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L IDÉAL ET LA RÉALITÉ

— Ah ! et VOUS venez vous reposer chez moi ! voilà qui est gentil; mais qu'avez-vous eu à faire?

— Chercher une toilette de deuil : demi-deuil, bien entendu ; mais il fallait l'essayer aujourd'hui même, dit la jeune femme en fermant les yeux.

— Mais pour qui? dit Laura, en essayant de mettre dans sa voix un accent de sympathie éventuelle qui s'adapterait aux circonstances.

— Mon mari ! dit Madge, ouvrant les yeux et se levant brusquement.

— Votre mari? Mais, ma chère...

— Oui, je sais bien, il y a beau temps que j'ai quitté le deuil et depuis vous avez vu sur moi toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; après tout, un peu plus d'un an était bien assez quand on pense... »

Elle s'arrêta et de sa voix la plus grave Laura fit un écho plein de conviction à ce quand on pense.

« Quand on pense, reprit Madge, que depuis deux ans nous ne nous parlions plus! Tout de même, juste deux ans après sa mort, j'ai trouvé un demi-deuil exquis. Les nuances violettes sont bien mieux comprises qu'autrefois... »

Laissons-la bavarder et donnons plus rapidement qu'elle la raison de ce demi-deuil qui succède à toutes les nuances de l'arc-en-ciel. Est-ce une ingénieuse façon de varier sa toilette? Madge en serait capable ; mais, pour cette fois, elle obéit à une considération plus sérieuse. Elle doit passer quelques jours chez ses beaux-parents qu'elle n'a plus revus depuis la mort de son mari. 11 est de toute convenance que la couleur de ses robes ne contraste pas trop avec la tristesse de la vieille demeure oii les cœurs sont encore en deuil.

Madge ne se met pas en route sans répugnance. George Riversdale, son mari, ne lui a laissé que de pénibles souvenirs, et, d'ailleurs, qu'elle qu'ait toujours été pour elle la bonté du squire, son beau-père, elle sait, par expérience, combien la vie de Skipton est monotone. L'ancien manoir catholique est en retard de près d'un siècle sur la vie mondaine dont elle s'est fait une impérieuse habitude, et toutes les brillantes inutilités dont elle a rempli au départ un nombre invraisemblable de malles ne suffiront pas à la distraire dans celte atmosphère lourde d'ennui. Mais alors pourquoi partir? D'autant que le moment est mal choisi. Lord Bellasis semble tout à fait épris de la jeune veuve ; il vient passer quelque temps a Londres, et ce superbe mariage serait peut-être bientôt conclu. C'est vrai, mais précisément, comme effrayée par l'imminence d'un tel bonheur, celte tête légère a eu besoin spontanément de se recueillir pendant quelques jours. Elle ne soupçonne pas encore pour quelle grave raison elle n'a pas le droit de songer à cette union, mais vaguement elle se rend compte que tout n'est pas légitime dans sa coquetterie et ses espérances. D'instinct elle a songé à l'asile de Skipton, et voilà comment, dans sa jolie robe violette, et au milieu de ses malles épanouies, seule, dans sa chambre, l'ancienne élève du Sacré-Cœur se met à penser à Dieu.

Elle était assise près de la table, et, ouvrant une boîte d'argent, elle prit un marron glacé. L'elîet du bonbon lui fut agréable et la calma, et elle resta

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immobile pour en savourer à son aise et plus nettement la douceur. Ses pensées s'éclairèrent.

« Oui, certes, j'ai beaucoup à faire; il faut que je me prépare à la confession : il y a si longtemps, depuis Pâques !... »

Le marron glacé était tout à fait fondu. Madge était démangée du besoin d'une autre sensation ; elle tira un flacon de violette et le respira longuement. Puis elle alluma une cigarette. Et la voici bientôt tapotant le coussin d'une main nerveuse et s'étendant sur la causeuse

« Je ne puis pas voir le P. Clément (moine qui recevait, en même temps qu'elle, l'hospitalité chez les Riversdale) ; que je suis drôle d'avoir pensé à me confesser à lui! Maintenant qu'il est là, sa tête me crispe. Quelle insupportable idée a eue ma belle-mère de le faire venir ici pour me convertir! Pauvre de moi, si elle savait comme mes amies me trouvent sainte...

(Nuages de fumée, somnolence.) « Ce serait bien plus commode d'aller à un Père servite de Londres qui ne saurait rien de ma vie passée... Mais il y a tant à faire à Londres, ici j'aurai plus de loisirs... J'étais si bonne, si sage dans ce vieux temps de ma vie paisible ici quand je commençai à être malheureuse, et le P. Clément était... je voudrais bien pourtant n'avoir pas été si rude envers lui aujourd'hui... Allons! il vaut mieux se lever et aller se préparer à la chapelle... neuf mois!.,, et moi qui y allais jadis tous les quinze jjursl... »

Madge se lève, va vers la table, met la main sur un livre de prières, mais sans le prendre. Au lieu du livre, elle prend une photographie et s'arrête à la regarder.

C'est un souvenir de la dernière fête chez lord Bellasis. Images et désirs reparaissent. « Quel

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ennui, s'il allait épouser Cécilia Rupeit ! » La femme de chambre frappe, entre et est brusquement congédie'e. Très agacée, Madge tombe à genoux et fond en larmes.

« Oh ! que je suis malheureuse ! Il faut, il faut que j'aille à la confession, et je ne peux pas, je ne peux pas je ne peux pas... Personne n'est gentil pour moi... j'entends personne chez les saintes gens... oh! pourquoi suis-je venue dans cette horrible maison. Elle m'épouvante... La chapelle me donne une peur... oh! une peur terrible de mourir! » Ses larmes la calmèrent. « Je suis trop énervée, dit-elle, je ne suis pas assez calme pour me confesser. Le Père y sera encore ce soir. Vraiment, ce serait maintenant trop dur de faire l'examen de conscience. »

Un marron glacé, une cigarette, un instantané profane, voilà, je pense, une curieuse manière de se préparer à la confession ! Qu'elle essuie vite ces larmes nerveuses et se recueille pour de bon, sinon, ce n'est pas la peine d'être catholique! Voilà le verdict de la morale sévère ; pour nous, sans aller si vite, remarquons simplement que cette pauvre âme tient à l'Eglise par un fil plus résistant qu'on ne croirait.

Tout est vain en elle ; mais, du moins, sa conscience ne la laisse pas tout à fait tranquille, et dans ce malaise, d'ailleurs très égoïste, il y a comme un hommage rendu à l'idéal et une chance lointaine de salut.

D'ailleurs nous n'avons pas encore assez vu l'étrange sécheresse de ce cœur de femme et

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comment ce qu'il y a de meilleur en elle est atrophié par la légèreté et Torgueil. Dans ce manoir d'ennui quelque chose devrait pourtant occuper la visiteuse. Un petit cercueil l'attend dans le caveau de Skipton, et Madge la frivole et l'étourdie ne doit pas, ne veut pas partir s'en s'être agenouillée près de la tombe de son enfant.

Et la vision souvent rejetée comme importune lui revient, ce regard unique de la petite figure chiffonnée, si grave, si plein d'expression. C'est avec ce regard qu'ils viennent au monde, comme fatigués de leur propre connaissance et ayant conscience de leur intense personnalité. Ils la perdent bientôt : bains et maillots, hochets et biberons, maladies et colères, tout les réduit bientôt à n'être plus qu'une forme humaine sans intelligence et sans vie. Pour réaliser le mystère de leurs petites âmes, il faut avoir assisté à cette première rencontre qui vous remplit d'une crainte sacrée.

Madge avait senti un peu confusément cette révélation quand on avait étendu devant elle la chétive créature. Ses yeux étaient fixés avec une immense surprise sur le visage de son enfant. Ce bébé n'était pas comme ceux qu'elle avait vus chez ses amies ; c'était une vraie créature humaine, son meilleur ami, une âme qui à travers la frêle enveloppe transparaissait.

Quelques heures après sa naissance, l'enfant était mort. Il y avait cinq ans de cela, tous ces souvenirs affluaient au cœur de Madge dans la retraite de Skipton et rouvraient la source des larmes.

Malheureusement sa famille trop empressée avait escompté ce moyen de conversion. Rien de plus

justo; mais pourquoi si souvent mêler à noire zèle je ne sais quel air de défiance ou de bravade; pourquoi la châtelaine est-elle à l'affût derrière une fenêtre épiant, la jeune femme qui prend le chemin du caveau? Madge l'aperçoit, s'exaspère et, rebroussant chemin, porte une cigarette à ses lèvres avec une insouciance affectée. Le soir, sa belle-mère, irritée et consternée, viendra ramasser les allumettes qui souillaient cette terre sainte, et voilà comment Madge n'a pas visité le cercueil de son enfant.

Mais rien n'est définitif dans la vie intime de ces âmes d'oiseau. La nuit est venue et toute la famille s'est réunie à la chapelle. Avant la bénédiction, le P. Clément prononce un petit discours. Vers la fin, Madge fait son entrée à la tribune. L'air de la chapelle, les lumières, la voix du prêtre, tous les souvenirs remués, la grâce enfin la préparent h une vraie prière. Elle reste à genoux, la tête dans les mains, immobile et recueillie. Il est si rare de la voir se poser ainsi. Ne souriez pas, la bonté de Dieu n'est pas dédaigneuse, et la paix descend très douce sur la pauvre enfant en détresse. Ce n'est plus la jeune femme frivole de tout à l'heure, c'est la petite Madge du Sacré-Cœur de Paris qui autrefois courait à la chapelle pour y laisser ses troubles d'enfant. Elle se sent plus proche du cercueil que, malgré tout, elle n'oublie pas, elle s'agenouille en esprit tout auprès et reste en prière même quand tout le monde est parti.

Nerfs et impressions, direz-vous; non pas : en

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