardaient comme un
sanctuaire, vous montrer cette chambre de travail, cette table basse, cet autel pour la cène quotidienne, et, entre deux chandeliers, cette image de la Sainte Face, devant laquelle il s'est agenouillé tant de fois.
Mais ces souvenirs, ces reliques, ne sont plus à Christ-Church : il a fallu faire place nette pour installer le successeur de Pusey. Tout a été transporté à Pusey-House, sorte de presbytère oii quelques clergymen se sont réunis pour garder la mémoire du maître et continuer à Oxford son apostolat. C'est là qu'il faut aller, pour se faire une idée de la dévotion profonde qui entoure ce saint anglican. On a placé ce beau tableau de la Sainte Face audessus de l'autel d'une modeste chapelle, à peu de distance d'un autre tableau qui représente Pusey sur son lit de mort. Comme je quittais cette chapelle, l'aimable clergyman qui m'avait introduit à Pusey-House me montra une photographie qui représentait la chambre de Pusey, et me fit remarquer, parmi les rares tableaux de cette chambre, le portrait de Newman.
Newman et Pusey ! Pusey et Newman ! ces deux' noms reviennent sans cesse aux lèvres, quand on se promène dans les rues d'Oxford. Tout parle de leur amitié, tout évoque la pensée de leurs relations si douloureusement brisées. Etudions l'origine de ces relations plus tard si intimes, et l'une des meilleures, l'une des seules joies de la vie de Pusey.
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Newman fut longtemps un des admirateurs enthousiastes de Pusey avant de devenir son ami. Une naissance et des manières de gentilhomme, une réputation déjà très répandue de vie austère et fervente, une précoce érudition, augmentée pendant deux longs séjours en Allemagne, tout contribuait à donner un réel prestige au futur chanoine de Christ-Church. Quoiqu ayant à Oriel la même position que lui, Newman, timide, presque néo-ligé dans ses manières, incapable de se faire valoir au dehors, très réservé et défiant de luimême, mit beaucoup de temps à entrer dans la familiarité de son collègue et, même après sa liaison avec lui, il était loin de le regarder comme un éo-al. «Je l'avais surnommé b \}.i-;y.z, raconte-t-il ; son érudition, son activité prodigieuse, son dévouement à la religion me subjuguaient. » Aussi lorsque, pour réveiller l'idée religieuse dans les consciences assoupies, Newman commença, avec l'aide de ses meilleurs amis, à écrire et à répandre les tracts, il n'avait pas osé compter, pour cette œuvre, sur le concours de Pusey.
Quelle apparence qu'un homme, déjà considéré dans Oxford, pour sa situation et son caractère et à qui tout promettait un bel avenir, allât se compromettre en donnant son nom à une bande de volontaires et en consentant à mener avec eux une guerre de partisans.
Car c'était bien de cela qu'il s'agissait. Les
jeunes gens s'étaient jetés dans la mêlée sans aucune mission. Leurs chefs naturels, les évoques, avaient, depuis longtemps, perdu l'habitude du combat, et, sans inquiétude en face du dan^-cr pressant, ils n'avaient pas môme songé à chercher des défenseurs. Eux alors, les jeunes, s'étaient levés à la voix d'un curé de campagne et d'un agrégé de trente ans ; ils en avaient appelé à leurs frères dans le sacerdoce, comme ils disaient; ils leur avaient remis en mémoire leurs droits et leurs devoirs, et l'impulsion avait été si puissante et si vibrante que, de tous les côtés, on avait répondu. Les étudiants portaient les tracts de presbytère en presbytère, et ces courtes feuilles, animée^s d'une passion communicative, allumaient partout l'incendie. Tout ce qui avait encore un peu de foi et de cœur relevait la tête, on se prenait à espérer, pour cette Eglise trop confortable, des jours d'héroïsme et de sainteté.
Ce plan de campagne simple et hardi avait eu, sans doute, l'approbation de Pusey, mais le savant chanoine restait encore en dehors du mouvement. Au bout de deux ans, gagné par cette contagion de dévouement, il consentit généreusement à faire davantage, il entra résolument dans la bataille en signant un tract sur le baptême et en commençant, avec Newinan, à publier la Bibliothèque des Pères. Certes, ce n'était pas là une recrue vulgaire. « Il nous donna du même coup, raconte encore Newman, une position et un nom. Il avait une grande influence due à ses convictions solides, aux munificences de ses aumônes, à. son
titré de professeur, à ses alliances de famille, à ses rapports familiers avec les autorités universitaires. »
Sur le conseil de Pusey, on résolut d'agrandir les tracts^ de remplacer par de véritables livres ces petits fascicules qui, jusqu'alors, n'étaient pas plus lourds que nos journaux. Le grave professeur aurait eu trop de peine à plier son esprit à cette alerte besogne et d'ailleurs les petites feuilles avaient, pour ainsi dire, ouvert un chemin à des ouvrages plus complets.
Maintenant que les deux amis travaillent définitivement côte à côte, je voudrais les suivre de plus près, et entrer dans le secret de leur intimité. On verra bientôt que cette curiosité n'est pas inutile et que, en la satisfaisant, nous préparons des éléments de réponse au problème que nous nous sommes proposé d'élucider.
Disons-le d'abord, au risque d'étonner ceux qui ne connaîtraient Pusey que par la réputation de ses livres. Ce savant, à la plume si embarrassée, aux longues et pénibles phrases, ce controversiste presque maussade même dans un Eirenicon, et qui, selon le mot de Newman, prenait une catapulte pour lancer la branche pacifique de laurier, cet âpre théologien incapable de sourire, était pourtant une âme très aimante, tourmentée du besoin de donner et de recevoir de l'affectioD.
32 l'inquiétude RELIGIESUE
Toute sa vie en fait preuve. Lorsque, jeune agrégé, il se lance avec fougue dans Fétude de Farabe et de l'hébreu, lorsqu'il part pour l'Allemagne en que le de plus savants professeurs, vous pensez sans doute que son cœur est bien calme et a oublié d'avoir vingt ans. C'est tout le contraire. Ce travail excessif est le seul remède que ce pauvre jeune homme ait trouvé pour guérir, ou pour oublier, ou pour croire oublier ses peines d'amour. Pusey amoureux ! L'auteur de YEirenicoii, et de Daniel, et des Petits Prophètes, et des Sommons d Oxfordl En faisant cette découverte, on serait tenté de sourire; on aurait tort, car cette pure affection de jeunesse devait le faire beaucoup souffrir.
Ceux qui ont lu l'apologie de Newman, se rappellent avec quelle délicatesse il raconte sa précoce résolution to lead a single life et de ne pas partager son âme entre la créature et le Créateur. Chose merveilleuse ! Une voix secrète parlait déjà de virginité à cet enfant qui n'avait jamais vu que des clergymen mariés. Or, cette voix, Pusey ne Fentendit jamais. Il avait dix-huit ans, lorsqu'il rencontra pour la première fois miss Maria Catherine Barker. Depuis ce jour, sa vie fut toute différente de ce qu'elle avait été jusque-là. Sous des apparences de froide réserve, ces âmes anglaises cachent souvent des trésors de tendresse, et Pusey, l'austère Pusey, s'était donné passionnément à ce premierj amour. En vain son père, mécontent — on ne nous dit pas pourquoi — de cette inclination, signifia-t-il au jeune homme
l'ordre de ne plus avoir aucune relation avec miss Barker. Cette mesure mit Edouard Pusey dans le plus violent désespoir. Il songea à abandonner ses chères études et à quitter Oxford, il crut même qu'il allait en devenir fou. Des amis lui firent comprendre que le salut était pour lui dans l'exercice et le travail. Il se plongea donc avec acharnement dans ses livres. « Pusey travaille en désespéré, écrivait à cette époque un de ses camarades, le plus que je peux faire est de l'obliger à prendre une heure d'exercice. » Quand, par extraordinaire, il s'accordait quelque distraction plus longue, comme une partie de chasse ou une course à cheval, c'était toujours pour y trouver le triste plaisir d'apercevoir ou de deviner, derrière le rideau d'arbres de la Tamise, ce château de Fairford que son cœur ne quittait guère et oii il lui était défendu d'aller.
Après neuf ans d'attente, il put enfin obtenir la main de miss Barker. Ils se rencontrèrent à Gheltenham où elle se trouvait alors. Ce jour de printemps, précédé d'un si long et si dur hiver, resta jusqu'au bout gravé dans le souvenir de Pusey. Peu de temps avant la mort du vieillard, sa fille étant allée passer une journée à Fairford, demanda au départ quelques fleurs pour les apporter à son père. M. Raymond Barker lui donna un vase de verveine. En le voyant, Pusey se mit à pleurer, puis il dit : « Quand je proposai à votre mère de devenir ma femme, elle me donna une branche de verveine et depuis je ne peux voir cette fleur sans me rappeler ce souvenir. »
11 ne faudrait pas croire pourtant que le jeune hcbiaïsant n'offrit pas d'autres Heurs à sa fiancée. La branche de verveine était à peine fanée, que, pour répondre à un désir de miss Barker, Pusey l'initiait aux doctes occupations de sa vie.
Après lui avoir exposé son plan d'une revision de la version autorisée de la Bible, il lui indique en quoi elle pourra s'unir à ce travail :
J"aurai l'audace de vous charger d'une grosse besogne; ce sera de juger ce qui, dans ma traduction, ne sera pas suffisamment clair (car, pour l'auteur luimême, tout est également clair), parfois de transcrire mes notes, même de m'aider dans la correction des épreuves, de lire pour me trouver des renseignements; j'ose à peine ajouter, etc., etc. Mais, ai-je besoin de le dire, je ne vous demanderai jamais rien de trop rebutant. Voilà quelques-unes des terribles conséquences de votre consentement à partager la vie d'un stuclent\
'V^oilà, je pense, une assez curieuse lettre d'amour, et nous sommes bien loin du parfum de tout à l'heure. C'était bien pourtant le même homme, et, chose plus étrange, en se soumettant d'avance à un pareil programme, l'aimable jeune fille ne tremblait pas. Sans peur, elle acceptait toutes ces corvées, non par la sotte ambition de devenir une femme savante, mais parce que son noble cœur ne reculait devant aucun dévouement.
Du reste, la lecture et la réllexion l'avaient déjà façonnée aux idées sérieuses : on voit, dès ses
\. Je laisse volontairement à la traduction quelque chose des aspérités et de la lourdeur du texte.
premières lettres, qu'elle a beaucoup étudié les choses religieuses ; elle lui pose des difficultés, lui montre les contradictions qu'elle croit apercevoir dans les Livres saints, lui expose les doutes que fait venir en elle le spectacle des divisions au sein de la chrétienté, lai demande pourquoi on ne jeune plus dans l'Eglise d'Angleterre, lui fait, en un mot, une foule de demandes qui embarrassent, plus d'une fois, la science mal digérée d'Edouard Pusey. Le premier mouvement, en lisant ces lettres, est de sourire à cette façon anglaise et anglicane d'écrire à un fiancé; puis, malgré soi, on se laisse attirer par cette jeune intelligence, plus lucide, plus logique que celle du savant professeur d'hébreu. On croit découvrir en elle ces inquiétudes des premiers doutes, ces commencements de crainte, ce besoin douloureux de pleine lumière, que lui ne devait jamais éprouver, et qui sont pourtant comme le prélude nécessaire de la conversion.
Ainsi pieuse, sérieuse, intelligente et légèrement inquiète sur les questions religieuses, qui pouvait être mieux préparé que cette jeune femme h subir l'influence de Newman? Sans doute, la connaissance s'était faite dans ce salon de Ghrist- Church, oii M""" Pusey vit souvent venir le jeune chef du parti tractarien. Bientôt, l'intimité avait
été complète entre ces deux âmes, et par là s'était resserrée entre Newman et Pusey. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que sans elle Tamitié entre ces deux hommes, si différents l'un de l'autre, n'aurait pas été si forte ni si durable. Pusey aimait beaucoup Newman, mais j'ai peine à croire que Newman ait eu jamais beaucoup de vive sympathie naturelle pour Pusey. M"° Pusey fut le lien qui les unit et, quand le moment de la séparation fut venu, n'est-ce pas son souvenir à elle, à elle morte avant d'avoir pu prévoir la catastrophe, qui mêla le plus de tristesse à l'amertume des adieux?
Selon la remarque d'un spirituel écrivain, tout Anglais a au fond du cœur un Berquin qui sommeille et qui se réveille à la vue d'une nursery. Les clergymen ne font pas exception à cette règle et nous ne perdrons peut-être pas notre temps en suivant nos deux clergymen dans la nursery où les petits Pusey prennent leurs ébats. Ils sont quatre et presque tous doivent apporter à leur père de courtes joies et de longues douleurs.
L'aînée, Lucy, est née le 27 juillet 1829. C'est Pusey qui l'a baptisée lui-même, car il aime à fondre ainsi dans une action religieuse la tendresse du père et le pouvoir du ministre de Dieu. 11 a encore baptisé Philippe, né en juin 1830, quelques semaines avant le fameux sermon de Keble, qui devait donner le signal du Mouvement d'Oxford. En 1832, c'est Newman qui baptise la petite Catherine, et c'est peut-être encore lui qui a baptisé Marie, la dernière enfant de son ami. Tous quatre
ont vite appris à connaître Newman et lui, timide et, presque sauvage dans le monde, joue avec eux comme un père avec ses enfants. Un étudiant de Cambridge, amené à Oxford par la curiosité de voir Newman et Pusey, est tout surpris, après un dîner, où on avait causé théologie, de voir ent]<er au salon les enfants de Pusey :
Un grimpe sur les genoux de Newman; Newman met ses lunettes sur le nez du petit homme, puis sur celui de sa sœur, et les petits Pusey étaient ravis. On dit que Newman déteste toute conversation dogmatique. Il travaille tant, qu'en société il aime à ne pas parler de choses sérieuses. Il raconta à ses enfants l'histoire de la vieille et du bâton qui faisait les commissions, balayait la chambre et allait chercher de l'eau. La vieille veut s'en débarrasser et le casse : voilà deux bâtons animés qui se mettent à ses ordres.
S'il avait essayé d'agir ainsi avec ses enfants, l'austère Pusey eût été bien empêché. Il avoue quelque part n'avoir jamais pu réussir à se mêler à leurs jeux, je le crois sans peine, car j'imagine qu'il ne devait pas savoir les mettre à l'aise et que sa sérieuse présence gênait plus ou moins ces étourdis. Les hommes comme lui ne savent ni montrer ni dire leur tendresse, mais ils n'en aiment pas moins ardemment pour cela.
En effet la pensée et le cœur de Pusey ne quittaient guère son foyer.
En passant près de la croix de la cathédrale qui abrite notre dear home, écrit-il à sa femme pendant un petit
voyage, j'ai béni les enfants comme je vous ai bénie, avec la meilleure des bénédictions. Dites-le-leur, et que je les bénis encore et que j'ai beaucoup pensé à eux ce matin en me levant.
Un autre jour ilécritqu'il vient de prêcher pendant une heure et demie.
L'auditoire écoutait et les chers petits enfants étaient tranquilles et sages : cela naturellement me fit beaucoup penser à nos petits à nous.
Plus la nursery est aimable, plus il est cruel de songer aux dangers qui planent toujours sur elle et de ne pouvoir la soustraire à la puissance de la mort.
Kate, la baptisée de Newman, partit la première :
Notre chère petite, écrit Pusey à son ami, le 7 novembre 1832, celle qui par vous est devenue membre .de l'Eglise de Dieu, a été sauvée de toutes les souffrances de ce monde avant de les avoir connues. Son départ a été soudain, mais nous devons remercier Dieu de ce qu'il a fait. Elle avait tout l'air de promettre qu'elle serait douce et gentille ici-bas, mais elle est allée orner la maison de son Père.
Peu de jours après, Pusey écrivait:
Le soir avant les funérailles, sa petite figure semblait dormir. Je l'ai accompagnée tout seul à la cathédrale. Je n'aurais jamais cru pouvoir me trouver dans un si grand calme et être capable d'entrer pleinement dans ces hautes mais dures paroles : « Nous te remercions, mon Dieu, de ce qu'il t'a plu de délivrer notre sœur. »
M"" Pusey ne prenait pas ces épreuves avec moins de foi que son mari. D'ailleurs Newman était là pour lui donner du courage, Newman qui, dès ce moment-là, était tout à fait de la maison et qui dirigeait la généreuse femme à la poursuite des plus difficiles vertus.
Elle le vénérait comme un saint et aucune lecture ne lui faisait plus de bien que celle des sermons de Newman. Les confuses brochures de Pusey la troublaient, la fatiguaient sans la pénétrer de la même façon. Elle avouait cette impression à son mari avec une naïve franchise, et celuici, très humble, loin de se montrer offensé d'une telle préférence, lui expliquait longuement pourquoi Newman valait mieux que lui.
Et comment aurait-il pu ne pas tout aimer dans cette jeune femme dont le dévouement acceptait joyeusement les plus lassantes corvées. On se rappelle le programme d'une vie de savant à deux, qu'à la veille du mariage, Pusey adressait à sa fiancée. Elle n'avait pas frémi alors, et ne recula pas davantage quand il s'agit de tenir parole. Si vous aviez visité à cette époque la bibliothèque Bodleïenne^ vous auriez été surpris d'y rencontrer une femme de clergyman assise devant des infolio. C'était M""^ Pusey revisant, pour son mari, le texte original de saint Augustin.
Pusey venait de donner à Newman l'idée de commencer une édition populaire des Pères. Cette œuvre devait efficacement concourir à l'entreprise cie restauration religieuse poursuivie par l'école d'Uxford. Pusey s'était chargé de la traduction
d'un des premiers volumes, les Confessions de saint Augustin; mais, comme son cours et ses autres occupations l'absorbaient, sa vaillante femme avait pris pour elle le plus long et le plus pénible de la besogne, heureuse de travailler ainsi dans l'ombre, à la grande œuvre du Mouvement.
Le Mouvement d'Oxford ! Qui donc en partagea plus complètement les aspirations, qui en pénétra mieux l'esprit que cette enthousiaste amie de Newman? Hélas! celui-ci ne devait pas avoir le temps de la conduire jusqu'au terme de ce chemin que lui-môme, sans le savoir, faisait avec elle. M"* Pusey allait mourir avant la fin de l'étape, et Dieu devait lui épargner la douloureuse alternative de choisir entre la religion de son mari et la direction de Newman.
Depuis 1835, époque du premier tract de Pusey, elle souffrait de la poitrine, et, à partir de ce moment, sa vie ne fut plus qu'une longue et pénible lutte contre ce mal qui devait l'emporter au bout de cinq ans. Qu'on me pardonne d'insister un peu sur ce chapitre et de m'arrêter devant cette communauté de souflrances qui devait tremper si fortement l'amitié des deux chefs du Mouvement.
Pendant qu'elle traînait un rhume inguérissable la pauvre mère était encore tourmentée par la maladie de son fils Philippe. Ce gentil enfant se prêtait, avant de les bien comprendre, aux rôves qu'on faisait en famille sur son avenir : il voulait, disait-il, prêcher un jour dans la chaire de Newman, et maintenant, atteint, lui aussi d'une ma-
ladie de poitrine, il passait desmois entiers entre la vie et la mort :
Philippe, écrivait Pusey à sa femme, pendant un voyage qu'elle avait du faire à Londres pour consulter un médecin, Philippe ne va pas mieux non plus. Fiat voluntas Dei. Puisse-t-il vous soutenir et vous donner la force. « L'accablement pèse sur nos cœurs pendant la nuit, mais sur le matin revient la joie. »
Il lui donne le bulletin du médecin, puis il continue :
Voilà une triste lettre, ma chère femme. Cette vie si précaire de nos enfants, c'est une des souffrances qui vous vient, à vous, d'avoir uni votre vie à la mienne. Pourtant bien des mères, si elles connaissaient la réalité des choses, consentiraient à avoir comme nous leur enfant malade et, s'il plaît à Dieu, mourant et mort. Tout cela nous met plus pleinement sous la dépendance de la main paternelle de Dieu.
A ces angoisses venaient s'ajouter des peines morales. M""^ Pusey avait des doutes sur la validité de son baptême. Baptisée par un dissenter^ devait-elle demander à être rebaptisée sous condition? Son mari hésita deux ans avant d'autoriser une pareille démarche. Il admettait en principe le baptême sous condition, mais il lui en coûtait trop de paraître supposer par une cérémonie de ce genre, que sa femme eût vécu si longtemps sans être régénérée. Ce détail est caractéristique et montre comment cet homme se laissait mener par le sentiment dans sa façon de juger les choses.
Comment trouverons-nous la vérité, si nous nous détournons instinctivement de toute opinion que nous ne voudrions pas être vraie? Sans le savoir, Pusey a agi toute sa vie de cette sorte et, plus tard par horreur pour une telle hypothèse, il n'osera pas soupçonner une minute que son Eglise n'est pas l'Eglise du Dieu vivant.
Ncwman avait plus de logique et, admettant, avec Pusey, que le baptême des dissenters était souvent suspect, il conseilla de demander à l'évêque la permission de renouveler le baptême. La permission fut accordée et lui-même, Newman, fit la cérémonie la veille de Pâques 1838, dans l'Eglise de Sainte-Marie.
Ce fut un soulagement pour tous les trois, et, pour elle, une immense consolation. Le lendemain, avant d'aller dîner chez ses amis, Newman recevait ce petit mot de Pusey :
Mon cher ami, comment vous remercier pour toutes vos aimables et tendres bontés, en particulier pour cette journée d'hier qui, sans vous, n'aurait jamais été et ce qu'elle a été et ce qu'elle sera, j'en suis sûr, pour nous. Je ne puis que dire, avec saint Augustin : Rétribues illi, Boinine, in resurrectione justorum. Le livre qui accompagne ce billet (la belle édition bénédictine de saint Grégoire le Grand), qui sera comme un souvenir de celte journée, a appartenu à Tévêque Lloyd\ et je m'en suis servi pendant neuf ans^.
Maintenant l'àme de la jeune femme était repo-
\. Un lits rares évoques anglicaas qui souliarent au Parlement le bill <1 tinancipalion des catholiques. 2. J'ai vu ce beau volume à la bibliothèque de l'Oratoire de
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sée et tranquille, et de son lit de malade elle écrivait à son ami pour le remercier encore et encore. Elle prenait sans cesse de nouvelles forces dans la lecture des sermons de Newman, et elle lui disait aimablement sa reconnaissance « pour tous ses bienfaits, et, entre tous, pour un fait particulier», revenant ainsi habituellement au souvenir de ce baptême, suprême joie de sa vie.
A la fm de septembre 1838, les médecins déclarèrent qu'il ne restait humainement plus d'espoir. Pusey connaissait assez sa femme pour savoir qu'il ne devait rien lui cacher.
Je lui ai tout dit ce matin, écrit-il; aussitôt qu'elle eut compris, elle dit avec un calme sourire : « Alors me voilà bénie! pour vous, Dieu peut vous rendre heureux ». Puis, sans effort ni réflexion, elle fut si calme qu'il était clair que cela venait immédiatement de Dieu.
L'agonie dura huit mois, et ni l'un ni l'autre ne se départirent jamais de cette pieuse résignation. On avait tous les jours une visite ou une lettre de Newman. Il aidait la mère, lorsque, la veille delà Pentecôte, elle dit pour toujours adieu
Birmingham, et sur la feuille de garde ces mots de la fine écriture de Pusey :
In gratam memoriam
beneficiorum quam plurimorum
sibi collatorum
tum maxime
Sabbati sancti
à ses deux petites filles qu'on devait éloigner d'elle. II aidait, il réconfortait Pusoy, qui voyait dans cette épreuve un châtiment de ses fautes, et qui, par esprit de pénitence et pour souffrir davantage, désirait rester seul dans sa douleur. Je voudrais avoir la place de citer les lettres si bonnes que Keble et Newman envoyaient à leur ami désolé, et les chrétiennes réponses de Pusey. « J'ai surtout peur, écrivait celui-ci à Keble, de ne pas profiter autant que possible de cette visite de Dieu. J'ai peur de mon besoin d'activité; j'ai peur de redevenir ce que j'étais avant; et encore, sans doute, je ne le redoute pas assez. En un mot, je me trouve en face d'une grande grâce de Dieu qui devrait porter en moi des fruits abondants, et j'ai peur de rester court... je vous en dis tant parce que vous et Newman avez trop bonne opinion de moi. »
Le soir de la Trinité, 26 mai 1839, Pusey adressait ce court billet à Newman :
Ma chère femme approche de la fin de sa vie terrestre ; quand le soleil se lèvera demain, elle sera par la miséricorde de Dieu dans le Christ, là où il n'y a pas besoin de soleil. Voulez-vous prier pour qu'elle ait dès cette vie un avant-goût de la joie et de la paix du ciel
Entre minuit et une heure, il lui administra le «sacrement». Elle se rendait compte de tout. A onze heures Pusey dit les prières de la recommandation, et elle l'en remercia. Il la bénit, fit sur son
NEWMAN ET PDSEY 45
front le signe de la croix et tout fut fini av nt le lever du soleil.
11 aurait voulu ne voir personne, mais sa mère qui était là, envoya quand même chercher Newman. Ce fut, comme ill'écrivit lui-même à sa fille, «la visite d'un ange », et ce qui se passa entre ces deux âmes, au pied de ce lit de mort, devait, malgré toutes les séparations, les unir lune à l'autre pour toujours.
Quarante ans plus tard, Pusey écrivait cette admirable lettre à la seule de ses filles qui vécut encore. Elle venait de perdre son plus jeune enfant et son père essayait de la consoler :
Tout doit vous paraître désespéré. Il en était ainsi pour moi humainement lorsque Dieu m'enleva votre mère bien-aimée. Je n'osais regarder en avant ni en arrière. Je n'osais me retourner vers ces onze années d'une joie presque céleste. Dans l'avenir la vie paraissait bien désolée, et je ne pouvais en supporter la pensée. Aussije me forçai, comme le veut Notre-Seigneur, à ne penser qu'au jour présent et je repris ma besogne le surlendemain du jour où son corps fut confié à la tombe. Pendant quelque temps je voyais, dans mon esprit, en allant à la cathédrale flotter le drap blanc mortuaire, comme le vent l'avait fait flotter à un endroit précis, ce samedi-là, et je pris l'habitude, toujours gardée depuis, de dire une prière pour elle en passant près de son cher tombeau et je célébrai l'heure où elle avait rendu son âme à Dieu. Il me semblait être plongé jusqu'au cou dans une eau profonde et qu'une main invisible me soutenait. Ainsi, jour par jour, Dieu m'a gardé. J'ai cru d'abord que je ne pourrais jamais plus
sourire et ce fut une chose étrange pour moi lorsque, pour la première fois, je souris près de vous trois... Je me rappelle quand Keble vintme voir après cette mort, je détournai la conversation et parlai d'autre chose...' Ainsi j'ai vécu, mettant un sceau sur mes sentiments,* excepté quand j'avais à sympathiser avec une affliction profonde. Alors je trouvais que mes lettres faisaient du bien, précisément parce que je reconnaissais que les hommes ne pouvaient pas consoler : the human hopelessness. Puisque Dieu châtie ceux qu'il aime, plus il nous châtie, plus il nous aime : « Ce que je fais, tu ne le sais pas maintenant, mais tu le sauras plus tard. »
Je n'ai pas oublié, devant ces scènes intimes, le problème qui devait seul nous occuper; il me semble, au contraire, que nous avons fait un grand pas vers la solution. J'aurais pu multiplier ces pieux délails, ils ne manquent pas dans la vie de mon héros; j'aurais pu longuement parler de ses aumônes, de ses privations, de sa vie humble et mortiliée ; mais était-ce nécessaire? Du peu que j'ai dit ne peut-on pas déjà conclure que Pusey était trop pieux, trop honnête, trop droit, pour rester, de mauvaise foi, dans sa religion?
Pourquoi ne pas l'avouer, en commençant ce travail, j'éprouvais à l'endroit de Pusey une véritable antipathie. Sentiment irraisonné, jugement instinctif que peut-être la lecture de VEirenicon avait fait naître, car il n'y a rien, mais absolument rien de séduisant dans les livres de controver.se du fameux docteur.
Son portrait et son buste en marbre, tels qu'on
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les conserve à Piisey-House, n'avaient pas détruit cette impression. Oui, c'est bien là une figure qui veut être aimable, et bonne, et accueillante ; mais, dans ce regard et dans ce sourire, n'y a-t-il pas quelque chose de fermé, de froid, d'obstiné? 11 me semblait que cette onction voulue ne m'aurait pas attiré, que les pieux sermons de cet homme ne m'auraient pas gagné, comme le fait sans peine une ligne deNewman. Ce puritain, avec sa bible serrée sous le bras, ne devait pas être assez humain; je ne pouvais pas croire, je n'aurais pas voulu que Newman l'eût vraiment aimé, et j'interrogeais avidement ceux qui ont connu intimement le grand cardinal pour leur extorquer une réponse à mon désir. Cette sainteté môme, vantée par les panégyristes anglicans, me laissait presque incrédule et je me le figurais trop autoritaire, trop sec, trop absolu, trop entêté, pour avoir été vraiment pieux.
Eh bien, non ! Ce tableau de fantaisie ne ressemble pas au vrai Pusey. Après l'avoir vu at home, après avoir vécu près de lui, aux différentes époques de sa vie, et surtout quand il priait, pleurait et se résignait devant le lit de mort de ses enfants et de sa femme, il est impossible de ne pas reconnaître que c'était un bon cœur, capable des plus vives tendresses, une âme sincèrement fervente dans toute la force du terme, un homme de Dieu.
Pourtant tout n'est pas faux dans cette première impression dont je viens de parler. Oui, il doit y avoir, il y a quelque chose dans cet homme qui ne
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peut pas nous attirer et nous séduire : quelque chose qui explique pourquoi il ne s'est pas converti, qui nous donne le secret de cet incompréhensible entêtement dans Terreur. Mais ce quelque chose, si, comme j'en ai le conviction, nous le chercherions en vain dans la sécheresse du cœur ou dans un vice de la volonté, peut-être le trouverons-nous sans trop de peine dans une secrète faiblesse de l'esprit.
Il est temps d'entrer maintenant dans la mêlée des idées, de regarder les deux amis à l'œuvre dans cette guerre de tracts^ de sermons, de discussions et d'essayer de comprendre pourquoi ces deux hommes, si étroitement unis par le cœur, devaient peu à peu diverger entièrement par les idées. Regardons comment, partis en apparence du même point et croyant défendre les mêmes positions, ils se sont trouvés, au bout de quelque temps, à une distance infinie, l'un à deux pas de Rome, l'autre, immobile dans sa stalle de Chrislchurch.
Immobile! ah! si je pouvais faire sentir toute la force de ce mot! Mais, qui de nous n'a pas rencontré pour son malheur, quelqu'une de ces immobiles et immuables natures qu'aucun effort, aucune influence ne peut amener à douter d'ellesmêmes et à essayer de changer d'avis.
Or, remarquons-le, l'inébranlable point d'appui de cette force qui nous oaralyse, le principe de
cette inertie désespérante est, presque toujours, dans une mystérieuse et incurable maladie de l'intelligence. Du cœur, de la volonté, on peut toujours se rendre maître, et il y a vingt façons de les séduire. Mais l'intelligence, quand une fois elle s'est solidement ancrée dans une idée, rien au monde ne l'en fera démordre, rien ne lui montrera qu'elle est dans l'erreur. Dites à cet homme d'ouvrir les yeux. 11 les ouvre, le malheureux, mais en tournant le dos à la lumière et plus il fait effort, moins il voit clair.
Je ne parle pas ici de l'entêtement passionné opposé par certaines robustes natures aux efforts que l'on tente pour leur faire changer leurs résolutions ou leurs idées. Ce raidissement violent de toutes les forces de l'âme ne peut pas durer longtemps. Mais ce qui lasse toute patience, c'est l'entêtement inconscient et paisible qui fixe l'esprit, sans effort et sans passion, dans une attitude définitive. Nous avons tous, au cours d'une discussion avec ces natures tranquillement obstinées, remarqué ces grands yeux inintelligents et étonnés, et nous avons surpris, dans ce regard décourageant, la promesse d'une invincible résistance aux plus évidentes raisons.
Heureusement, toutes les intelligences ne sont pas ainsi faites. Quand on a reçu, en naissant, l'immense grâce de savoir douter de ses lumières, de reconnaître facilement et pratiquement qu'on peut se tromp£r, d'admettre comme tout naturel que d'autres voient plus clair que nous, l'entêtement sérieux n'est pas possible. On pourra bien
se débattre quelques instants contre un disputeur ennuyeux, on ne voudra pas s'humilier devant lui, en reconnaissant sa propre erreur, mais tout bas on s'avoue bien qu'on a tort et on rougit, à part soi, de ce manque de franchise et de cette lâcheté. Pour ceux, au contraire, qui très humbles d'ailleurs, n'ont presque jamais de doutes, ne sont jamais tourmentés du besoin de secouer leurs propres convictions et d'en vérifier les assises, si par malheur ils sont nés dans l'hérésie, il faudrait, pour les en sortir, un triple miracle, plus surnaturel encore que la résurrection des morts.
Pusey était de ces hommes et c'est pour cela qu'il ne s'est pas converti.
Plusieurs, parmi les amis et disciples de Nevvman, sont restés dans l'erreur, Churcli, Keble et tant d'autres. Mais chez ceux-là du moins il y a eu des commencements de doute, une crise, une bataille, une défaite. Il n'y a jamais eu chez Pusey, ni doute, ni crise, ni bataille; il n'a pas hésité une seconde, n'a pas môme eu la tentation d'hésiter.
Je ne crois pas qu'on puisse sérieusement contester cette affirmation. Qu'on prenne les trois premiers volumes de sa vie ; ils racontent la période de combats, époque difficile pendant laquelle Pusey est en suspicion auprès] des membres de son Eglise : si jamais il a eu de vrais doutes, ce doit être sûrement alors. Eh bien! au cours de ces trois volumes, pleins de ses letlies intimes, on ne voit pas le plus léger nuage voiler. son imperturbable sérénité.
La chose peut paraître étrange, elle n'en est pas
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moins indiscutable et la preuve en sera bientôt faite. Mais, avant d'étudier en détail, dans la vie et les idées religieuses de Pusey, ce bel et rare exemple d'immobilité intellectuelle, avant de le surprendre, à chaque occasion, en flagrant délit de paisible et invincible entêtement, essayons une conjecture qui nous explique une attitude si surprenante, dans une âme éclairée, loyale et généreuse comme celle de Pusey.
Quand Pusey aime quelqu'un, il ne peut pas lui donner tort. Or, comme il aimait passionnément l'Eglise anglicane, il devait, à moins d'un miracle, mourir anglican.
Il y a deux façons d'être incapable de donner tort à quelqu'un qu'on aime beaucoup ; lune qui suppose une faiblesse de volonté, l'autre qui a la source dans une faiblesse de jugement ; dans le premier cas, on reconnaît les torts, mais on n'a pas le courage de les condamner, dans le second on est tellement préoccupé qu'on ne reconnaît pas môme les torts.
Supposons deux mères d'égale tendresse et d'inégale intelligence ; la première ne saura pas gronder son enfant, alors qu'elle le sentira coupable; la seconde n'admettra pas qu'il est coupable. Celle-là est clairvoyante, mais faible ; celle-ci est aveuglée : il y a espoir de convertir l'une, mais aucun raisonnement ne viendra à bout
de Tobstination de l'autre; argumenter avcîC elle, c'est perdre son temps.
Eh bien! Pusey ressemblait à cette seconde mère. Son amour pour l'Eglise anglicane était si fort qu'il ne lui permettait de voir ni les déficits, ni les contradictions du système anglican, il l'aimait trop pour être même capable de douter un seul instant de ses droits.
Et, cela va sans dire, cette influence exercée par son cœur sur son esprit, Pusey ne l'a jamais soupçonnée. Son amour pour l'Eglise anglicane fixait instinctivement son intelligence sur cette affirmation : sûrement l'Eglise anglicane est divine. Qu'il étudiât les fondements de l'anglicanisme, qu'il lût les objections des controversistes romains, son intelligence n'était pas libre, elle était préoccupée, elle était ailleurs ; elle n'entrait pleinement ni dans les raisons pour, ni dans les raisons contre, elle ne voyait qu'une affirmation à laquelle elle adhérait de toute sa force, sans se soucier des arguments, sans s'inquiéter des objections.
Dites à cette mère que son enfant est impoli et boudeur. Elle ne vous croit pas, elle ne peut vous croire; dites-lui que pour un rien il a boudé tout un jour; pensez-vous que cette preuve va la faire hésiter? Mais non : ce fait qui pour vous est un argument irréfutable, occasionnera chez elle un redoublement de tendresse : il a pleuré tout hier, le pauvre petit!... Et, en même temps qu'elle compatira à cette douleur imaginaire, incapable de supposer un défaut chez son enfant, elle l'aimera davanlagc, et, par le fait même, s'ancrera
plus encore dans la conviction qu'il est parfait.
Ainsi de Pusey. Toute sa vie il a rencontré des arguments en faveur de Rome ; mais cela n'est rien : il aurait fallu encore, les prendre, les traiter, les discuter comme arguments et son esprit n'était pas susceptible d'un effort qui eût supposé, ou paru supposer, une seconde, que l'Eglise anglicane n'était pas l'œuvre de Dieu.
A cette immense affection pour son Eglise, il n'y avait qu'un contrepoids possible. Si Pusey, comme Ncwman, avait eu une de ces intelligences limpides, vastes, capables de voir sans effort le lien qui enchaîne les idées les unes aux autres, sa volonté, d'ailleurs très droite et très généreuse, aurait arraché sans pitié les préjugés invétérés et chéris. Mais son esprit aussi peu logique que possible pouvait contempler longtemps les deux prémisses d'un syllogisme sans en voir éclater la conséquence, et cette infirmité naturelle, jointe à la vivacité de sa dévotion à son Eglise, devait le maintenir à jamais dans l'erreur.
Qu'on me pardonne cette pénible analyse. Avant d'aborder notre récit, il a semblé bon de dégager et d'énoncer une impression d'ensemble. Au lecteur de vérifier, quand il sera en connaissance des faits, si cette analyse est exacte, si elle donne le secret de l'étrange persévérance de Pusey.
Prenons-le et suivons-le au moment le plus important de sa vie, c^'est-à-dire, dans les années qui précèdent la conversion de Newman. Voilà une belle matière aux expériences, une superbe
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occasion de contrôler noire analyse, puisque notre héros se trouve pris entre ses deux meilleures affections. Il aime bien trop Newman pour le croire capable de passer à Rome, il aime trop l'Eglise anglicane pour douter de la validité de ses droits. Pourtant, c'est un fait brutal : Newman abjure l'anglicanisme. Quelle attitude prendra Pusey ? Va-t-il se décider pour l'un ou pour l'autre : vous pensez que la logique l'exige; il s'agit bien de logique ! Immuable dans ses affections et dans ses idées, Pusey donnera raison à tous les deux, à l'Eglise anglicane et à Newman. Etudions en détail ces prouesses d'inconséquence.
Tout le monde connaît, en Angleterre, les beaux vers ou Hugh Glough montre deux vaisseaux qui, partis ensemble, s'éloignent peu à à peu l'un de l'autre ; image, et image saisissante d'amis qui se croyaient unis de cœur et d'idées et s'aperçoivent qu'ils deviennent étrangers l'un à l'autre et ne se comprennent plus.
Comme deux vaisseaux, au soir, immobiles côte à côte, les voiles pendantes, deux vaisseaux superbes qui, le lendemain, à l'aurore, se trouvent à des lieues loin de l'autre.
Quand vint la nuit, la brise se leva et pendant les heures sombres, ils coururent, croyant tous deux traverser côte à côte les mêmes mers.
Non pourtant. Mais à quoi bon dire l'bistoire de
ceux qui, invariablement amis pendant des années, sont surpris, un jour, après une courte absence, de constater que leurs âmes sont bien loin l'une de l'autre.
A la fin de la nuit, tous deux ayant fourni leur course, regardaient, cherchaient à se revoir. Ah ! ne les blâmez pas, ni l'un ni l'autre n'est coupable de ce qui parut avec le matin.
Tous deux visaient un même but, ils tendaient tous deux au même port. O brises bondissantes, ô flots impétueux, enfin, enfin ! réunissez-les au port !
N'est-ce pas l'histoire de Nev>'man et de Pusey, partis du môme point, d'un commun amour pour l'Eglise anglicane, du même ardent désir de lui infuser une vie nouvelle, et peu à peu s'écartant l'un de l'autre, tant qu'enfin au bout de dix ans, les deux amis ne se reconnaissaient plus?
Pusey attendit la veille de la rupture pour s'apercevoir de cette divergence. Nevvman, au contraire, la voyait depuis longtemps s'accentuer tous les jours et il souffrait, chaque jour plus vivement, de la situation fausse où le mettaient la sécurité et l'aveuglement de son ami.
L'année 1839 marque l'apogée du Mouvement d'Oxford. Les ^mc^i^selisaientpartout et la chaire de Saint-Mary's était de plus en plus entourée par les étudiants. Or, pendant que tout était à l'espérance, Newman fut brusquement mis en présence d'une ligne de saint Augustin qui donnait un terrible coup aux prétentions anglicanes. C'était dans un article de la Dublin Revieiv, où le futur cardinal Wiseman montrait la ressemblance entre les Donatistes et les Protestants. « Je le lus d'abord,
raconte Newman dans une page mémorable, et n'en fus pas frappé ; mais un de mes amis, très inquiet sur nos controverses, me fit remarquer, dans cet article, les saisissantes paroles de saint Augustin, securus judicatorhis terrarum. Il me les répéta plusieurs fois et quand il m'eût quitté, elles résonnaient encore à mes oreilles. Ces paroles donnaient à Tarticle une force qui m'avait échappé. Elles tranchaient les controverses religieuses d'après une règle plus simple que l'argument d'antiquité. »
Newman va essayer de se rassurer, il va chercher une réponse qu'en bon anglican il se croît sûr de trouver; mais l'œuvre divine est commencée en lui et la grâce ne le laissera plus en repos. Il a vu, comme il dit lui-même, une main de fantôme passer sur la muraille et les choses ne sont plus pour lui ce qu'elles étaient auparavant.
Pusey avait-il vu, lui aussi, cette main de fantôme? Non, la lecture de Wiseman l'avait laissé dans sa tranquillité habituelle, et, toujours prêt à écrire et a faire écrire, il disait à son ami « il serait bon d'engager la controverse contre ce Wiseman», avec l'assurance d'un général français envoyant une poignée d'hommes battre un régiment de Hovas.
Un autre souci préoccupait alors Newman. Une des premières doctrines, qu'il avait trouvées chez les anciens Pères, était la nécessité d'une Eglise enseignante, d'une règle vivante de foi. Outre son caractère traditionnel, cette vérité était pour
plaire à l'intelligence de Newman. Tout grand esprit est travaillé d'une double souffrance : une méfiance exagérée de soi-même, et un intense besoin de lumière. La thèse de l'Eglise enseignante, répondant ainsi aux aspirations de Newman, ne pouvait lui faire peur; il l'avait acceptée d'enthousiasme, sans soupçonner oii elle le mènerait un jour. Pour le moment, au lieu de voir comme nous cette règle de foi dans la parole du Pape et du Concile, il la plaçait où il pouvait, c'est-à-dire dans l'enseignement des évoques anglicans, surtout de celui auquel il avait promis obéissance, l'évoque d'Oxfort. « Mon évûque était mon Pape, dit-il, je n'en connaissais pas d'autres; il était à mes yeux le successeur des apôtres et le vicaire du Christ. » 11 avait besoin de se sentir uni avec cet évêque.
Ma seule consolation, écrivait-il à Pusey quand l'orao-e eut éclaté contre les tracts et leurs auteurs, ma seule consolation est qu'il n'a encore rien dit contre moi.
Et, comme les deux choses vont ensemble, iV avait besoin aussi de se sentir aimé de cet homme qui, pour lui, tenait la place de Dieu.
Il n'a jamais été un ami pour moi, écrivait-il tristement, et pourtant je puis dire que je ferai tout pour le servir. Quelquefois, près de lui, quand il mettait sa robe de cérémonie, il me semblait que c'eût été un soulagement de me jeter à ses pieds et de les baiser.
L'évoque d'Oxford était un brave homme : il
estimait beaucoup Newrnan, mais il avait à compter avec le parti puissant que le catholicisme de celui-ci avait exaspéré et qui réclamait impétueusement une condamnation des tracts. Désireux de ménager les deux partis, l'évéque, dans son mandement de 1838, condamna certaines expressions des tracts et rappela leurs auteurs à la prudence. Newman assista à la lecture du mandement et il en fut bouleversé.
J'ai écrit à rarchidiacre, voyons-nous dans une lettre adressée à Pusey, pour lui dire que la plus mince parole ex cathedra d'un évêque était gTave,qu'un jugement sur un livre était chose rare, et que je me croyais obligé d'arrêter la publication des tracts et de retirer ceux qui étaient en circulation.
Une âme capable d'éprouver de pareils scrupules n'est-elle pas déjà catholique? A lui tout seul, Pusey n'aurait jamais tiré la même conclusion de la lecture d'un mandement. Une parole d'évêque ne l'impressionnait guère. Il s'accommodait sans répugnance du système protestant qui place la règle de foi dans la Bible. Son intelligence, plus étroite et, par conséquent, moins docile, ne sentait pas ce besoin d'un guide infaillible en matière révélée, besoin qui tourmentait déjà l'esprit de Newman.
Ce mandement l'aurait donc laissé paisible sans les conséquences que son ami s'avisait d'en tirer. Puisque Newman le jugeait ainsi, cela devait être grave, et il écrivit du coup une longue page sur les conséquenscs de l'acte épis-
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copal, que par sympathie, mais sans en être bien convaincu, il trouvait désastreux. Après quoi il ajoutait un mot caractéristique : Thcre oiight to be some wcuj of escaping^ il doit y avoir quelque moyen de nous en tirer sans sacrifier les tracts. There our/lh to be some loaij of escaping. Qu'on retienne ce mot! Sous une forme ou sous une autre, Puscy le répétera jusqu'à la fm, comme un homme avant tout décidé à ne rien jeter à la mer. La foudre ne tomba pas pour cette fois. L'évêque, tout surpris de s'entendre appeler infaillible, calma de son mieux les craintes de Newman et les tracts continuèrent comme auparavant.
Mais de longtemps celui-ci ne devait plus connaître de repos. Le spectre du Papisme agité dès les premiers jours par ses ennemis pour ameuter la foule et qui lui avait fait d'abord à lui, anglican fervent, hausser les épaules, commençait à prendre, même à ses yeux, une certaine consistance. Newman se demandait si le mouvement, lancé par lui, n'allait pas dans la direction de Rome, et il était épouvanté de n'être plus sûr du lendemain. « Les choses vont vite, écrit-il en janvier 1840 à un intime, le danger d'une conversion au Ramanism devient tous les jours plus grand. Je m'attends à apprendre qu'il y a des victimes. »
Les victimes paraissaient en effet. Un étudiant, Robert William, recommandé par Pusey à
Newman les inquiétait alors tous les deux. Pusey, absolument incapable d'admettre qu'on pût quitter l'Eglise anglicane, ne se faisait pas scrupule d'accuser l'orgueil et les fautes du jeune homme : « Il devrait se convaincre que sans doute il est puni pour sa pétulance et son irréflexion'; il a ouvert la porte aux suggestions du démon. » Newman, qui savait, lui, par expérience, qu'on n'est pas maître de certains doutes, défendait les sentiments de son disciple. « On ne peut être plus calme que lui, disait-il à Pusey, il n'a qu'une perplexité : comment peut-il y avoir plus d'une seule Eglise? » Et comme il avait passé à Pusey une lettre oii l'étudiant discutait froidement la question religieuse, le chanoine effrayé lui répondait : « La triste lettre! Etre si tranquillement persuadé que son Eglise n'a plus la foi ! »
Mais heureusement tout le monde autour de lui n'avait pas la même incapacité de douter. Pendant que Pusey, tout entier aux œuvres extérieures, songeait, pour raffermir quelques ébranlés, à établir des ordres religieux au sein du schisme anglican, de jeunes clcrgymcn et des hommes du monde, mis parles tracts ai le discours de Newman sur le chemin de la primitive Eglise, commençaient à soupçonner que cette Eglise n'était pas la leur. Le branle-bas des intelligences était indescriptible, et celui-là seul qui aurait pu leur rendre la paix était lui-même envahi par le doute et n'osait plus rien affirmer qu'en tremblant.
Il fallait pourtant tenter un effort suprême. C'était l'ordre formel de l'évêque d'Oxford, et
Newman se résigna à obéir. Sans voir clairement encore que l'Eglise romaine fût la véritable Eglise, lui et ses disciples admettaient la parfaite conformité des canons de Trente avec la foi des premiers siècles. Cependant les trente-neuf articles avaient tout l'air de contredire les canons de Trente, et une des plus vives anxiétés de ces consciences honnêtes était de se demander si on pouvait continuer à signer le Formulaire anglican. Newman, dans un tract fameux, le quatre-vingt-dixième et dernier de la série, s'efforça de montrer que les articles étaient susceptibles d'une interprétation catholique. En soi, l'idée n'était pas aussi paradoxale qu'elle le paraît à première vue. Les articles avaient été écrits dans un but de conciliation. Les théologiens chargés par Elisabeth de les rédiger, avaient reçu la consigne de laisser à chaque phrase un sens équivoque dont les partis alors en guerre, anglican, calviniste, catholique, pussent tous s'accommoder. C'était vrai, mais la nation entière avait, depuis longtemps, tranché l'équivoque, choisi et consacré un sens très déterminé des articles et ce sens était absolument contraire aux principaux dogmes romains.
En tous cas, la pensée de l'Eglise anglicane ne se fit pas attendre. Un de ses enfants avait l'impudence de trouver un sens catholique aux articles fondamentaux : l'Eglise hérétique bondit sous l'injure et retrouva une énergie fanatique pour revendiquer le sens antiromain de ses formulaires. Il y eut une tempête de protestations. Ce fut comme un vaste plébiscite rejetant toute ressem-
Llancc avec Rome et montrant à Newman jusqu'à Févidcnce que son Eglise avait failli dans la foi. Les simples membres de l'Université commencèrent, puis vint le tour des autorités d'Oxford, enfin, un à un, solennellement, tous les évoques tonnèrent.
Newman était bouleversé; il avait foi dans ces évoques, la foi quont les catholiques dans la parole du Pape, et il fit des démarches désespérées pour empêcher la condamnation officielle. Certes, ce grand homme ne tremblait pas pour son livre, mais pour son Eglise. Si les évoques réprouvaient €X cathedra la doctrine romaine, il n'y avait plus à hésiter, Tangiicanisme était une hérésie. Il parvint à arrêter ce coup fatal ; mais le pauvre refuge et la frôle planche de salut! Cette imposante protestation de tout un peuple avait bien la force d'un décret d'évêque. 11 était trop évident que Fanglicanisme rejetait la doctrine des tracts, comme tout organisme vivant rejette ce qu'il est incapable de s'assimiler.
Ex cathedra ou non, ces mandements sonnent la dernière heure du mouvement ; les traclariens n'ont plus de raison d'être. Leur but de relever l'anglicanisme en le ramenant à la doctrine des Pères est convaincu de chimère ; il n'y a plus qu'à abandonner Babylone à son incurable maladie.
Cette évidence torturait Newman, mais elle n'effleurait pas même l't "prit de Pusey. Il ne voyait pas, il ne pouvait pus voir une conséquence plus claire pourtant que le jour.
Dès le début de la crise du tract 9'J, par amitié pourNewman et par besoin de combattre, il s'était bravement jeté dans la mêlée, approuvant ioutes les doctrines du iracl incriminé et le vengeant de la terrible accusation de row«;ii67?z. Il s'était employé plus que personne à empêcher la condamnation, mais sans la craindre beaucoup et sans comprendre pourquoi Newman tenait tant à éviter cette mesure. Quand, des mandements on en vint aux actes, et quand les évêques se mirent à refuser les lettres d'ordination aux jeunes clcrgymen de la nouvelle école, Keble et Newman étaient plus déconcertés que jamais. Comment, en effet, se croire en sûreté dans une Eglise, lorsque les évêques refusent l'ordination pour la seule raison que le candidat admet la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie? Pusey est sans doute ennuyé de cet accident malencontreux; mais, comme il î^wï a priori que tout s'arrange, il croit trouver dans les ressources bizarrement fécondes de son esprit, un moyen de calmer ses deux amis :
Il y a un malentendu, leur écrit-il ; il faut être très sûr de son fait avant de croire qu'un évêque est en contradiction avec la vérité catholique ; il vaut mieux, je crois, tenir pour certain, take it for granted, qu'ils entendent ce qu'entend l'Eglise et, par conséquent, attribuer à un malentendu tout apparence de contradiction... Ne voyons-nous pas souvent que les gens trouvent des difficultés non pas précisément où ils disent qu'il les trouvent, mais qufdque part ailleurs par suite d'une confusion de leur esprit.
6t l'inquiétude religieuse
Alors il se fait communiquer les feuilles d'examen et subtilise, afin de trouver quelque erreur ou semblant d'erreur dans les réponses du candidat refusé. Peine perdue ! voici que Tévêque étale, dans un mandement imprimé, ses vrais sentiments. Keble, consterné, songe à envoyer sa démission, et Pusey, pour le retenir, revient à son maître argument, au fond de sa pensée :
Je n'ai jamais été réellement sous un évêque ; car, bien que l'évêque ait un trône dans la cathédrale, il n'y vient jamais sauf pour les ordinations, et alors ce n'est qu'en passant; il dîne avec le chapitre, ne nous visite jamais et ne se regarde pas comme notre tête... Si un évêque avait fait un mandement hérétique, j'en serais peiné, mais plus pour lui que pour moi : nous savons que nous avons raison et lui tort.
Et il s'appuie sur le cas des évoques ariens auxquels leurs prêtres ne devaient pas obéir. Passe. Mais remarquez que le langage de Pusey eût été absolument le même si, au lieu d'un seul évêque, il les avait eus tous contre lui.
Quarante ans après ces événements, il disait, en parlant de cette avalanche de mandements contre les tracts :
Si seulement les évêques nous avaient compris, que ne serait pas devenu le mouvement! Je me rappelle les paroles de Newman à Littlemore : « Oh ! Pusey, nous nous sommes appuyés sur les évêques, et ils se sont brisés sous nous ! » C'était trop tard pour lui répondre,
car il était déjà à la veille de nous quitter, mais je dis en moi-même, moi, du moins, je ne me suis jamais appuyé sur les évêques. [At least I never leant on the Bishops.) Je m'appuyais sur l'Eglise d'Angleterre.
Quoi donc ! ô savant versé dans l'étude des Pères, vous avez trouvé chez ceux-ci trace d'une distinction entre l'Eglise et le corps unanime des évoques? Je ne m'appuie pas sur les évoques, mais sur l'Eglise ! Où est-elle donc votre Eglise? Votre disciple, le chanoine Liddon, doit connaître sans doute le fond de votre pensée sur ce point capital : il nous apprend qu'au lieu de vous appuyer sur le fondement fragile des évoques, vous aviez trouvé une plus grande force, plus de sécurité, plus d'autorité, a more authoritative guide, dans les formulaires anglicans. Mais lorsqu'il s'agit précisément de définir le sens controversé de ces formulaires, quel dommage que ni lui ni vous ne nous disiez à qui il faut recourir !
On le voit déjà : Pusey n'était pas capable de réaliser la valeur d'une preuve qui aurait sapé l'autorité de son Eglise, et, quoique celle-ci pût faire pour se discréditer elle-même, il était toujours inconsciemment et invinciblement décidé à lui donner raison.
Peu de temps après le tapage qui avait accueilli le tract 90, l'orthodoxie anglicane se trouve encore mise en question; la chose est même plus grave, car cette fois la Church of England, l'Eglise anglocatholique, comme l'appellent les puseyistes, va faire profession publique et officielle de protes-
66 l'inquiétude reugieuse
tantisme. Voyons comment Pusey restera souriant et tranquille en face de cet écucil où sombreront les dernières espérances de Newman.
Il s'agissait de fonder à Jérusalem un évêché anglo-prussien. Cette belle idée était venue au roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV et le chevalier Bunsen fut envoyé à la cour d'Angleterre pour en négocier l'exécution. Le Parlement anglais ne se fit pas prier, et le bill passa au mois d'octobre 1841 . Les deux couronnes nommeraient alternativement le dignitaire du nouveau siège et les deux Etats fourniraient la moitié du traitement; l'évêque pourrait ordonner des candidats qui souscriraient les articles anglicans et la confession d'Augsbourg.
Au premier bruit d'une semblable combinaison, Newman s'était indigné. Comment ! reconnaître aussi ouvertement une secte luthérienne! c'était trop fort! Il espérait naïvement que jamais le primat de Cantorbéry ne donnerait sa signature à une monstruosité semblable.
L'optimiste Pusey n'avait pas vu d'abord toutes ces conséquences ; cette flatteuse espérance de propagande anglicane l'avait agréablement frappe et il n'avait pas bronché à la vue d'un semblable compromis. Newman lui ayant fait à peu près comprendre les raisons de sa protestation, il se ravisa et se mit à condamner bruyamment le projet anglo-prussien. Puis, quand le primat eut approuvé la chose et que le premier évêque anglican eut été sacre, le bon chanoine se résigna sans trop d'effort. « Sa profonde confiance — dit Liddon
— en la providence de Dieu sur les destinées de l'Eglise anglicane — le disposait à tirer le meilleur parti d'une erreur ou d'un de'sastre. To make the best lie could of a mistake or a disaster! »
Hélas! avec une infatigable constance, il fera cela toute sa vie. Il verra le rationalisme s'introduire et dominer dans les chaires anglicanes; il verra, maintenus dans leurs charges, des ministres qui ne croient pas au baptême ; il verra, en un mot, de ses yeux, une seconde Histoire des variations, mais, lui ne variera pas; il verra le mal et tâchera d'en tirer le meilleur parti possible sans désespérer jamais.
Quand un homme est en mer, perdu sur une barque à moitié brisée, s'il n'aperçoit aucune voile à l'horizon, je comprends qu'il essaie tous les moyens de boucher les plus gros trous de la vieille carène, de tirer tout le parti possible de cette ruine et de se traîner avec elle — si cela se peut — jusqu'au port. Mais si près de lui passe un solide bateau, sans une fente, avec toutes ses voiles, quelle folie de refuser l'invitation des matelots et de s'entêter à courir à la mort sur des planches désemparées. Pusey n'a jamais fait autre chose. Or, pendant qu'il se remettait sans lassitude à radouber la pauvre barque qui venait de recevoir tant de terribles coups de mer; près de lui, un autre pilote plus sage, sentant que tout menaçait de s'effondrer et qu'il n'y avait plus aucun espoir, regardait anxieusement à l'horizon si aucune voile ne passait.
Il aurait suffi d'observer les différences d'attitude entre les deux chefs du parti pour entrevoir de quelle manière différente ils envisageaient tous deux la situation. Abattu, décourage, Newman se retirait de plus en plus de la vie publique se casernait dans son petit village de Littlemore et fuyait ses meilleurs amis. L'enthousiasme persistant, la naïve et absolue confiance de ses disciples étaient une nouvelle cause d'angoisse. Ceux-ci lui apportaient leurs doutes, leurs inquiétudes, et lui ne se sentait plus capable de les éclairer et de les apaiser. Pusey, au contraire, aussi ardent, aussi impétueux quejamais semblait trouverune nouvelle force dans les obstacles, rêvait de nouvelles entreprises, et sans le vouloir, au milieu de cette fiévreuse activité, s'enlevait le moyen d'étudier sérieusement les raisons de douter. Réfléchir, s'alTermir dans ses croyances, il n'en sentait vraiment pas le besoin.
Au lendemain de ces mandements qui avaient troublé si fort les traclariens, capables de logique, lui s'embarque pour l'Irlande : il va étudier les couvents catholiques en vue d'un ordre de diaconesses anglicanes qu'il a dessein de fonder.
Ainsi les divergences d'opinions, les différences d'attitude entre Newman et Pusoy s'accentuaient chaque jour. Tout le monde ne les remarquait pas encore, mais les perspicaces et les intimes les devinaient. « Il me semble voir — écrivait Morris à,
Piisey en 1841 — que bien que Newman n'accepte pas toutes vos opinions, vous continuez à parler comme si vous étiez pleinement d'accord avec lui. » Pusey s'en rendait-il compte? Oui et non. Son bon cœur, déjà brisé par la mort de sa femme, sentait, à la perspective de cette nouvelle séparation, se rouvrir ses blessures mal fermées. Il en pleurait silencieusement, mais il ne voulait paa se l'avouer à lui-même, il ne voulait pas que ce fût vrai, et peut-être, à force de désirer le contraire, finissait-il par se persuader que cette crainte ne se réaliserait jamais. Lisez cette lettre à NewmaD ' ne croirait-on pas, à l'entendre, que Pusey est tout à fait dans les idées de son ami ?
Chose étrange, on veut faire croire que vous êtes moins convaincu que moi delà divinité de notre Eglise; je ne sais ce qui peutdonnerun fondement à cette idée.
Les catholiques romains mettent beaucoup d'empressement à la répandre.
Newman était sur les épines : il en avait dit cent fois assez pour tout faire deviner à Pusey, et celui-ci ne voulait pas comprendre, il affectait de traiter son vieil ami comme si rien de nouveau n'était survenu entre eux deux, de ne pas tenir compte des doutes poignants qui l'assiégeaient, lai Newman, depuis si longtemps déjà. Il fallaitle 1 ui dire encore, lui dire plus explicitement les choses qu'il voudrait laisser deviner. Newman écrivit :
Littlemore, saint Barthélémy, 1842.
Je ne suis pas surpris ni blessé que certaines gens mettent en question ma foi à l'Eglise anglicaneJepense
qu'ils ont des motifs pour le faire. Il ne serait pas loyal denier que j'ai des doutes, non sur les ordres, mais sur les privilèges qui découlent des ordres qu'elle exerce, séparée de la chrétienté et tolérant riiérésie.
C'était clair. Puscy, instinctivement décidé a ne pas comprendre, et, par conséquent, ne pouvant pas comprendre, entendit la lettre dans un tout autre sens. Pour Newman, ce privilège qui découle de l'ordre était la juridiction ecclésiastique. Pusey entendit par ce mot les grâces reçues dans les sacrements et crut que la seule difficulté de Newman était une certaine diminution de ferveur chez les anglicans ; comme le dit son biographe lui-même, il se bouchait les yeux, tant il avait peur de voir se réaliser ce qu'il redoutait par-dessus tout.
Y avait-il là un parti pris délibéré et conscient de ne pas voir la vérité ; cet aveuglement n'était-il chez Pusey qu'une tactique habile, et avons-nous le droit — pour lâcher le grand mot — de révoquer en doute la bonne foi de Pusey? Je ne le crois pas, je suis convaincu du contraire, et j'aurais singulièrement trahi ma pensée, si ces lignes avaient pu faire naître cette idée. Mais, pour n'être pas une tactique, celte tranquille attitude de Pusey ne servait pas moins à empêclier plusieurs conversions. En le voyant si paisiblement convaincu des prérogatives de l'Eglise anglicane, beaucoup se rassuraient et se forçaient eux-mêmes à congédier leurs doutes, et rien peut-
être n'a plus arrêté de conversions en Angleterre que l'exemple et l'action de Pusey.
Pour comprendre l'efficacité de son influence, il suffit de lire — naïvement expliqué par lui dans une lettre intime — le secret de sa méthode vis-à-vis des intelligences ébranlées :
J'ai constaté que le plus expédient était de rechercher si les premiers doutes n'avaient pas paru à la suite de quelque désordre ; si, par exemple, on ne s'était pas exposé de soi-même à des influences auxquelles Dieu ne nous avait pas destinés, comme de visiter des couvents catholiques, d'assister par curiosité aux oflices romains, si on n'avait pas tenté l'impossible en comparant la sainteté des différentes branches de l'Eglise ou encore si on n'avaitpas abordé de controverse au-dessus de ses forces... J'ai habituellement découvert en pareil cas que beaucoup pouvaient faire remonter à quelque faute personnelle leur premier désir de quitter l'Eglise.
On voit l'adresse de ce procédé : une conscience délicate n'a pas besoin qu'on l'aide beaucoup pour se découvrir des fautes chimériques ou pour assigner à des fautes réelles une conséquence qu'elles n'ont pas. Et quand même, en allant à la procathedral j'aurais un peu cédé à la curiosité de voir la soutane rouge du cardinal, serais-je livré sans défense, pour une semblable peccadille, aux pires illusions de l'esprit mauvais ?
Il souffrait pourtant, il souffrait parce qu'il devinait vaguement les souffrances de son ami. A mesure que nous approchons du terme, la correspondance devient plus attachante Voici, en 1843,
un gentil billet de Pâques. La main de Pusey, très bonne, mais se sachant maladroite, tourne avec le plus de précautions possible autour de la blessure vive.
J'aurais voulu vous écrire la veille de Pâques,' cela me pèse souvent de penser que quelques-uns de ces misérables jugements qui circulent sur vous, et cette triste privation des sympathies de quelques-uns, doit par moment vous être pénible. J'aurais voulu obtenir quelque part à vos épreuves, mais je n'en ai pas été digne. J'aurais voulu, en vous souhaitant les joies de Pâques, vous dire que mon plus vif désir eût été d'avoir pour moi ces jugements, ces rudes paroles, ces soupçons qui sont tombés sur vous. J'espère, quelque aiguë qu'en soit la souffrance, que cela vous consolera de penser que quelqu'un qui vous aime les regarde comme votre meilleur trésor ^
Moins de deux semaines après cette lettre, le vœu qu'elle exprime était réalisé et Pusey se voyait, à son tour, persécuté par l'Université d'Oxford.
Le parti libéral triomphant voulait faire oublier auxtractariens leurs passagères victoires, Newman était suffisamment écrasé ; on attendait une occasion de frapper le chef du parti le plus considéré après Newman. Le 14 mai 1843, Pusey prêchait devant l'Université, dans la chaire de Christ- Church, un sermon bien inoffensif où il faisait un
1. On peut remarquer qu'ici, comme toujours, il se trompe sur la vraie cause des souffrances de Newman, il la croit plus extérieure qu'elle ne l'était, et par conséquent plus aisée à guérir et moins aouloureuse.
acte de foi à la présence réelle. Le sermon fut condamné et le prédicateur interdit pour deux ans. La sentence était inique et sotte ; mais il s'agissait bien de justice et de bon sens pour ces pauvres têtes épouvantées par le fantôme du papisme. Le Chancelier en tête, tout l'état-major d'Oxford, chefs de collèges et professeurs, fins lettrés et calmes savants, ils étaient tous véritablement affolés. Sans cela comment auraient-ils pu se méprendre sur les intentions de Pusey. Depuis quinze ans qu'ils le voyaient à l'œuvre, ils avaient bien pu comprendre que si quelqu'un devait rester fidèle à l'anglicanisme, c'était le chanoine de Ghrist-Church. Gomme l'écrivait un des amis de Pusey qui, plus clairvoyant, essayait en vain de conjurer la tempête : « Personne ne pense moins que Pusey à nous quitter pour aller à Rome. »
Le prédicateur condamné prit noblement cet outrage. 11 avait l'âme trop haute pour souffrir longtemps d'une blessure qui l'atteignait seul, et sa foi était trop robuste pour être ébranlée le moins du monde par cette nouvelle proclamation hérétique de ses chefs.
D'ailleurs, le moment des grandes souffrances était venu. De 1843 à 1845, il va voir se briser les uns après les autres les liens qui retenaient encore Newman. Voyons encore dans cette terrible crise la lutte inconsciente de sa raison et de son cœur.
On connaît l'histoire de la triste cérémonie qui prélude, dans la petite église de Littlemore, à ces deux années d'agonie. Littlemore est un hameau sous la dépendance de la paroisse de Sainte- Marie. Newmann y avait bâti une église oii il allait souvent officier; il aimait cette solitude et avait songé plusieurs fois à s'y retirer tout à fait. Cette petite église gothique nous paraîtrait assez ordinaire sans le souvenir qui la remplit encore et qui empêche de rien trouver de banal dans ce coin de terre. Le 25 septembre 1843 était le septième anniversaire de la consécration de l'église. Gomme Newman venait de donner sa démission de curé de Sainte-Marie, on devinait qu'il allait faire ce jour-là son sermon d'adieux.
L'église était ornée de fleurs, chose plus rare alors qu'aujourd'hui chez les anglicans ; devant la porte, la tombe de la mère de Newman était toute fleurie aussi. La foule des étudiants venus d'Oxford se mêlait aux pauvres habitants du village : les petits de l'école avaient des habits neufs, présent d'adieu de leur curé. Newman, Pusey, Gopeland et Bowles officiaient.
Newman monta une dernière fois en chaire : tout le monde pleurait : il ouvrit encore ce livre divin que nul ne devait jamais plus lire et expliquer comme lui ; il parla des scènes d'adieux dont la Bible est pleine, puis, avec des accents déchirants
OÙ éclataient les longues tortures de ces dernières années, il reprocha à sa mère, sa mauvaise mère, l'Eglise anglicane, de ne pas savoir garder ses enfants, de les vendre pour rien à l'étranger qui passe, de les contraindre d'aller oii ils seraient mieux reçus.
O ma mère, dit-il en terminant, d'où vient que tant de belles choses sont répandues sur toi et que tu ne les gardes point? D'où vient que tu portes tes enfants et que tu te nourris de défiance envers eux? Pourquoi ne sais-tu pas user de leurs services et n'as-tu pas le cœur de te réjouir de leur amour? Pourquoi tout ce qu'il y a de généreux dans le propos, de tendre et de pénétrant dans la doctrine, fleurs et espérances, tombe de son sein sans trouver asile en tes bras ? Qui a donné pour partage l'impuissance à tes flancs, la stérilité à ton sein ? Qui t'a fait étrangère àton propre sang? Pourquoi ton œil est-il si cruel envers tes petits. Ton enfant, le fruit de tes entrailles qui t'aime et voudrait s'épuiser pour toi, tu l'envisages en tremblant comme un porteur de mauvais présage : il se tient oisif tout le jour : tu le contrains d'aller où il sera mieux reçu, tu le vends pour rien à l'étranger qui passe, que feras-tu donc à la fin?... Et vous, mes frères, bons cœurs pleins d'afléction, amis très aimants, o loving friends, si vous connaissez quelqu'un dont c'a été le partage par la plume ou par les paroles de ses lèvres de vous aider un peu à bien agir, s'il vous a jamais dit ce que vous saviez de vous-mêmes et ce que vous n'en saviez pas, s'il a lu dans vos âmes vos besoins et vos sentiments et rien qu'en les lisant vous a fait du bien, s'il vous a fait sentir qu'il est une vie plus haute que la vie de tous les jours... celui-là, rappelez-le vous, au
temps à venir, quand vous ne l'entendrez plus, et priez pour lui, qu'en toutes choses, il connaisse la volonté de Dieu et soit prêt à l'accomplir.
Puis il se recommanda au souvenir de ses fidèles, vint prendre le sacrement et cessa de se mêler à la cérémonie.
Pusey continua l'office, mais les larmes l'obligèrent souvent à s'interrompre. Au soir de cette triste journée, il écrivait à son frère :
Je rentre à peine, le cœur brisé, dd la cérémonie de Littlemore. Le sermon était du pur Newman ; il s'efforçait de ne parler que de lui et on voyait pourtant comme il sentait les défiances qu'on lui a témoignées.
Toujours la même transposition involontaire; encore une fois ce n'est pas cela qui faisait souffrir Newman.
11 laissait entendre plus qu'il ne disait un adieu. La foule sanglotaitsanscontrainte...Quandméme, «lapaix de Dieu qui passe toute intelligence » fut le dernier mot. Si nos évêques connaissaient seulement quels cœurs fidèles et dévoués au service de Dieu dans celte Eglise, ils ont la cruauté de briser. Quand même, «sur le soir viendrala lumière ».
Newman s'était retiré dans la misérable maison de Littlemore où lui et quelques amis menaient une vie de moines*.
1. Imaginez une suite de cellules basses, moins riches que les maisons des plus misérables mineurs, et vous aurez une idée de ce monastère.
Il aurait voulu tenir fermée cette porte qui cachait tant d'angoisses, mais la jeunesse ne voulait pas se déprendre de son affection enthousiaste et on rencontrait sans cesse des bandes de pèlerins sur la route de Littlemore à Oxford. Pusey lui aussi faisait souvent ce chemin.
Que se disaient ces deux hommes qui jadis — oh! que c'était loin maintenant! — n'avaient qu'une même pensée ! Je ne crois pas que Pusey ait jamais osé disputer en face avec son ami. La vive et logique intelligence de Newman, ce besoin inassouvi de lumière, cette tristesse, tout cela lui faisait presque peur. Sans doute aussi reconnaissait-il trop bien l'évidente supériorité de Newman pour essayer de l'attaquer à coup d'arguments. Mais, à force d'affection, de bonnes et pieuses paroles, il aurait voulu lui redonner courage, le calmer et peut-être — si besoin était — le retenir.
En février 1844, pour l'anniversaire de la naissance de Newman, il lui envoyait une petite image de l'agonie au jardin des Olives et ce court billet :
Si j'avais le droit d'ajouter un mot à ce que dit cette image, je vous dirais l'espérance que, dans les chagrins et inquiétudes qui doivent achever votre sainteté, vous soyez baigné et rafraîchi dans la sueur de sang de Jésus. A mesure que viendra une nouvelle souffrance, confiez notre Eglise à Celui qui a enduré pour nous ce supplice.
Voici la réponse de Newman :
Votre lettre est très aimable comme tout ce qui vient de vous... Elle est pourtant écrite sous l'impression d'une crainte mal fondée dont je puis vous soulager. Je ne suis, pour le moment, dans aucune perplexité. Voici quatre ans et demi, la conviction a grandi en moi et maintenant elle est très forte, que nous ne faisons pas partie de l'Eglise catholique. Je suis trop habitué à cette idée pour en souffrir. Je ne souffrirai que lorsqu'elle m'obligera d'agir. Pour le moment, je ne vois pas encore que mon devoir soit-là. Cela ressemble bien à une conviction, mais c'est un mot qu'il ne faut pas se hâter de donner à une opinion. Quand je serai pleinement persuadé, je serai très anxieux et perplexe. Je crains de n'avoir guéri une souffrance que pour vous en causer une plus vive ; pourtant est-il possible que cet aveu vous prenne tout à fait à l'improviste ?
Même après cette lettre, Pusey, dit son biographe, sut reprendre son imperturbable confiance.
Christ-Church, veiUe de saint Matthias, 1844.
Merci de votre tendresse ; cette nouvelle a produit sur moi l'effet que vous pouvez deviner. Je m'étonne d'être encore capable de rire. Pourtant, comme je l'ai dit à Manning, j'ai une telle conviction que vous êtes sous la conduite de Dieu, que, malgré tout, je regarde, joyeusement l'avenir : je suis sûr que tout ira bien, a// tcill be right^ j'entends pour notre pauvre Eglise et pour vous.
Ma lettre ne voulait pas vous dire cela, mais seulement vous aider dans cette pénible impression que
font sur vous les dernières épreuves. Je savais à fieine que vous dire quand j'étais avec vous, par peur d'éveiller quelque pensée douloureuse. Je sentais que vous aviez un droit de juger et de sentir que je n'avais pas. Pourtant, plus je vous aime et vous reconnais ce droit que je ne me reconnais pas, plus je tremble à la pensée que vous pourriez user de ce droit. C'était comme si on voyait dans la main d'un ami un instrument dangereux qu'on n'oserait pas soi-même toucher... J'ai toujours en vous même confiance.
A première vue on est édifié d'une lettre si prudente et si humble et on ne prend pas garde à un ou deux mots discrètement insinués que le fin Newman eut vite découverts. Il lui répondit surle-champ :
Merci pour votre lettre qu'il a dû vous être pénible d'écrire. Je suis sûr qu'il y a eu des fautes en moi qui justifient votre jugement. (Pusey avait fait allusion à la sensibilité de Newman.) Mais croyez que vous vous trompez en attribuant mon attitude à l'amertume d'une susceptibilité blessée.
En effet, Pusey semblait affecter de ne pas s'apercevoir des raisons dogmatiques qui avaient éveillé les doutes de son ami et de croire que, sans les mesquines tracasseries des évêques et des autorités d'Oxford, Newman n'eût jamais pensé à quitter l'Eglise anglicane. C'est toujours la même impossibilité de reconnaître une vérité qui lui eût fait trop de peine.
Les deux intimes allaient retrouver — pour quelques heures — devant un cercueil, l'affection et l'abandon d'autrefois. Au printemps de 1844, la fille aînée de Pusey, Lucy, fut rapidement enlevée par une maladie de poitrine. La pauvre enfant avait été élevée par sa mère dans le culte de Newman, et elle avait fait ses premiers rêves do sainteté en entendant et relisant les merveilleux sermons de Sainte-Marie. Pieuse, comme son père et sa mère, elle aurait voulu se consacrer à la vie du cloître, et si elle en avait eu le temps, elle aurait été une des premières religieuses anglicanes dans l'ordre fondé par Pusey.
Mon très cher ami, écrit celui-ci le 9 avril, tout ici
est dans la paix ; aucun doute sur l'issue, mais nous ne savons quand elle viendra. Elle m'a dit l'autre soir: « Maintenant que je suis proche de la mort, il semble que mon amour pour Dieu n'est pas ce qu'il devrait être », et nous prions pour lui en obtenir une mesure plus abondante. Elle est l'enfant de vos livres (c'est le plus beau mot qu'ait jamais écrit Pusey)... Elle peut nous être laissée encore deux mois, mais elle peut partir en moins de deux jours, et ainsi nous sommes absolument entre les mains de Dieu.
François de Sales est le meilleur lien en pareil cas. Dalgairns sera heureux d'apprendre que la traduction si bien corrigée par lui nous aide et nous fortifie beaucoup, et vous,vous serez heureux de savoir que pour le moment elle ne souffre pas : sa figure suavement paisible fait du bien à voir. Je lui ai demandé si elle n'avait pas de commission pour vous. Elle m'a dit : « Donnez-lui ma respectueuse affection et remerciez-
le de toutes ses bontés pour moi... » Dieu vous le rendra, mon cher ami, voici, dans ma famille, le second lit de mort où je puis sentir quelle bénédiction vos sermons et votre amour ont été pour les miens.
Comment ne pas citer encore la lettre qui annonçait à Newman la triste et bonne nouvelle de cette sainte mort?
Que le nom du Seigneur soit béni ! vos prières et celles de mes amis ont été entendues ; l'enfant de vos sermons a été acceptée par Dieu et elle est en paradis. (11 raconte les détails de cette pénible agonie, de ces brusques retours de vie et de douleur que son pauvre cœur de père voyait venir avec épouvante.) Soudain ses paupières s'ouvrent toutes grandes, et je n'ai rien vu comme le regard fixé par elle sur des objets invisibles pour nous... J'étais sûr qu'elle voyait Notre-Seigneur. Souvent, dans la nuit, je m'étais servi avec elle de la prière Anima Christi. Je lui répétais la formule : Puisse la Face de Notre-Seigneur Jésus-Christ t'apparaître douce et joyeuse. Après que ce regardent duré quelque temps, elle se tourna vers moi et alors passa sur ses lèvres un sourire céleste, si plein d'amouraussi. Non, je n'ai jamais rien vu non plus comme ce sourire ; en un instant il changeait toute ma douleur en joie ; c'était comme si, déjà en paradis, elle m'eût invité à l'y rejoindre. « 11 y a quelques jours sa mort me paraissait le plus épouvantable malheur, maintenant je* ne donnerais pas ce sourire pour le monde entier. »
On comprend maintenant tout ce qu'il y avait de délicieux et de déchirants souvenirs dans l'affection de Pusey pour Newman ; on comprend
qu'il l'ait trop aimé, pour croire, avant l'irréfutable preuve, que Newman dût jamais se convertir. Parfois il s'inquiétait; je ne sais quoi le mettait en alerte; il avait peur des prières des catholiques qui finiraient peut-être par lui enlever son ami, mais il reprenait vite son invincible confiance. La prospérité de l'anglicanisme lui paraissait liée à Newman, comme celle de FEslise romaine le fut jadis à saint Athanase, et, sûr des destinées de TEglisc anglicane, il finissait par se persuader à lui-même que jamais Newman ne se résoudrait à l'abandonner.
Vers la fin de 1844, à quelqu'un qui lui demandait des nouvelles de Newman, il répond parcelle affirmation invraisemblable :
Vous avez tout à fait raison de croire que Newman n'a aucun sentiment qui tende à le séparer de nous, toutes ses sympathies sont pour notre Eglise.
Gomment, lorsque depuis si longtemps, des lettres de Newman, de plus en plus catégoriques, lui ont répété tout le contraire, lorsqu'il sait que Newman a écrit à Manning : / lovie the Church of Romctoo well : j'aime trop l'Eglise romaine, comment a-t-il pu écrire cela? La réponse est toujours la môme. Il ne voit pas ce qu'il lui serait trop dur de constater, il s'aveugle sans le vouloir, il s'acharne à prolonger cette illusion, au-delà de toute mesure et, chose étrange, il a, par instants, des minutes d'angoisse, où il se rend vaguement compte que ce n'est qu'une illusion. Dans celte
même lettre où il fait preuve d'un si prodigieux aveuglement, le voilà qui lance une croisade de prières pour empêcher la conversion de son ami.
Les premiers mois de 1845, année qui devait voir tomber les dernières indécisions de Newman, trouvèrent Pusey dans la même confiance. En février, après tant d'autres ouvertures si claires, Newman était encore obligé de lui écrire :
Mon cher Pusey, je vous en prie, ne vous cachez pas à vous même que je suis aussi près du pas décisif que si, en réalité, je l'avais fait. Ce n'est plus qu'une affaire de temps. J'attends, pour que si, par hasard, je suis le jouet d'une illusion, Dieu me le fasse sentir.
Le doute n'était plus possible cette fois, l'espérance l'était encore. Pour ne pas achever de détacher Nev^^man, pour le retenir encore, il lui écrit, il lui donne de nouvelles preuves de confiance en continuant à lui demander des conseils intimes. Mais la situation était trop fausse pour que Newman pût, de son côté, parler avec l'abandon d'autrefois. Il lai écrit :
Trois dimanches de suite, je suis venu à Oxford, mais je n'ai pas eu le cœur d'entrer chez vous : je voudrais trouver le moyen de vous rendre moins cruelle la peine que tôt ou tard je dois vous faire. — Je suppose que Noël ne passera pas avant la rupture.
Dans cette détresse, Pusey ne croit pas tout perdu ; il écrit à Newman, le prie de réfléchir à toutes les âmes que cette rupture bouleverserait, à la désunion des familles, à tant d'autres funestes conséquences. Mais il y avait longtemps que le solitaire de Littlemore se faisait à lui-même ces difficultés et il les réfutait une à une, avec une logique qui, sans le convaincre, réduisait Pusey au silence.
Le bandeau est tombé maintenant. Le meilleur, le plus savant, le plus parfait, le plus aimé des anglicans va se convertir. Que pensera et que fera son ami ? Aura-t-il à ce grave moment une velléité de passer à Rome ? Il est clair que l'heure est décisive, l'occasion propice, le chemin tracé La grâce va-t-elle le prendre, faire passer un rayon dans cette intelligence embrouillée, lui montrer que Newman est sur la bonne route, lui faciliter l'immense sacrifice. Encore un coup, nous voici au point critique de cette existence et, par malheur, ses lettres sont dune extrême réserve sur les émotions et les idées de ces semaines dangoisse. Essayons cependant d'entrer dans cette âme confuse et de lui arracher son secret.
Sans pénétrer sérieusement et pratiquement les raisons de douter qui avaient lentement miné les premières croyances de Newman, il ne put, je crois, se défendre d'une sorte d'affection, j'allais presque dire, de tendresse, pour cette Eglise dont les prérogatives avaient ravi le cœur de son ami. Il aima Rome de confiance parce que Newman la trouvait aimable, parce que son cœur, qui ressem-
blait si fort à un cœur de femme, guidait naturellement son intelligence au gré de ses affections. En même temps, il éprouva une sorte d'impatience contre cette autre Eglise dont les fautes avaient lassé le dévouement de Newman, et qui avait forcé le meilleur de ses enfants à la quitter. Maintenant que les arguments de Rome avaient convaincu Newman, lui leur trouvait un sérieux et une force qu'il ne leur avait jamais accordés. Si son intelligence avait été plus indépendante et plus logique, il eût traversé là une passe merveilleusement favorable à la découverte de la vérité. Mais ces idées devaient s'en aller bien vite avec la première vivacité de l'émotion qui les avait amenées; son cœur était obstinément retenu ailleurs et si, pendant quelques secondes, il entrevit — comme je suis porté à le croire — la possibilité pour lui de suivre Newman, toute sa nature se raidit et se ferma pour toujours devant une perspective si contraire à la plus tenace et à la plus ardente de ses affections.
Néanmoins, il avait besoin d'une raison pour se tranquilliser la conscience et se dispenser a priori de suivre Newman. Placé ainsi entre deux amours, auquel des deux va-t-il donner tort? Gomment se dispenser de se prononcer nettement pour ou contre la décision de son ami? Lui donner raison? Mais, alors, il faut déserter l'anglicfinisme ! donner tort à Newman? mais, c'est trop douloureux ! Et voici déjà poindre dans cette subtile intelligence un système qui donnera raison à tout le monde, qui permettra de ne pas quitter l'angli-
86 LINQUIÉTDDE RELIGIEUSE
canisme, tout en rendant justice au déserteur. Ce système perce dans une lettre de mars 1845. Pusey vient enfin de comprendre où en est Newman.
Mon seul espoir, écrit-il, est qu'il puisse être un instrument de restauration dans l'Eglise romaine, puisque la nôtre n'a pas su tirer parti de lui !
Il n'est pas encore pleinement satisfait, il cherche icore; i exemple !
encore; il redoute tant la contagion de cet illustre
Ce sera une déchirure, comme jamais notre Eglise n'en a connu. Tant sont déjà en suspens! Outre ceux-là, des centaines voudront le suivre, ne se croyant pas le droit de rester si lui part ! Il faut tout faire pour recueillir ces épaves, pour empêcher, pour diminuer les effets de cette catastrophe... Que croyez-vous qu'il faut faire, écrit-il à un autre, dans le terrible danger qui nous menace. Jespère qu'on pourra amener les gens à croire qu'il a une vocation, une mission spéciale, et que ses disciples n'ont pas le droit de le suivre.
Ce n'est pas là une tactique d'aventure, un expédient équivoque inventé par un général en détresse pour empêcher la défaite imminente. Non, Pusey croit lui-même à cette idée qui arrange tout, qui calme ses inquiétudes (peut-être ses scrupules), et l'inquiétude des autres :
Je regarde moi-même cela comme une providence mystérieuse : comme si Dieu appelait cet instrument choisi pour quelque office dans l'Eglise du Rome
[quoique, bien entendu, il y aille non pas en réformateur, mais en croyant] et ainsi Dieu lui donnerait des convictions quil ne donne pas aux autres. Du moins, j'en suis venu à cette idée quand j'ai compris qu'il allait se convertir.
Il est bientôt convaincu de ce beau système, si convaincu, qu'il en parle à Newman lui-même.
Votre cas, lui écrit-il, est celui d'une providence particulière. Je suppose que Dieu vous enlève à nous pour quelque office spécial qu'il vous réserve.
Aussi, trois mois avant la conversion de Newman, lui écrit-il encore au sujet de ses disciples, lui demandant ce qu'il faut faire pour les empêcher de se convertir! J'avais promis de raconter des prouesses d'inconséquence, n'ai-je pas tenu parole?
Le 3 octobre 1845, Newman lui annonce qu'il vient de donner sa démission de fellow d'Oriel. Tout lien est rompu maintenant entre lui et sa chère Université. Il ajoute : nAnything may happen to me now any day. Tout peut m'arriver tous les jours! »
En effet, le 9 octobre, entre les mains du P. Dominique, Passioniste italien, lui et deux de ses disciples abjuraient l'hérésie.
A la première nouvelle de ce coup dont l'anglicanisme ne devait pas se relever, les meilleurs amis du grand converti restèrent interdits pendant quelques jours. Mais, il fallait agir, secouer cette détresse pour rallier les troupes. Une semaine
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après rabjuration, paraissait dans les journaux une longue lettre de Pusey qui commentait l'événement et essayait de mettre le calme dans les esprits. Comme le dit son biographe, fauteur de cette lettre n'avait certainement aucun doute sur sa propre foi, aucune velléité de conversion. C'est l'oraison funèbre du général mort, faite sur le champ de bataille par celui qui a pris le commandement à sa place : on pleure le mort, on chasse le découragement, on s'excite à la revanche. Pour parler plus à son aise, Pusey feint d'adresser ses réflexions à un ami intime. Le nom de Newman n'est pas prononcé une seule fois, ce qui augmente le pathétique de cette longue proclamation.
Mon cher ami, vraiment « ses voies sont dans la mer, et ses sentiers dans les grandes eaux, et personne n'a vu la trace de ses pas». Dans de pareils moments, n'est-il pas mieux de se taire, de s'abstenir même do bonnes paroles. C'est un incompréhensible mystère qu'après avoir eu autant de coniiance en notre Eglise il l'ait perdue. Même au milieu de notre chagrin, cela réjouit le cœur de se rappeler ses sentiments d'autrefois, avec quel absolu dévouement il servait notre Eglise... Ou n'ose pas se demander à soi-même, si sa vive sensibilité était bien à sa place dans nos temps troublés. Ce qui, à des âmes moins délicates, comme la mienne, paraissait une chose ordinaire, une misère à accepter tout simplement, était pour lui c>>mme des coups de glaive... Le premier pressentimentme vint, la première angoisse, quand j'appris que dans les églises et maisons religieuses du continent, on priait pour lui...
Alors il développe tout au long son idée ; comme quoi Dieu lui réserve un rôle à part dans l'Eglise romaine : celui peut-être d'infuser une nouvelle sève de sainteté... Puis avec son optimisme invincible, il suppute les heureuses conséquences de cette conversion.
Et qui sait ce que peuvent être dans les mystérieux desseins de Dieu, les effets de cette conversion. Comme moi vous sentez les fautes, les misères, qui, des deux côtés nous tiennent désunis. Ce n'est pas ce qu'il y a de saint dans l'Eglise romaine, qui inspire tant de répugnance à plusieurs d'entre nous, mais ce qu'elle a de coupable dans quelques-unes de ses pratiques.
Eux de même, ce n'est pas tout notre système qui les empêche de nous reconnaître, mais seulement Vhéresie existant plus ou moins chez nous. A mesure que les deux Eglises croîtront davantage en sainteté, chacune reconnaîtra plus facilement dans l'autre la présence du Saint-Esprit, et ce qui maintenant arrête la réunion disparaîtra... On peut deviner les grands résultats qui seront amenés par ce qui aujourd'hui nous cause tant de douleur... Un tel homme, ainsi formé dans notre Eglise, habitué à y reconnaître la présence du Saint-Esprit, et passant à Rome, c'est peut-être le plus grand événement qui soit arrivé depuis la séparation. Si quelque chose peut ouvrir leurs yeux à ce qu'il y a de bon en nous, ou adoucir les préjugés que nous nourrissons contre eux, ce sera bien la présence chez eux d'un tel homme, enfant de notre Eglise qui chez elle a grandi et s'est élevé si haut dans son sein.
Humilions-nous d'avoir vendu notre frère, mais ne nous laissons pas abattre. Pour moi je suis plus que jamais confiant dans notre Eglise.
C'est le dernier mot de^Pusey. A telle ou telle ligne de ce curieux article on aurait pu croire qu'il se rapprochait de nous. Non, non, il reste immobile toujours à la même place. Tel il était au commencement de ses relations avec Newman, tel il sera jusqu'à la mort.