P. Grou, Ecole de Jésiis-Christ, t. II, cliap. xxsiv
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présente entraîne avec soi. Il y a un peu du ravissement de l'artiste dans le livre consacré par Montalembert à sainte Elisabeth, et on est bien autrement touché, à la lecture des pages poignantes où le noble comte, à propos des moines du passé, salue d'un cœur brisé cette beauté qui ne passe pas, et qui, aujourd'hui comme toujours, attire invinciblement les unies que l'amour humain ne méritait pas de retenir.
Ce n'est pas la première fois qu'on parle de vocation religieuse dans un roman; mais, presque toujours, il se mêle à ces sortes d'études un peu de romanesque et de faux. La grâce ne choisit pas, d'ordinaire, ses privilégiés dans le monde où les auteurs conduisent leurs expériences, et, d'ailleurs, sans une foi simple, vive et très éclairée, on ne comprendrait pas et môme on comprendrait de travers la psychologie de la vocation. Nos romanciers ne verraient qu'entousiasme là où le froid bon sens n'abdique pas ses droits et, avec la meilleure intention du monde, ils imagineraient des ferveurs surhumaines et des élans que la plupart de ces âmes généreuses n'ont pas ressentis. La réalité est moins extraordinaire et plus sainement belle, et tout le monde louera M"" Ward d'avoir apporté à l'étude de Marie Riversdale les mômes qualités d'observation patiente, minutieuse et réaliste, qu'aux autres personnages de son roman.
Voici d'abord pour nous préserver de l'idée, ordinairement fausse, des vocations en coup de foudre et nous faire soupçonner la longue prépa-
ration et la germination souterraine de cette grâce et de ce dévouement.
Il faut la main subtile d'un psychologue pour décrire le phénomène d'une grande découverte dans notre propre vie consciente. Silencieusement, sans nous en douter, nous avançons dans une direction, et soudain nous sommes stupéfaits de voir où nous en sommes.
Ainsi d'un amour qu'on ne se connaissait pas, ainsi de cette nuit de décembre, oià Jouffroy se rendit compte qu'il ne croyait plus...
Ainsi de l'éclair qui, aux yeux de Marie, illumina toute une série de pensées inconscientes et d'actions pieuses de sa vie passée.
On se rappelle le sermon du P. Clément qui manqua donner du sérieux à cette étourdie de Madge; Marie y était aussi et ce fut pour elle une heure solennelle. A mesure que se déroulaient les idées du prédicateur, une inquiétude envahissait la jeune fille :
Elle était si paisible auparavant... quoi donc, depuis quelque temps, était venu troubler le repos de sa vie? Des riens lui revenaient à la mémoire. Pourquoi avaitelle dit en soupirant à sa mère, que ce n'était pas la peine de mettre dans sa chambre à coucher des tentures japonaises? Pourquoi si peu déplaisir quand, l'autre jour. M"* Riversdale avait insisté pour lui faire choisir une belle amazone ? Elle prenait conscience du changement insensible que ces symptômes révélaient ; symptômes qui lui revenaient en une masse
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de détails insignifiants et qui l'agaçaient. Avec xine sorte d'angoisse, sa pensée tremblante semblait vouloir revenir en arrière, s'accrocher à quelque chose, son chien préféré, son cheval, comme dans un effort pour se tenir éveillée, pour fuir ce qui menaçait de la fasciner.
Qu'on ne l'oublie pas; Marie Riversdale n'est pas, mais pas du tout, une jeune fille moderne. Elle n'a jamais ouvert un roman et n'a d'autre distraction et passion que la chasse. Ce n'est pas sans une intention évidente — intention d'artiste et plus encore de clirctienne — que M"^ Ward a choisi cette âme pour e'tudier en elle l'histoire d'une vocation.
Vers la fin du sermon, regardant vers le tabernacle, elle se décida à s'en remettre à la volonté de Dieu et murmura son invocation favorite, le mot d'une autre Marie, Rabhoni. Pour elle, c'était la formule d'une soumission complète. Or, soudain, comme à la lumière d'un éclair, la réponse sembla venir : « Vends ce que tu as et suis-moi. »
Voilà la découverte, voilà où elle allait depuis des mois, depuis des années ! Marie avait entendu la dure parole. En en réalisant le contenu avec sa sensibilité de femme, elle vit que cet appel expliquait tout son passé avec une netteté brûlante. Elle recula, désolée, devant cette perspective. Pourquoi était-ce un coup si cruel! pourquoi ne pas l'avoir vu venir plus tôt! pourquoi Dieu l'avait-il laissée grandir dans un amour intense pour son home, pour ses parents, si, pendant ce temps, il ne cessait de la préparer à quitter un jour tout cela!
Rahboni, Rabboni, répétait-elle, cramponnée à cette bonne volonté qui jadis lui rendait toujours la paix, mais qui, cette fois, semblait la mener dans les eaux profondes où personne ne pourrait la suivre, où elle serait seule pour toujours...
Marie ne se cacha pas la tête entre les mains ; pendant le salut, elle se crut encore indifférente, froide et presque endormie. Les prières finies, accablée, déchirée, ayant hâte de partir, elle ébaucha une génuflexion et quitta la chapelle...
Tout cela est d'après nature, tout, sans oublier cette apparente indifférence de la fin et celle prière machinale, est d'une 1res sûre psychologie. Ce n'est pas là une vocation à ressort comme dans tant de romans honnêtes; mais combien, avec ce prélude de faiblesse, la victime ne nous parait-elle pas plus touchante! Faut-il suivre M"° Ward jusqu'au bout et rejoindre Marie Riversdale qui, pour être seule, s'est réfugiée chez elle? Carlos, le fidèle compagnon de ses chasses et de ses promenades, est avec elle.
Marie est à genoux par terre, la tête appuyée sur le beau chien qu'elle caresse, et elle éclate enfin en sanglots. Elle se réfugie dans cette sympathie muette, comme pour se défendre contre le surnaturel qui la poursuit. C'est pour elle une sorte de symbole des multiples attaches qui la retiennent à la maison.
Que v«ut-on de plus, après tout? La pose n'est pas solennelle; qu'importe puisqu'elle est humaine et vraie 1 Pendant que la pauvre enfant achève de
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pleurer, Mark Fieldes, en bon dilettante, remué lui aussi par le sermon du P. Clément et les prières du salut, Mark Fieldes, l'âme sereine, s'apprête à chanter un beau cantique sur les sacrifices qu'exige l'amour divin.
Es-tu fatigué, es-tu languissant,
Es-tu désolé ?
Cl Viens à moi », dit Y Unique^ et par là
Repose-toi. » — A-t-il un signe auquel on puisse le suivre
S'il est mon guide ?
— Oui, ses pietls et ses mains sont percés
Et son cœur...
Du moins ceux qui le suivent et, en luttant, lui restent Les rendra-t-il heureux pour de bon? [fidèles.
Anges, martyrs, prophètes et vierges
Répondent que oui.
Marie entre au salon pendant que, d'une voix triomphante, ]e poète affirme le bonheur de ceux qui suivent Jésus. Fieldes est étonné de la tristesse de la jeune fille. En véritable homme de lettres, il s'attendait à trouver plus de transports, et, pour dire le mot, plus de musique, dans une âme qu'instinctivement il sentait très près de Dieu. Les choses ne vont pas ainsi d'ordinaire. Sans doute, la souffrance aiguë de tout à l'heure ne durera pas. Mais la pleine joie qui doit faire oublier tous ces brisements est encore loin. La grâce commence à transformer cette âme en la rendant encore plus charitable et plus douce, et je sais un gré infini à l'aimable auteur d'avoir
marqué, avec une mélancolie exquise, quelquesunes de ces étapes vers le sacrifice définitif.
Il y avait plus de suavité dans sa voix et de tendresse dans son regard. Elle était plus attirée qu'autrefois vers les tout petits enfants, et ses beaux yeux, en se fixant sur eux, prenaient une expression de gentille et respectueuse surprise. Plus de déférence dans son attitude vis-à-vis des vieillards ou des malades. Petit détail qu'autrefois lui reprochait sa mère, elle ne semblait plus ennuyée des visites qui venaient à Skipton. Elle n'était plus timide avec les jeunes gens et se prétait complaisamment aux ennuyeuses questions que posent les vieux amis de la famille, sur les goûts et les projets des jeunes filles.
Hélas ! il est trop visible que Marie Riversdale n'est plus la même. Sans vouloir se l'avouer, et son père, et sa mère, et d'autres encore, devinent vaguement ce qui se passe. Pour se donner du courage, Hélène Riversdale se félicite tout haut de ce progrès devant son mari. Mais celui-ci l'écoute avec impatience.
« Du progrès? Je ne vois pas ce que vous voulez dire? Sa voix est plus douce? Je n'avais jamais remarqué qu'elle fût trop rude ; — et en même temps, sa voix à lui grossissait. — Sottise ! sottise ! »
Depuis longtemps sa femme ne l'avait pas vu si en colère. Elle aussi, d'ailleurs, la pauvre mère, tremblait pour cette enfant qui, cliaquc jour, devenait plus belle, plus douce, plus parfaitement aimable. Parfois le squire était presque bourru avec Marie elle-même, et d'une manière si nouvelle et pour de si étranges raisons! 11 remarquait, un jour de Carême, qu'à table elle
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n'avait pas pris (te 'i^udding. Au salon, il ne la voyait plus se mettre à Taise pour flâner dans un fauteuil confortable. 11 devenait plus irritable, à chaque preuve nouvelle de cet esprit d'abnégation. On ne pouvait plus savoir ce qui lui allait ou ne lui allait pas. Si sa figure rayonnait à la perspective d'une journée de chasse, c'était presque la même joie quand elle rendait quelque service à sa mère.
Puis, elle priait tant ! Jadis son père avait dû souvent lui rappeler quelque dévotion qu'elle avait oubliée ou la gronder doucement d'être arrivée en retard à la messe. Maintenant elle n'oubliait plus les prières et, le matin même, elle n'était jamais en retard.
Deux ou trois fois, quand la jeune fille aurait dû être couchée, le squire avait attendu dans le froid corridor pour se convaincre que ses craintes étaient fondées et qu'elle restait à prier à la chapelle. 11 rentrait chez lui et attendait pour écouter le gentil bruit des pas légers de l'enfant regagnant sa chambre dans l'obscurité. Toutes les fois qu'il allait au salon, il lui fallait rencontrer le portrait flamand de cette arrière, arrière-grand'tante, qui avait vécu et était morte dans un couvent d'outre-mer. M. Riversdale détestait ce portrait. Un jour, à l'étonnement de sa femme, il ordonna de le suspendre dans une des chambres de réserve. Jamais le squire n'avait donné d'ordres à la femme de chambre. C'était tout à fait imconstitutional, mais la maîtresse de maison ne demanda pas d'explications et ne sembla pas s'être aperçue de la disparition du tableau.
Un autre jour, le squire est allé seul se promener dans le parc. Un jeune homme le rejoint. C'est l'héritier d'une noble famille alliée aux Riversdale. Lui aussi, il a remarqué avec peine le chan-
gement de Marie. Il demande si la jeune fille a consenti à aller à un grand bal qui doit se donner dans un château voisin.
Elle n'y tient pas, dit le squire, et, détournant la tête, il se met à siffler. Charles s'arrêta court et laissa le cheval de son oncle prendre un peu d'avance. Il regardait le vieillard, et était frappé de le trouver vieilli et voûté depuis quelques jours.
Ils marchent ainsi en silence. A la maison, le squire s'excuse :
« Je me repliais sur moi, essayant de ne pas voir où allaient les choses, pardon d'avoir été si peu aimable.
— Je n'avais jamais eu d'espoir », dit Charles, en détournant sa figure d'enfant pour cacher ses larmes ; mais le squire ne lui dit pas — et sûrement ne se serait pas bien expliqué à lui-même — pourquoi la compagnie de ce grand et beau jeune homme avait été ce jour-là si dure pour lui.
Et maintenant pourquoi tarder plus longtemps à révéler le secret douloureux que tout le monde devine à Skipton et dont pourtant personne encore n'a parlé. La prière du soir est dite. Lady Riversdale est montée chez elle. Marie et son père, comme toujours, sont au salon, lui dans son grand fauteuil, elle sur un tabouret, s'appuyant d'une main au bras du fauteuil. Long silence où « chacun a une conscience intense de la présence de l'autre ».
Enfin M. Riversdale mit sa main tremblante sur la main de Marie et d'une voix uresaue bourrue : « Ouel
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caprice, dit-il ; pourquoi ne veux-tu pas aller au bal ? »
La voix de Marie ne tremblait plus : « Père, parce que* je veux être sœur de charité. »
Il y eut un brusque silence. M. Riversdale retira sa main et se cacha le visage. Ni un mot, ni un geste. Marie se glissa à genoux près de lui :
« Père, père, criait-elle, regardez-moi, embrassezmoi, cher père, aidez-moi ! » Et inclinant la tête sur la poitrine du vieillard, elle pleura librement.
M Tu veux nous quitter ! dit-il lentement et en restant immobile. Es-tu sûre d'avoir la vocation ?. . . Georges est parti. C'est toi, maintenant.
— Oh! non, non, père, je n'en peux plus; si vous saviez quelle souffrance cela a été ! »
Il répéta « cela a été », et laissant retomber ses mains, il la regarda.
« Oui, c'était de vous quitter, de quitter ma mère qui me rendait cela si dur. J'ai été mauvaise et j"ai essayé de ne pas voir. J'avais toujours espéré que s"ll m'appelait, je lui dirais : Rabhoni. Je ne l'ai pas fait, — et ce jeune visage se contracta dans une souffrance plus dure que tout à l'heure lorsque les larmes coulaient en abondance ; — mais, quand même, Il est si bon, 11 me recevra!... »
Ses mains étaient jointes, sa tête se rejeta en arrière, et son regard alla de son père au crucifix suspendu au-dessus d'elle.
a Si vous me permettez d'être sœur de charité... » Elle s'arrêta et sa figure brillait d'une si étrange lumière.
Alors, il comprit que la grâce avait frappé à coup sûr. Il fixa le beau visage et pensa que jamais son enfant ne lui avait paru plus belle. L'étrange souffrance qui nous prend en face du surnaturel l'étreignait, un sentiment de sauvage révolte, de désolation
terrible. Il semblait presque disposé à la repousser elle aussi. Etait-ce son enfant, cette bonté cruelle, cet égoïste désintéressement ?
Il se recula, L'éclat qui illuminait la jeune fille tomba soudain. Elle le regardait d'un long regard épouvanté, comme autrefois quand petite enfant elle tremblait devant lui. Il se sentit cruel. Pourquoi ajouter- à la souffrance de l'enfant et rendre son sacrifice plus dur?... Plus dur ! Ah ! plût à Dieu qu'il pût le rendre impossible... Oh! cette vie de privations, d'immolation pour sa petite Marie!... Est-ce qu'on savait si elle aurait la santé suffisante, si sa vocation... Qui on ? qui était coupable ? Ce n'était pas elle, bien sûr. Oh ! non ; le coupable, c'était celui qui l'avait appelée... Il baissa la tête. Marie était debout, maintenant, l'embrassant, le caressant: elle l'entourait de ses bras. Lui aussi pleurait et elle put l'entendre murmurer à son oreille cette seule parole : Rabboni.
Comme plusieurs l'auront péniblement remarqué, il manque quelqu'un à cette scène. La mère de Marie n'est pas là. Pourquoi? Oh, la cause en est lointaine. Voici longtemps qu'elle a laissé sa fille et son mari prendre l'habitude de se passer d'elle et de ne pas la mêler à leurs paisibles causeries de tous les soirs. Très tendre, elle n'a pourtant pas su se donner davantage, se rendre nécessaire à force d'intelligente et confiante tendresse. Pourtant elle est vraiment bonne. Nous avons été sévère tantôt pour la châtelaine et, en finissant le
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volume, nous éprouvons, avec M™^ Ward, le besoin de rendre plus de justice à celle qui a élevé Marie Riversdale et qui ne reculera pas non plus devant le sacrifice de son enfant.
Le roman s'achève au milieu de catastrophes épouvantables. C'est la veille du jour fixé par lord Bellasis pour la cérémonie dn mariage. Au moment oii Marie vient dire adieu à Madge, une autre héroïne du roman se suicide^ Hilda affolée revient en toute hâte chez sa mère. Mark Fieldes renonce à épouser Hilda qu'il avait crue riche et qui ne l'est pas. Madge et Marie se désolent et prient ensemble, et Marmaduke, accablé par les péripéties de cette journée, ne sait que devenir. Seule, au milieu du branle-bas, digne, patiente et grave, Hélène Riversdale reste dans la paix. Marmaduke court chez elle et est soudain calmé lui-même à la vue de la noble femme qui continue paisiblement son travail.
Cette paisible et monotone couture suggérait au jeune homme l'idée d'une longue habitude de travail, de devoir et de patience, il avait fallu cette longue éducation par la patience pour rendre cette mère capable du suprême sacrifice. Car il y avait de l'héroïsme à donner ainsi son enfant à Dieu, et cet héroïsme n'aurait pu germer d'un sol maigre et vulgaire.
C'est dans de pareils moments que se révèle le fond du cœur. Or, Hélène Riversdale, qui a été
1. Je n'ai rien dit de cette héroïne. C'est pourtant un des caractères les mieux étudiés du livre. Elle représente, en face de la chrétienne fervente, Marie, et de la chrétienne frivole, Madge, l'àme livrée à sa naturelle faiblesse et stérilisant les plus beaux dons.
sévère, injuste même pour Madge, Hélène qui nous a le plus choqués souvent par l'étroitesse de ses jugements, ne trouve maintenant que des paroles d'indulgence pour la jeune veuve.
Elle a la foi, je vous assure qu'elle n'aurait jamais consenti au scandale d'une telle union.
C'est encore Hélène qui, la première, fait entendre une parole d'espérance chrétienne sur la pauvre suicidée « à qui on n'avait presque jamais parlé de Dieu », et qui, peut-être, aura encore eu le moyen de trouver miséricorde.
N'est-ce pas là une impression de vérité et de justice ? Quand on a vu de près les égoïsmes mondains et l'atroce vulgarité que cachent des dehors brillants, on est confus et humilié d'avoir été sévère et dédaigneux pour les âmes solides et monotones dont quelques légers ridicules n'altèrent pas la vraie grandeur. On ressent, en les retrouvant, comme une impression libératrice. Et, malgré cette sécheresse un peu froide, malgré bien d'autres humaines misères, on rend un hommage presque cordial à la résistante beauté de leur vertu.
Marmaduke éprouva près de sa tante un soudain relèvement. Rien ne l'avait encore réconforté comme cela. C'était le sentiment qui nous envahit parfois en présence de ces personnes qui, avec des défauts très désagréables, en somme n'ont jamais cessé délibérément de vivre par conscience et par devoir.
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Tout à la fin du livre de M"" Ward parait une bonne et rassérénante figure. C'est le Père de l'Oratoire de Londres qui entend la confession de Madge, vieil ouvrier toujours au poste et qui, en attendant ou môme en écoutant les fidèles, travaille à faire des chapelets. En lui se concrète l'idée fondamentale que j'aurai voulu dégager de ce roman, et l'aimable vieillard me semble un clair symbole de notre Eglise catholique dans l'attitude qu'elle garde en face de la prose et de la poésie du cœur humain.
Le vieillard soutenait avec conviction que, chaque année de sa vie, il avait, dans ce confessionnal, appris à mieux juger la nature humaine et à la trouver plus belle.
Très humain avec Madge pécheresse et désolée, il ne l'est pas moins avec la jeune fille qui va partir pour le noviciat.
Marie était une des héroïnes qui remplissaient son cœur très humble de tendre et de reconnaissante surprise.
A la pensée de ce sacrifice,
il poussa un léger soupir qu'il se reprocha bien vite. Une figure passait devant son imagination, figure souvent déjà contemplée : jeune sœur de charilé,
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vêtue d'une robe bleue de paysanne... la figure inclinée comme sous l'accablement d'une fatigue habituelle, la blanche cornette sur la tête et les cheveux d'or sacrifiés pour toujours.
Et il se rappelait qu'en toute vraisemblance ce grand sentiment de joie, ce flot de bonheur mystique serait interrompu souvent. Dieu réalise ses projets de différentes manières et il envoie même aux plus purs de ses enfants des heures de ténèbres... Le Père savait si bien ce qui attendait Marie dans sa nouvelle existence : épreuves venues des supérieures, inévitables différences de condition entre elle et ses compagnes, besoin de revoir les visages tant aimés et la chère maison... Pourtant le soupir ne fut pas profond, et une joie grave s'éleva dans le cœur de ce brave soldat de la croix, vieilli et enraciné dans la paix de Dieu et saluant la jeune novice qui allait, au danger sans doute, mais à la gloire aussi...
N'est-ce pas tout à fait juste, tout à faif bon et tout à fait beau? et quelle trouvaille que cette idée de faire entrevoir — même au sein de la vie héroïque — un peu de prose, recouverte soudain et comme noyée par un flot de divine poésie !
« Vous êtes bien dur? » demande Candide à son maître, — et le philosophe répond avec amertume : « C'est que j'ai vécu. » Est-ce la juste réponse? et à ceux qui demandent pourquoi l'Eglise a les mains pleine d'indulgence, de miséricorde et de pardon, ne pourrait-on pas dire avec une vérité plus humaine : « C'est qu'elle a vécu ; c'est qu'elle vivra » ?