L IDÉAL ET LA RÉAUTÉ
dépit de tout, c'est une chrétienne. A côlé d'elle l'auteur a placé un dilettante sans religion précise, également capable de s'attendrir dans l'atmosphère d'encens d'une chapelle et de faire une prière à Minerve sur les ruines du Parthénon. Gomme le dit très à propos M""^ Ward, « pour Madge, ce sera ou beaucoup plus ou beaucoup moins ^ ». Médiocre ou non, encore un coup, elle est chrétienne et ne se reposera dans les émotions religieuses que lorsque sa conscience sera en paix. Il faut qu'elle dise un oui ou un non dans la lutte qui se poursuit en elle. C'est o?/z, elle veut se confesser, et la voilà qui se prépare. Or voici que, malgré l'encens et la douceur des souvenirs évoqués tantôt, la paix s'en va. La vraie dévotion catholique ne se paie pas d'émotions ni de phrases et elle est dure pour ceux qui veulent partager leur cœur. Madge examine sa conscience en s'aidant de son livre de prières. Les questions nettes, brusques, tranchantes, se succèdent : « Etes-vous prête à quitter les occasions de péché?... » Madge lambine, l'heure passe, le dîner sonne, et il est trop tard.
Comme elle entre en pleurant chez elle, elle rencontre sa femme de chambre stupéfaite :
« Madame n'a pas dit quelle robe elle mettrait ce soir ? » Madge s'arrêta ; ce point-là était toujours intéressant.
1. M"* W. Ward fait ailleurs une remarque analogue : « Dans un pareil état d'âme, une fenmie qui aurait en moins de foi vivante que Madge aurait joué aux émotions reli;Trieuses. Mais Don, sur ce sujet, elle était mal alaise, tout à fait mal à l'aise. »
o. ISlsi tea-goicn réséda... non, non, la demi-toilette bleue. Ah ! que mes cheveux sont en désordre ! Vite, Célestine. »
Et pendant qu'on répare ce malheur, elle prend une décision suprême :
« Ah ! comme ce serait triste d'être vraiment bonne n'est-ce pas? On est bon, ici! on est même saint! Et moi, cela m'étouffe. Je partirai demain matin, emballez tout pendant le dîner. »
Nous la retrouverons tout à l'heure ; pendant qu'elle fait ses malles, voyons de plus près ce monde catholique oii elle a pensé mourir d'ennui. L'occasion est bonne, car plusieurs invités sont réunis dans la maison hospitalière. A côté du vieux squire, de sa femme, qui était tantôt à la fenêtre et de leur fille Mary, voici une toute jeune fille, nièce des Riversdale, et un autre parent, INlarmaduke Lcmarchant, officier qui vient de donner sa démission.
L'impression dominante est d'une tristesse terne et monotone [duU).
« Que c'est ennuyeux, disait Hilda, à la veille de partir pour Skipton ; je suis presque sûre que sauf papa (sa mère était une protestante convertie), les Riversdale sont la famille la plus assommante d'Angleterre. Je sais bien qu'à la vérité, comme répèle maman, ils sont admirables de générosité et de foi ; mais quoi, ils sont ennuyeux, c'est dans le sang ! »
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Sans doute, il y a ennui et ennui, et sur d'autres lèvres ce jugement n'aurait aucune importance. Mais Hilga n'est pas une jeune fille vulgaire; sa mère, très distinguée et très pieuse, tout en lui donnant une foi profonde, l'a élevée dans le goût des choses de l'esprit et de l'art. Presque une enfant encore, déjà elle a des lumières ou des lueurs sur des questions qu'aucun Riversdale ne s'est jamais posées dans le manoir endormi. En effet, chez ces braves gens, l'activité de l'esprit est presque arrêtée. Presque rien ne les intéresse. La chasse et les bonnes œuvres remplissent leurs journées interminables. Il semble qu'ils redoutent les livres et la vie. Du reste, tout leur fait peur. Quand le jeune Marmaduke a parlé de s'engager dans l'armée, la famille a levé les bras au ciel. Il est parti cependant, il a été un officier exemplaire, prenant goût à son métier et imposant, par la noblesse de sa vie, le respect de ses convictions. N'importe. La famille n'était pas tranquille, et la vieille tante revenait incessamment à la charge. Il a bien fallu se rendre.
a Mon neveu est très bien, écrivait lady Riversdale dans un bulletin de victoire ; son père et sa mère ont vu quelle faute ils avaient faite en le laissant partir pour l'armée, dangereuse carrière pour n'importe quel jeune homme; ils ont fini par le décider à donner sa démission, il reste à la maison comme tout fils aîné devrait faire. »
Ce brave garçon si docile ne s'est pourtant pas résigné sans souffrance.
« Voilà; il faut que je sois paisible, et casanier, et fidèleaux vieilles traditions. Chasser tantque je voudrai; dire mes prières, rester honnête homme et bon vivant comme mes oncles et arritre-grands-oncles. D'honnêtes gens, certes, et si bons ; mais, quant à servir leur pays et à avoir quelque utilité sociale, grand Dieu ! les braves gens, ce n'est jamais entré dans leurs têtes... »
Je sais bien, et M"^ Ward sait mieux encore, ce que les catholiques peuvent dire pour leur défense.
« Vous avez de sérieuses objections contre l'armée, dit le jeune auteur Fieldes à Hilda ; savez-vous que cela cadre avec une des difficultés que j'ai souvent eues à propos de l'éducation catholique ? Je la trouve timorée, plus propre à écarter la tentation qu'à préparer à lui résister,, .
— Voilà qui est superbe, répond Hilda, du fils des persécuteurs à la fille des persécutés. Et dites-moi donc je vous prie, qui nous a pendant des siècles, écartés de la vie nationale ; qui nous a fermé les collèges de notre pays ; qui nous a imposé ces habitudes de retraite craintive et cette tradition de fainéantise? Je serai ravie de le savoir, »
La riposte est bonne et le contradicteur n'a rien à lui opposer. Mais enfin la persécution aurait beau jeu si elle nous donnait le droit d'oublier que le catholicisme est une religion de vie. Sous quelque prétexte d'orthodoxie ou de prudence qu'on les couvre, nous nous refuserons toujours ù reconnaître l'action directe de l'Eglise dans
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cette paresse et cette torpeur. Tout ce qui est bon, tout ce qui est beau, tout ce qui est vivant est a nous de droit, et, ne serait-ce que dans une pensée de zèle, nous devons toujours enrichir notre âme pour que son rayonnement soit plus chaud et aille plus loin. N'est-il pas triste de penser au bien qu'auraient pu faire les admirables vertus des Riversdale et de voir l'éloignement que Skipton inspire non seulement à une mondaine comme Madge, mais à une enfant sérieuse et chétienne, comme Hilda?
Suivons ces petitesses de plus près et par le menu. Avec une aimable délicatesse. M""" Ward recule dans les temps lointains la scène caractéristique que je vais résumer. Au moment où la mère de Hilda y pense, ce n'est plus qu'un souvenir, les choses ont marché depuis, et aujourd'hui, sans nul doute, une catholique aurait des idées plus larges et plus bienveillantes; mais enfin voici à peu près de quelle manière lady Hélène Riversdale travaillait, il y a quarante ans, à donner le plus pur esprit du catholicisme à Jeanne, sa cousine, nouvellement convertie.
C'est un jour de pluie. Les deux jeunes femmes sont au grand salon de Skipton. Hélène demande si Jeanne a vu dans le Tablet une censure très sévère à' Adam Bede, le dernier roman de George Eliot. — Oui, Jeanne l'a lue et cet article lui a paru étroit et injuste. — Court silence. Hélène travaille plus activement à sa couture. On lui permettra de dire à sa cousine que, sans doute, celle-ci ignore que c est un péché mortel de lire
de pareils livres. — Silence de Jeanne qui répond par un hochement de tête assez provocateur. — Hélène continue : « Sans doute, on ne peut pas en un jour tout apprendre aux convertis; mais... puisqu'elles sont seules toutes deux, qu'on lui permette de faire observer que le vrai moment pour la méditation du matin est avant la messe... après déjeuner, ça ne va pas aussi bien. — Toujours même silence au camp ennemi. — Infatigable, Hélène aborde le chapitre des indulgences. Sa cousine ignorait sans doute (les convertis ne savent pas ces choses) combien d'indulgences on peut gagner par an, quand on choisit bien ses jours. — La patience de Jeanne est presque à bout. Elle répond sèchement : Hélène ignore sans doute que sa cousine a un directeur à qui elle laisse le soin de sa conduite... — Maladresse, cette mention du directeur amène une nouvelle insinuation. On dit que Jeanne se confesse au P. Newman, et — si on permet cette remarque — un ancien clergyman ne peut bien savoir ces sortes de choses...
Pour le coup, Jeanne n'y tient plus. Elle se dresse et quitte la place en laissant au cœur de sa cousine cette flèche empoisonnée : « Je vais me coucher et finir Adam Bede. »
Encore une fois, c'est là une page du passé. Depuis, dans ces deux âmes droites et bonnes la souffrance a fait son œuvre ordinaire de rapprochement et de paix. Quant Jeanne a perdu son mari et est restée seule avec Hilda, elle n'a pas trouvé de plus chaudes sympathies qu'à Skipton, et, en
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retour, quand la mort est venue dépeupler la vieille maison catholique, personne n'a pleuré comme Jeanne les malheurs des Riversdale.
Le squire — un grand et robuste vieillard — est plus aimable, plus bienveillant que sa femme, mais ses idées n'ont pas plus d'envergure. D'ailleurs, a-t-il des idées? Sur toutes choses, il répète de confiance ce qu'il a toujours entendu dire. Quand on parlait jadis devant lui du cardinal de Westminster, il branlait la tête d'un air de profonde défiance :
« Mon père disait souvent que le D' Wiseman était un jeune emballé. »
Hélas ! il y a beau temps que le cardinal a cessé d'être jeune, et quant à ces emballements prétendus, la conversion de Newman a montré qu'ils étaient prévoyante sagesse; mais le père du squire est mort avant 1845, et, d'ailleurs, pour ces cerveaux immobiles, les leçons de l'histoire ne prouvent rien. Jusqu'à la mort le vieillard répétera :
« Je ne connais pas l'archevêque, mais mon père disait souvent que le D' Wiseman était un jeune emballé ^ . »
Là se bornent ses connaissances sur le mouven.ent religieux de son temps. Non que M. Rivers-
1. Voir plus haut, pp. 131-168, le chapitre sur VAttitude des catholiques pendant la crise d'Oxford.
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dale ait, de nature, un jugement faux. Quand il s aùit de ce qui concerne les petits intérêts quotidiens, il voit fort juste; mais rien n'a jamais éveillé chez lui les curiosités de l'esprit. La chasse au renard et la prière remplissent sa vie. Il prie comme un moine et va régulièrement porter luimôme de la soupe aux pauvres vieilles infirmes du village. Très bon d'ailleurs, très humain et ne connaissant d'autre crise morale que la difficulté de pardonner à un homme qui aurait tué un renard dans les bois de Skipton.
Son neveu Marmaduke lui ressemble. Gomme il est né trente ans plus tard, il a eu, dans sa première jeunesse, la tentation d'une vie sérieusement utile à son pays. Mais l'influence de la famille et la torpeur héréditaire ont calmé ces inquiétudes, et, à chaque fois qu'on rencontre cette mâle et géne'reuse figure, on ne songe pas sans tristesse aux préjugés et aux courtes vues de cette éducation manquée.
Avec beaucoup, peut-ôtre avec trop d'art, pour nous éclairer pleinement sur la vraie valeur et sur les insuffisances de Marmaduke, l'auteur met en scène un jeune écrivain, extrêmement brillant, curieux de toutes choses, esprit raffiné et subtil, cœur assez vide et très vain. On ne s'explique pas bien comment les Riversdale ont pu se résoudre à inviter un pareil hôte, et on est aussi étonné de le rencontrer à Skipton que si l'on trouvait un numéro du Mercure de France dans une gentilhomipière de Vendée. Du reste, le portrait est peint de main de maître et les phrases de Mark Fieldes
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sont si séduisantes qu'on tremble un instant de voir Hilda, fascinée, oublier la loyale beauté de son cousin pour s'éprendre de ce Trissotin barbouillé de philosophie. Mais qu'on laisse faire M""^ Ward. Au plus beau des discours de Fieldes elle intervient pour nous montrer ce qu'il y a de livresque et de vain dans ses belles idées.
Il vient d'écrire, d'enthousiasme, un article sur « la morale du sacrifice ». Le feu prend soudain aux rideaux du salon oii il va débiter sa marchandise. Marmaduke est là et se précipite. Quand tout est éteint et qu'on panse les mains brûlées du jeune homme, Fieldes, qui avait disparu, revient encore un peu pâle, il était allé chercher les pompes.
J'ai dit que cette âme distinguée comprenait toutes choses. Elle excelle partant dans l'analyse des sentiments religieux. Fieldes — bien entendu — n'a aucune religion; mais la vue d'une robe blanche de moine lui inspire des transports, et quand il passe, dans la rue, au chevet d'une église, il maudit éloquemment la libre pensée.
« Oh ! — cria-t-il, presque à haute voix — faudrat-il que toutes les églises s'écroulent? Oh! non, malgré tout, gardons le 'crucifix pour sauver la femme ! »
On a beaucoup loué en Angleterre, chez les catholiques surtout, cette création de M""' Ward. Pour moi, tout en rendant justice à cette sûreté de pinceau et à la finesse de cette ironie, je regrette que l'auteur ait un peu compromis sa thèse par
une évidente partialité. Certes, Mark Fieldes existe; mais il est loin, par bonheur, d'incarner à lui tout seul la jeunesse de notre temps. Ne voit-on pas ce que le roman eût gagné d'ampleur et de puissance à mettre en face de l'idée catholique, vivante, mais un peu diminuée par de légères défaillances, l'idée vivante aussi de l'angoisse religieuse et de la poursuite ardente et généreuse de la vérité. Ni Hurrel Fronde, ni Gordon, ni beaucoup d'autres ne ressemblent à Mark Fieldes. Voilà ceux avec qui j'aurais voulu voir Marmaduke aux prises. Sur quelques points il leur aurait été inférieur ; qu'importe ! Le roman doit être l'image de la vie, et d'ailleurs l'auteur de One poor scrupule garde dans son jeu un atout décisif. Pourquoi n'avoir pas plus de confiance dans notre cause et laisser croire, enchoisissanfdetrop indignes adversaires, que nous sommes moins assurés de la victoire?
Mais le moment n'est pas venu encore de jouer notre dernière carte ; car il y a encore trop à dire sur nos amis de Skipton.
La plupart des lecteurs catholiques — édifiés de cette vie de prière et de bonnes œuvres, — ne se doutent probablement pas qu'on puisse trouver à redire h. la religion des Riversdale. Ne paraît-elle pas défier toute querelle, et ne voudrions-nous
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pas de pareils exemples de foi solide et de charité? Plusieurs cependant, en dehors de nous, partant de principes tout opposés aux nôtres, sont surpris péniblement de trouver chez de vrais catholiques cette totale absence d'inquiétude et cette tranquille attitude en face des invisibles réalités. Pour un protestant, comme pour certains philosophes de notre temps, la religion implique un certain mysticisme oii le sentiment a au moins autant de place que la froide raison. On ne définit pas exactement ce que Ton entend par sentiment religieux, mais on semble admettre communément que cette émotion ne va pas sans une sorte d'intensité dans la douceur ou dans la tristesse. N'est-ce pas l'impression vague et séduisante que laisse la somme religieuse de M. Sabatier et certains catholiques, comme je l'insinuais au début de cet article, n'ont-ils pas été mal à l'aise quand, au sortir de pareilles lectures, ils ont rencontré avec sa prose monotone la vie chrétienne de tous les jours. Il y a là, dans quelques esprits sincères, un mélange d'erreur et de vérité sur lequel notre roman peut jeter quelque lumière et que le P. Tyrrell démêle avec une rare finesse.
D'après lui, non seulement Madge, mais encore les Riversdale eux-mêmes sont des âmes irréligieuses. La frivolité de la première, l'apathie des autres, ne sont pas compatibles avec le véritable sentiment religieux. Or ce ne sont pas là des créatures d'exception. L'humanité moyenne leur ressemble. Le protestantisme ne semble pas avoir soupçonné cette commune impuissance. L'Eglise
sait mieux « tout ce qu'il y a dans l'homme » et elle agit en conséquence.
Rien que ce mot, « naturellement irréligieuses » heurtera la susceptibilité d'une oreille protestante. Pourtant je ne Tai pas laissé tomber par mégarde. Tandis que tout homme est capable de foi et d'une fidélité essentielle à la loi de Dieu, il est indéniable que très peu sont, par une inclination naturelle, religieux, au sens ordinaire du mot. Il y a des tempéraments de poète et de mystique et, de même, quoique peut-être en pins grand nombre, mais toujours un peu exceptionnels, des tempéraments religieux. La plupart n'ont pas naturellement beaucoup d'ardente sympathie pour la sainteté, le mysticisme et l'héroïsme. Leurs intérêts sont ailleurs, et là même où se cachent les sources de ces nobles choses, elles ne jaillissent guère avant que la vie ait donné ses plus cruelles leçons. Ainsi les jeunes gens, au sortir de la foi négative et de l'innocence des premières années, quand ils passent le seuil de la vie réelle, ne sont pas ordinairement religieux; tandis que, l'ordalie passée et les illusions tombées, quand tout nous échappe, nous nous mettons à penser à nos âmes.
Or, la religion catholique ne se dissimule pas cette humaine faiblesse et entend s'y accommoder. Evidemment un tempérament religieux, un certain complexus de dispositions mentales, morales et même physiques, est une condition favorable à la sainteté héroïque; mais il faut affirmer bien haut que, pour se sauver, il n'est pas nécessaire d'être religieux, au sens protestant du mot. L'Eglise nous le montre bien en regardant l'état religieux comme une vocation extraordinaire. Non que, dalis sa pensée, toute âme naturellement religieuse doive se plier à cette forme particulière de vie, ni que tous ceux qui l'acceptent aient pour autant un tempe-
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rament feligieux ; mais l'Eglise nous indique par sa conduite que, dans sa pensée, «la voie de la perfection » est quelque chose d'extraordinaire et de supernormal...
La première pensée de l'Eglise est pour ces foules de l'humanité moyenne qui ne sont pas et ne peuvent pas être en sympathie naturelle d'esprit et de cœur avec la plupart des commandements qu'on leur impose. Cultivés ou non sur les autres points, en fait de religion, ce sont des enfants. A ces âmes, Dieu demande la foi et l'obéissance aux commandements (programme qui, dans certaines crises fort rares, implique l'héroïsme et le martyre), mais il n'attend pas d'elles ces raffinements de sainteté, cette attention soutenue aux choses divines, qui dépendent en si grande partie des inclinations naturelles et qui d'ailleurs ne supposent pas toujours un tempérament de martyr. Il y a une certaine piété bourgeoise, positive et commune, où se mêle beaucoup de grossièreté spirituelle et qui se résigne, sans souffrance, aux imperfections et au péché véniel. Or, cette piété est souvent fondée sur une foi très solide et prête à courir au gibet plutôt que de renier Dieu ou l'offenser gravement. Et, d'autre part, une certaine élégance de discernement moral, une certaine délicatesse de dévotion, est chez quelques-uns la garantie d'une piété plus exquise que solide et profonde. La piété du saint est à la fois exquise et solide, celle du martyr peut être souvent cachée par bien des fautes et des misères qui ne laissent pas deviner la profondeur et la générosité de sa foi.
Calvinistes et puritains ne semblent pas se douter de la distinction. D'un trait de plume, ils séparent les « convertis » et les réprouvés. Qui n'a pas une âme religieuse, ou assez de gravité pour l'avoir un jour, n'a pas grande chance d'être « sauvé », quand même
on n'aurait à lui reprocher aucun manquement sérieux à la loi divine. Honnêteté et bonnes œuvres pèsent peu dans la balance, s'ils ne se sentent pas en état de grâce et s'ils ne sont pas convaincus qu'ils sont sauvés. On insiste beaucoup sur ces sentiments et on attache peu d'importance à une justice prosaïque et vulgaire. Le culte de respect et de crainte qui pour nous, catholiques, est à la base du culte d'amour, est pour eux abject et indigne ; c'est presque une faute.
D où il faut conclure que le ciel protestant n'a pas de place pour la grande majorité des hommes, foule commune qui n'a pas le sentiment de la présence divine, qui se passerait bien d'aller à l'église et de pratiquer les commandements, mais enfin qui reste honnête et fidèle, croit en Dieu, le craint, honore sa loi et l'aime d'un amour solide et peu démonstratif, comme certains enfants turbulents et dissipés aiment leurs parents.
Prenez, par exemple, Madge Riversdale. Que cette couche de frivolité mondaine puisse couvrir un fond de foi solide, que la religion garde prise sur une âme naturellement aussi peu religieuse, voilà ce qui paraîtra inconcevable à un protestant et tout à fait naturel à un catholique ordinaire.
Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de m'excuser sur la longueur de cette citation : il faudrait être bien peu au courant de certaines inquiétudes d'esprit contemporaines pour ne pas reconnaître l'opportunité de cette lumineuse discussion. Voyons comment ces principes généraux vont s'appliquer au cas particulier des Riversdale, La difliculté n'est plus la même que pour Madge, puisqu'il s'agit d'expliquer comment de tels chré-
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tiens peuvent avoir une vie intime si étroite et si
peu intense.
Voici un état psychologique dont le protestantisme ne peut s'accommoder. Là où il n'y a pas d'Eglise pour servir d'intermédiaire entre Dieu et nous, l'âme se trouve ou bien en contact direct et mystique avec Dieu ou bien elle reste dans Téloignement et l'indifférence. C'est tout ou rien. Comme un enfant sans tutelle, s'il n'est pas naturellement bon, personne ne lui apprendra à le devenir. Mais si Dieu a confié à l'Eglise la tutelle des âmes, s'il lui a donné le pouvoir de les conduire à lui, il y aura un terme moyen, les âmes qui seraient peu disposées par inclination aux émotions religieuses mais qui, cependant, se soumettent et s'abandonnent à l'autorité visible qui doit les façonner à de plus hautes sympathies.
D'ailleurs ne nous trompons pas aux apparences; ces hommes qui nous paraissent moins raffinés sont, en réalité, capables des plus admirables vertus.
Chez le squire Riversdale et chez MarmadukeLemarchant rien par nature, qu'une solide humanité ; aucune note mystique, aucune vibration religieuse, et cependant nous sentons que leurs vies prosaïques sont gouvernées, réprimées, rectifiées par l'autorité de l'Eglise catholique. « A première vue, rien de mystique en eux, ditFieldes, tout indique le robuste sportsman, le rude Anglais, honnête homme et grand chasseur. Pourtant, à la première occasion, un de ces cavaliers en habit rouge serait capable de tous les héroïsmes. Hommes d'action, non de réflexion, race de peu de paroles et de vaillantes prouesses. »
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Ce sont là précisément ces hommes d'un type si unromantic, d'une foi solide mais peu brillante, livrés aux besognes ordinaires de la vie qui, en temjDs de persécution, « étaient prêts chaque jour à donner leur sang pour la foi, regardant le martyre comme un strict et simple devoir dont on ne devait pas songer à s'enorgueillir ». Et s'il y a dans ce type une certaine étroitesse de sympathie, un certain manque de curiosité et d'intelligence qui nous offusque, nous pouvons bien nous demander, si, avec notre nature bornée, l'étroitesse M'est pas jusqu'à un certain point la condition et le prix de la force ; si, à une époque critique comme les persécutions, là où la décision du jugement et l'énergie de Faction sont nécessaires, la largeur des vues et la multiplicité des sympathies ne peuvent pas devenir une source de faiblesse. Comparez Mark Fieldes etMarmaduke; ne voyez-vous pas que la force et la droiture de celui-ci seraient peu compatibles avec la versatilité des idées et des affections qui rendent celui-là un personnage bien plus intéressant, mais aussi bien moins digne d'estime?
Certes, de grands esprits et de nobles cœurs peuvent s'élargir à tout comprendre sans rien perdre en intensité et en profondeur ; mais nous ne parlons ici que des hommes ordinaires et des facultés moyennes. Un homme qui, toute sa vie, s'est fange sans discussion au principe héréditaire que la mort est préférable au déshonneur et que le mensonge est essentiellement mauvais, est, en toute apparence, beaucoup plus capable de mourir pour la vérité qu'un autre homme qui a beaucoup philosophé sur la véracité et sur l'honneur. Celui-ci, en effet, est moins solidement attaché à ces maximes très sages et universellement admises, parce qu'il a constaté combien leur base purement théorique est faible et mal établie. Ainsi, de ceux qui ont reçu la foi
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coitime un héritage, qui l'ont acceptée sans discussion et, par une longue habitude, eu ont imprégné toute leur vie. Vous pourrez regretter la façon étroite et peu intelligente dont cette foi s'est implantée en eux ; mais enfin ce sont là précisément les témoins les plus prêts à combattre et à mourir pour elle, tandis que des chrétiens plus cultivés et plus intellectuels oscillent dans leur adhésion, temporisent et parfois succombent. A prendre la nature humaine telle qu'elle est, comment ne pas reconnaître que la plupart ne sont pas appelés à retenir d'une autre manière leurs convictions religieuses^ morales, philosophiques et politiques. La connaissance raisonnée est et doit être réservée à un petit nombre qui a pour mission de façonner et de purifier peu à peu le grand corps de doctrine qui fixe les croyances de la multitude.
Nous n'entendons pas dire que l'étroitesse prosaïque dont nous parlons soit indispensable à la force d'âme. Non; mais, d'après nous, l'habitude de la spéculation théorique et la culture incessante des délicatesses de la sensibilité sont une cause dYnefvation qui a besoin d'être contre-balancée et corrigée. Le correctif se trouve dans l'idéalisme enthousiaste qui caractérise les grands saints, — des âmes comme Augustin et François, Thérèse ou Ignace, — natures où se combinent merveilleusement les aspirations mystiques et les plus indomptables énergies... La mission de l'Eglise ne saurait se bornera ces âmes rares qui, d'instinct, sympathisent avec ses doctrines et ses volontés ; elle se doit autant et peut-être davantage à ces multitudes qui ont besoin d'être guidées plus ou moins aveuglément par l'obéissance à la tradition et à l'autorité, troupe vulgaire qui, sans cette conduite, errerait à l'aventure comme des brebis sans pasteurs.
On aurait mal compris la pensée du P. Tyrrell si on avait vu dans cette discussion une apologie satisfaite et enthousiaste de tout ce qui se fait chez nous. Oh! non, tout n'est pas pour le mieux, tant s'en faut, et on ne chercherait peut-être pas avec tant de subtilité des raisons d'indulgence, si on n'avait pas soi-même longtemps souffert du spectacle de ces inévitables vulgarités. On n'essaie pas de fermer les yeux à ce spectacle, mais on se demande si le meilleur moyen de relever le niveau moral de la foule est de faire miroiter devant elle l'idéal chimérique d'une impossible imperfection.
On a vu déjà et on verra encore, que de son côté, M"" Ward n'entend dissimuler aucune de nos faiblesses. C'est pour cela que d'un crayon méchant, mais très sûr, elle a dessiné la silhouette peu aimable de lady Riversdale. Y a-t-il, en effet, chose plus déplaisante que cette rigueur presque pharisaïquc, cette promptitude aux soupçons et au scandale? On l'a entendue tantôt prononcer le nom de Newman, et on a deviné l'imperceptible mouvement d'épaules qui accentuait la défiance vis-à-vis du grand converti, une sorte d'irritation et de mépris. Hélas ! tout cela n'est pas vrai que dans le roman, et on ne voit pas sans une fièvre impatiente cette admirable figure discutée, jugée, condamnée par une si étroite cervelle et une si complète ignorance. Cependant, n'imitons pas cette intolérance etjugeons avec plus de calme la très pieuse châtelaine. Un moment viendra où nous lui rendrons encore plus justice.
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En attendant, remarquons au milieu même de ces petitesses comment elle reste fidèle au principe fondamental que l'Eglise inculque à tous ses enfants. Madge a une âme; il faut à tout prix sauver cette âme. Cette même idée inspire toutes les démarches du vieux squire et de Marmaduke auprès de la jeune étourdie. Au cours du livre, une protestante raconte — avec un persiflage amusé — comment elle a mis Marmaduke en campagne en lui insinuant que la vertu de Madge était en danger.
« Il s'est hâté hors de ma chambre, dit-elle, la lance au poing comme un chevalier partant pour la croisade! Marmaduke à la rescousse ! Et tout ce beau feu pour cette puérile abstraction oPâme de Madge! »
L'inquiétude du squire n'est pas moins touchante. Il se sent embarrassé devant cette créature de légèreté, de vanité, d'insouciance qui lui ressemble si peu. Il aime cette âme, pourtant, et voudrait à tout prix l'empêcher de se perdre. Il tâtonne péniblement autour du difficile problème ; mais son cœur n'est pas hésitant comme son esprit, et il déborde d'une chaude tendresse qui devrait faire pleurer la froide enfant.
« 0 ma fille, croyez-moi, lui dit-il, au moment où Madge s'enfuit à Timproviste, croyez-moi, rien n'en vaut trop la peine. Je suis peut-être resté trop écarté de la vie et je puis ne rien entendre à la vôtre, à celle qui vous attend, à ce que le monde vous réserve. Il y a peut-être là autant de charme que de danger,
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mais regardez la vérité bien en face. Partout où vous irez, avec qui que vous vous trouviez, rendez-vous ce témoignage que vous ne vous trompez pas vous-même; nous ne voulons pas vous retenir ici malgré vous. Choisissez une vie à votre goût, mais qu'elle soit sûre. Si vous ne voulez pas de mes avis, allez à meilleur et mieux informé que moi; mais, petite Madge, — - et la main du vieillard s'appuyait doucement sur les épaules de sa belle-fille, — n'allez pas au monde, pensez-y bien, pensez-y bien ! »
Pendant ce discours, Madge était à la fois touchée par la bonté du squire et par la peur de manquer le train. Pauvre « petite Madge » qui ne sait pas à quelles terribles angoisses elle court d'un cœur si léger.
« Laura, si je n'avais pas la foi, si je n'avais pas été élevée par des religieuses, si celles-ci ne priaient pas pour moi maintenant, que ma vie eût été belle ! oh ! que c'est dur ! »
C'est en ces termes que Madge Riversdale se désole d'être catholique et de ne pas pouvoir épouser un divorcé. Laura Hurstmonceaux vient de lui apprendre ce fatal empêchement. Le coup a été terrible, terrible parce que la chrétienne a tenu bon. A toutes les insinuations de son amie elle a répondu nettement qu'une catholique ne pouvait pas commettre une pareille faute. Lord Bellasis et Laura Hurstmonceaux n'en reviennent