L IDEAL ET LA RÉALITÉ
pas. Si Madge était pieuse on comprendrait ces scrupules ; mais la religion tient si peu de place dans sa vie. Les jours passent, Madge ne parait pas revenir sur sa première réponse et Laura répète avec une surprise dépitée : « Quel grappin jette le romanisme sur ces petites folles ! »
Pourtant ne triomphons pas trop vite. Quand on se décide d'aussi mauvaise grâce, on n'est pas longtemps héroïque. Voici déjà^ que Madge tâche de se persuader à elle-même que rien n'est encore rompu. Elle a dit non à Laura, moyennant quoi elle peut encore aller à la messe et faire sa prière du soir ; elle n'a rien dit à Bellasis, moyennant quoi elle garde avec sollicitude un reste d'espoir. Entre oui et non la logique des livres ne met pas de milieu. Mais la logique, ou, si l'on veut, Villogique du cœur et de la vie, est moins rigoureuse. C'est non pour aujourd'hui et c'est o?n"pour demain; ou mieux, ce n'est pas tout à fait non aujourd'hui, et demain ce n'est pas tout à fait o?a'. 0 « petite Madge » que ceux-là vous jettent la pierre qui ii'oijt jamais souhaité et vaguement attendu que ce qui était pour le présent impossible et défendu devînt quelque jour, on ne sait comment, possible et permis ; pour moi, tout en reconnaissant que vous n'êtes pas héroïque, j'aime mieux admirer, dans l'agonie de votre conscience, la force, vivante encore et brûlante, des leçons que l'Eglise vous a données
Car c'est l'agonie qui commence. Une misérable aventure vient hâter le dénouement, et dans quelques ours Madge sei'a lady Bellasis. C'est
fini. Elle ne se consiaere plus comme catholique, et par là rend encore hommage à l'intransigeante pureté de cette morale que ceux du dehors accusent si volontiers de complaisance. Elle n'ira plus à la messe, elle brûle son scapulaire, et elle donne à sa femme de chambre stupéfaite le chapelet dont jusqu'ici elle n'avait jamais voulu se séparer.
A quand la cérémonie officielle ? Lord Bellasis indique le 25 mars, mais Madge est bouleversée par cette simple date et elle exige qu'on prenne atout prix un autre jour? En effet, le 25 mars, il y a quinze ans, la petite fille qui devait un jour s'appeler Madge Riversdale a fait sa première communion dans la chapelle de la rue de Varennes, et on ne chasse pas si vite de tels souvenirs. Pauvre Madge, qui a cru effacer tous les remords en brûlant son scapulaire et qui ne se doute pas de quel invisible et tenace réseau la vieille Eglise maternelle a enveloppé cette âme, que par douceur ou par force, par amour ou par crainte, elle voudrait garder pour l'éternité.
Sur ces entrefaites, Mary Riversdale entre un jour à l'improviste chez sa belle-sœur. Elle vient lui faire ses adieux avant de partir pour le couvent. La grâce attendait cette opportunité pour frapper un dernier coup. Madge est d'abord suffoquée par cette nouvelle. Le contraste est trop violent entre ses pensées mauvaises et la résolution généreuse de la jeune fille. L'entretien va finir brusquement, et non sans quelque raideur, quand Mary, ne se doutant pas qu'elle touche une plaie encore vive, dit un mot du ciel où elle compte
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retrouver ceux dont elle va se séparer. Le cœur de Madge se déchire à cette pensée importune.
« Tu ne me retrouveras pas au ciel, Marie ; je ne suis plus catholique. »
Et elle se décide à commencer la douloureuse confidence. Elle ne peut pas être bonne, elle sait très bien qu'elle se repentira quelque jour, car elle n'a pas perdu la foi ; oh ! non, elle ne la perdra jamais. « 0 Marie, parfois je voudrais la perdre! »
Désolée et consternée, la jeune fille tombe à genoux. Madge, à cette vue, est d'abord en proie à une âpre colère.
Mais soudain — elle n'a jamais su comment — ce besoin de colère passa, et, presque malgré elle, elle se mit à genoux près de Marie.
Marie récitait le rosaire, Madge retrouvait sans peine pour répondre les formules si souvent répétées jadis, et elle en recevait un réconfort. Comme dans un rêve elle continuait à répondre, oubliant même qu'elle était agenouillée près du sofa.
Elle se croyait dans la chapelle du Sacré-Cœur; les enfants chantaient un cantique, et dans l'air couraient des effluves de lis et d'encens. Et Madge priait avec plus de ferveur que jamais, car elle se savait dans quelque terrible danger. 11 y avait comme un abîme entre l'autel et elle. Impossible de le traverser. Puis le cantique diminuait, et elle tenait bien haut son chapelet pour montrer aux autres qu'elle priait encore.
« Sainte Marie, mère de Dieu... à l'heure de notre mort. » L'heure de notre mort ! Etait-ce une première
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impression de cette heure? est-ce que vraiment, là-bas, sur son trône, la Vierge de l'autel se détournait de Madge pour sourire à un petit bébé qui plus jamais ne reverrait sa mère?...
Gloria Patri... Quel est ce prêtre dans la chapelle? Est-ce le même vieil aumônier? Il est à Tautel, et l'autel maintenant semble encore plus loin. Il demande aux pensionnaires de prier, de prier pour une mourante qui jadis avait été avec elles et qui allait mourir sans sacrements. Il semble dire qu'il ne peut l'aider à travers l'abîme et les derniers mots de sa prière arrivent à peine aux oreilles de Madge...
Le rosaire était fini, Marie était debout maintenant, mais Madge encore à genoux, la tête dans les mains, ne priant plus, dans une sorte d'éblouissement et de stupeur. Enfin elle se leva, et, très calme, elle dit à sa belle-sœur :
« Voulez-vous me garder quelque temps à Skipton, Marie?... »
Voilà le dénouement et la victoire définitive de l'Eglise. Elle n'a donc pas eu tort en somme de tolérer, de supporter cette àme si peu généreuse et si vulgaire, de lui donner l'habitude, même purement matérielle, d'actes et de prières qui, dans un jour de crise, s'animeront d'un peu de ferveur, enfin et surtout de la pénétrer jusqu'aux moelles de l'angoisse du salut et de la peur de l'enfer. Madge y revient encore un peu plus loin :
Je sentais que Marie irait au ciel et que je n'irais jamais... il me semblait qu'en partant elle emportait avec elle mon cher petit... elle allait au ciel et moi en enfer !
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]yfme \Yard a bien fait, pour rester dans la réalité de l'observation, d'insister sur ce trait caractéristique. Oui, c'est bien comme cela que beaucoup d'âmes se sauvent chez nous. Ce n'est pas aussi noble, aussi idéal que l'amour désintéressé du bien et de Dieu; mais il faut prendre l'humanité moyenne telle qu'elle est, et tout en essayant de l'élever à des sentiments plus élevés, accepter, longtemps encore, de voir la foule prendre cette voie prosaïque pour aller au ciel. Hélas! à certaines heures, tous, ralTmés ounon, ne sommes-nous pas de la foule et n'avons-nous pas besoin de nous retenir à l'espérance ou à la peur?
M"* Humphry Ward' a rempli tout un long roman de la thèse contraire et a essayé de montrer, dans Helbeck of Bannisdale- ^ comment la pensée des fins dernières troublait, dégradait, annulait la vie.
Laura, écrit-elle à propos de son héroïne, avait été élevée dans ce fort sentiment de la dignité moderne qui s'est substitué aujourd'hui à l'abaissement et à l'humiliation de la foi religieuse.
Et ailleurs :
Ce n'est plus en esclaves, mais en hommes libres, que nous entrons dans la maison de Dieu.
1. Sur Helbeck of Bannisdale, cf. l'excellente étude de M. T. de Wizewa {Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1898).
2. Entre M""" Wilfrid Ward et M"" Humphry Ward, il n'y a de commun que le nom et le talent. Celle-ci, petite-fille de Thomas Arnold, est une agnostique militante, tandis que par son mariage l'auteur de One poor scruple est entrée dans la famille du fameux D' Ward dont il a été question plus haut.
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Et voilà pourquoi Laura va se jeter à la rivière! Quand donc ces chimériques comprendront-ils que la vie morale n'est pas orgueilleuse et que, dans un cœur humilié, la peur de l'enfer est, plus facilement qu'on ne croit, voisine de l'amour de Dieu?
Puisqu'on s'est résigné à regarder en face la prose qui se môle toujours plus ou moins à notre vie catholique, qu'on me permette de compléter les observations du roman anglais par quelques expériences faites dans notre propre pays. Aussi bien, voici qu'un professeur de morale laïque nous prie, avec insistance, de faire cet examen de conscience dont il nous trace les différents points. Il ne serait pas loyal de reculer.
Si Madge avait été une Parisienne de 1899, elle aurait eu un moyen très simple de trancher le nœud gordien. Il lui suffisait de faire une neuvaine à quelque saint en renom, avec l'espoir fondé de voir à brève échéance disparaître l'empêchement, c'est-à-dire, en termes concrets, de voir mourir la première femme de lord Bellasis.
M. Buisson, professeur de Sorbonne, nous apprend que telle est la recette employée aujourd'hui en pareil cas par les catholiques, et très sincèrement nous ne nous en doutions pas.
Mais il en apporte des preuves. Il les a recueillies patiemment dans les pages naïves d'un petit bulletin religieux. 11 montre, chez certaines âmes,
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une dévotion épaissse et toute terrestre qui prête aux saints toutes nos petitesses et qui dénote un état de véritable inconscience morale^. Nous n'hésitons pas à convenir que ces détails sont navrants. Gomment imprime-t-on de pareilles choses, au risque de répandre des leçons si peu évangéliques, au risque aussi de laisser croire que les représentants autorisés de l'Eglise permettent et conseillent même de tels abus ? D'une manière générale, rien n'est plus faux. Evidemment, la dévotion aux saints n'est pas en cause; mais, enfin, il serait bon de rappeler de temps en temps que, si l'on peut demander à Dieu des biens temporels, il y a, cependant, une manière toute païenne de faire cette prière.
Nous demandons d'être délivrés de telle nécessité... de telle maladie... que telle affaire réussisse... mais y
1. Il nous faut bien citer un de ces exemples. Voici. « Une pauvre religieuse, molestée et persécutée par... son curé, s'est adressée à saint Joseph, le priant de procurer au saint homme un changement avantageux de poste qui la délivrerait d'une tyrannie devenue insupportable... La chose était difficile, le curé n'étant pas précisément de ceux que les paroisses se disputent... Le bon saint Joseph s'y est pris d'une autre manière : une belle bronchite est survenue : le curé, bien confessé, bien administré, s'en est allé dévotement en l'autre monde... et la pauvre petite sœur Claire, en égrenant pour lui son rosaire, ne manque pas de dire après chaque Gloria Patri : « Merci, ô mon bon saint Joseph ! » Bien entendu nous laissons à qui de droit tout l'odieux des insinuations...; mais n'est-il pas bon qu'on sache que ces choses s'impriment; on pourrait croire que ce petit récit a été arrangé à plaisir en vue de la démonstration que M. Buisson en comptait tirer. Il n'en est rien. J'ajoute que, dans un sentiment que l'on comprendra, nous n'avons pas voulu insérer ici d'autres citations plus ('tonnantes encore. Mais quelle tristesse de lire ces témoignages dans les colonnes d'un journal antireligieux! [Le Siècle, 9 octobre 1899.) L'autorité ecclésiastique s'est enfin alarmée en face de tels abus. M. l'abbé Hemmer, dans la Semaine religieuse de Paris les a formellement condamnés.
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va-t-il de la gloire de Dieu"?... On prie pour le succès d'une grande entreprise, pour le gain d'un procès considérable... mais Dieu voit que, si Ton devenait plus riche, les richesses seraient pour nous une source de péchés... Je ne relevé pas ici ce qiiil y a d'inconvenant et d'irréligieux à pre'tendre que Dieu favorise des passions et nos vues purement humaines^ comme s'il devait accommoder sa Providence à notre cupidité et à nos projets*.
Voilà ce que l'Eglise n'a pas cessé de rappeler aux fidèles ; mais il faut bien qu'elle se résigne à voir les meilleures choses détournées de leur fin par des âmes grossières dont il faut pourtant avoir pitié. Il y aura toujours, malgré tout, des personnes qui mêleront d'une manière désolante les intérêts du ciel et ceux de la terre et c'ost une des façons dont l'agonie de Jésus se continue dans le monde.
Venons maintenant à la poésie. Je n'en sais pas de plus belle que celle, étrange, mystérieuse, douloureuse aussi, d'une âme poursuivie par l'amour divin. D'un charme très doux, quand le lointain lui donne un air de légende, celte poésie devient, semble-t-il, plus saisissante, quand, avec des larmes de joie et des sourires de tristesse, elle passe au travers des vulgarités que toute réalité