‹ L'Inquiétude religieuse (volume 2)Chapitre 31 sur 39 · Louis Bouilhet, Dernières Chansons · texte numérisé non relu

Louis Bouilhet, Dernières Chansons

l'Eglise est toujours vivante et qu'elle reste, après sept ans d'apparentes défaites, la plus grande force morale d'ici-bas.

L'Eglise occupe le tableau central de ce vaste triptyque. Elle nous y est montrée rayonnante de vie et incarnant magnifiquement l'idée religieuse, à la fin d'un siècle qui s'est tant occupé de religion. Plus puissante que jamais, elle tend une main généreuse aux Eglises séparées, qui s'émiettent loin d'elle et qui achètent leur vaine autonomie au prix de lamentables sacrifices. Chaque jour elle recule ses frontières, « marche, progresse, s'insinue, combat, pousse sa pointe hardie vers toutes les plages de l'univers ». Enfin elle continue son lent travail de développement dogmatique, en même temps que sa charité se trouve, comme sans eflbrt, à la hauteur de toutes les nouvelles façons de souffrir.

Voilà certes un beau spectacle, et que l'on voudrait admirer et louer à loisir. Mais plutôt que de parler en détail de chaque chapitre, il vaut mieux scmble-t-il, se laisser aller aux idées que suggère cette lecture féconde. D'ailleurs, tous ceux qui s'intéressent au mouvement religieux du siècle voudront éprouver eux-mêmes la joie et le profit qu'il y a à vivre ainsi pendant quelques jours dans l'intimité de ces hommes de science, de cœur et de foi. On connaît déjà chacun des écri-

vains qui ont collaboré à cette œuvre ; mais c'est un plaisir plus rare de les rencontrer en groupe sur le même chemin, de les entendre tour à tour, de reconnaître la généreuse empreinte de Lacordaire dans les paroles du R. P. Sertillanges, et de savourer la belle sérénité et la forte doctrine du chapitre sur les religions^ de se sentir pris d'une fièvre d'idées quand disserte M. Fonsegrive, et de ralentir insensiblement le pas pour ne rien perdre de l'éloquence académique de M. d'Haussonville; puis, quand tous ont parlé, et si bien parlé, de se recueillir, dans une vénération profonde, pour écouter les solennelles et réconfortantes paroles du cardinal de Paris.

Certes, ici plus encore que dans les deux premiers volumes, la substance de chaque chapitre se résume en ces deux courtes paroles qui importent plus que tout : Christus vivit. Le Christ n'est-il pas, en effet, le centre de cette vie doctrinale, charitable et conquérante de l'Eglise? Hiérarchie, formules dogmatiques, institutions d'apostolat ou de bienfaisance : que tout cela nous toucherait peu, si nous ne devinions, sous ces multiples apparences, l'épanouissement d'un même principe de vie? Tout, en effet, se ramène à lui, et la vie profonde de l'Eglise n'est pas autre chose que la présence agissante du Christ au milieu des âmes, que le constant travail de cette sève divine dans les esprits et dans les cœurs.

Or, cette présence et ce travail, au lieu de nous borner à les étudier dans leurs conséquences extérieures, pourquoi n'essaierions-nous pas de

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les contempler directement et en eux-mêmes, d'en suivre au cours de ce siècle, dans les âmes chrétiennes, le progrès ou la décadence? Il est surprenant que notre curiosité se résigne à ne point explorer cette terre vierge. Connaît-on au monde un problème plus passionnant que celui-là? Catéchismes et sermons répètent que Dieu vit en nous. Ne serait-ce pas là simplement une pieuse métaphore, et peut-on savoir quelle somme de réalité répond à ces mots étranges : « Dieu vit en nous ; nous sommes greffés sur le Christ »? Si cela est sérieusement vrai, je dois pouvoir observer de près, dans chaque âme chrétienne, les prodiges de cette vie.

On me rappelle en un chapitre, qui est d'ailleurs de tout premier ordre, comment l'Eglise universelle s'est réunie en un grand concile où elle a dressé des formulaires d'une inépuisable richesse et d'une admirable précision. Rien de mieux; mais enfin ces formules, si elles sont venues de Dieu, ont dû nourrir les âmes, non pas en général, mais en particulier chacune de celles à qui ce message est parvenu. Qu'on me montre donc, à côté de l'histoire du développement doctrinal de ce siècle, un mouvement parallèle, dans la vie intérieure, la dévotion et la ferveur des fidèles. Et de même en reconnaissant la main divine dans cette expansion de nos frontières, je voudrais savoir ce que ces conquêtes ont ajouté a la vie surnaturelle du monde, comment le Christ règne dans ces peuples nouveaux, et ce qu'il garde de son empire au milieu de nous.

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On était peut-être en droit d'attendre de ce beau livre un commencement de réponse à ces questions. La psychologie religieuse ne fait que de naître. L'occasion était favorable d'encourager ses premiers pas, de délimiter son immense programme, et de lui donner les conseils dont elle aura besoin dans son aventureuse carrière. Gela rentrait tout à fait, semble-t-il, dans le plan grandiose de cet ouvrage oii l'on se proposait de résumer le travail des cent dernières années, et de pressentir l'œuvre future du siècle nouveau. On aura pensé sans doute qu'un pareil sujet aurait absorbé tout un volume, et on a laissé le terrain libre aux historiens de l'avenir.

11 y a bien, dans cette troisième série, un chapitre du plus vif intérêt sur la vie intime de l'Eglise. Semence généreuse, lancée à profusion par une main qu'on voudrait moins libérale, ces pages abondent en vues neuves, hardies et fécondes. Mais l'auteur, mécontent de ce mot même de vie intime qui lui parait un peu singtilie?', néglige le sens le plus simple que ce mot offre d'abord à l'esprit, pour l'expliquer magistralement dans son acception la plus profonde. Pour lui, la « vie intime de l'être raisonnable, c'est ce pourquoi il s'estime fait, c'est le but qu'il poursuit, le mobile intérieur qui le pousse à l'action ». De là découle logiquement une thèse sur l'idéal unique de l'Eglise. Avant tout et plus que tout, elle est «collaboratrice de la Rédemption », « elle veut sauver des âmes ».

Rien peut-être n'était plus nécessaire que d'insis-

ter avec cette force éloquente sur une pareille leçon. Beaucoup d'apologistes sont, en effet, tentés « de ne voir dans l'Eglise qu'une institution humaine avec quelque but humanitaire». On croit trop que le principal a été dit, quand on a parlé de la portée sociale de l'Evangile, et quand on a montré le vol des cornettes blanches dans une salle d'hôpital. « L'Eglise est avant tout une école de sainteté. » Là est sa raison d'être, et ce qu'il y a de vraiment central en elle, c'est l'u action mystique du Christ ».

Ces principes ne font que rendre notre curio site plus vive. Pour nous, la « vie intime de^ l'Eglise», c'est sans doute le but où elle tend; mais c'est, en un sens plus concret, la manière dont, à tel ou tel moment de son histoire, elle marche à ce but et réalise son éternel idéal. Sa vie intime, c'est le détail quotidien, anecdotique même de cette action mystique du Christ en chacun de nous ; car enfin l'Eglise aujourd'hui, c'est nous. On voudrait savoir de quelle façon Dieu est là, à quels signes on peut reconnaître sa présence, comment son influence se modifie selon les milieux qu'elle traverse ; on voudrait une histoire de la prière, des relations entre Dieu et les âmes, et de toutes les manifestations du sentiment religieux.

En terminant ces pages nerveuses, M^' Touchet se pose une question redoutable :

L'Eglise qui prêche et prie ainsi, a-t-elle prêché dans le désert et prié en vain? Sa vie intime a-t-elle été féconde ou non?

Je répondrai hardiment, au risque d'étonner les pessimistes : Nous avons lieu d'être contents de notre bilan de fin de siècle. Depuis 1850, notamment, notre action de salut est en progrès constant.

Les habitudinaires, pratiquants de la routine et du respect humain, nous échappent. Les pratiquants de la conviction et du ferme courage se multiplient. L'irréligion est plus haineuse; la foi est plus agissante.

« Notre action de salut est en progrès constant», «la foi est plus agissante», en d'autres termes, le Christ règne plus que jamais dans les âmes: voilà, en trois lignes, le chapitre que j'attendais. Christiis vivit. Ce témoignage signé par une telle plume est déjà un triomphe. Pourquoi n'a-t-on pas essayé de formuler les preuves sur lesquelles il est appuyé? Bien peu l'eussent fait avec autant d'autorité que l'évêquc d'Orléans, et avec une intelligence plus sympathique des hommes et des idées de notre temps.

Christus vivit. Est-ce bien sûr? En soi cette survivance du Christ dans les âmes est quelque chose de si merveilleux, qu'il faudrait une double évidence pour nous amener à le croire. Mihi vivere Christus est. Ces mots nous étonneraient fort, si un long usage n'en avait peu à peu, pour le plus grand nombre de ceux qui les lisent, atténué la valeur étrange et presque effacé le sens. Qu'on

essaie, en effet, de réaliser le contenu de cette phrase mystérieuse ; puis, que, regardant autour de soi, on se demande combien de chrétiens peuvent la redire sans psittacisme ou sans mensonge. Dans le cercle même, si étroit pourtant, des fidèles pratiquants, le Christ est-il vraiment le centre, le cœur, la passion de toute la vie? Estil une personne qui compte, qui ait sa place à elle, un ami dont on ait besoin de sentir la présence, d'entendre la voix, de serrer la main, un conquérant dont on tache d'agrandir l'empire et dont on se dispute les faveurs? On voudrait avoir le droit de faire le tour des âmes chrétiennes et de les mettre, une à une, en face de la question décisive posée par Jésus : « Vos autem^ quem me esse dicitis? Vous, que pensez-vous de moi; qui suisje pour vous? »

La question est facile à comprendre, et nous ne manquons pas de points de comparaison qui nous aident à en mesurer l'étendue. Nous savons, en effet, jusqu'où peut aller le dévouement de l'homme à l'homme, le don absolu de soi que l'on offre spontanément à quelqu'un, ami, maître ou héros, sans autre attrait que le plaisir môme de se donner tout entier. On se rappelle, par exemple, la fascination exercée par Origène sur ses disciples, et, dans une tout autre sphère, comment, aux premiers jours de la Restauration, les vieux soldats de Napoléon versaient religieusement dans leurs verres les cendres du drapeau proscrit. Il y a mieux encore : il arrive souvent qu'un pareil culte s'adresse à un homme qu'on n'a jamais vu et que,

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vraisemblablement, on ne rencontrera jamais. L'auteur des Rois en exil n'a pas forcé la note en décrivant la passion monarchique des Méraut. Ceux qui n'ont pas été élevés dans cette atmosphère ne soupçonnent pas ce qu'était la personne du comte de Ghambord pour bien des familles, qui n'avaient aucun avantage personnel à attendre de son retour. On vivait littéralement de sa pensée, de ses paroles, de son image, partout présente. On n'admettait pas que le roi pût mourir avant d'avoir régné ; et quand, forcé par l'évidence, on dut cesser de regarder vers cette maison de l'exil dont le nom barbare était devenu familier, beaucoup purent dire, sans ombre d'emphase, que leur propre existence était ruinée pour toujours.

La question est de savoir si, au cours du siècle, le Christ a tenu une pareille place, rencontré de pareilles sympathies et exercé une égale fascination ^ A-t-il élc pour beaucoup ce qu'Origène était pour Grégoire le Thaumaturge, et le comte de Ghambord pour les fidèles du drapeau blanc? On me pardonnera la bizarrerie de ces rapprochements et la forme brutale qu'ils donnent au problème; car, dans un sujet de cette importance, il

1. Je dois noter ici les remarques que la lecture de ces pages a inspirées à un écrivain anglais dont je mets à très haut prix l'inspiration religieuse, très vivante et très généreuse. « Nous ignorons souvent (écrit M. M. Peter dans le Montli de septembre 1900 , les profondeurs de notre propre amour; et ceux que nous aimons ne les soupçonnent pas non plus et c'est une des tragédies de la vie. Il faut que la séparation nous fasse voir clair dans nos cœurs. Notre amour pour le Christ ne serait-il pas soumis à une pareille loi? » — Je crois aussi que l'inconscient est une des clefs du problème : mais, ici plus qu'ailleurs, n'est-il pas douloureux d'avoir à recourir à l'inconscient.

faut à tout prix sortir du vague et nous enfoncer dans le concret. Voici du reste, pour nous couvrir, lexemple d'un homme qui a passé sa vie à lutter contre la tyrannie de l'abstraction. Dans son beau sermon sur l'attente du Christ, Waiting for Christ, Newman définit ainsi le sentiment qui, dans une àme chrétienne, doit tout absorber.

Ceux-là, dit-il, guettent la venue du Christ, qui ont pour lui une dévotion tendre et inquiète, qui se nourrissent de sa pensée, sont suspendus à ses lèvres et vivent dans son sourire. Avides de ses éloges, prompts à deviner ses intentions, jaloux de son honneur, ils le voient en toutes choses, l'attendent dans tous les événements. Parmi les soucis, les intérêts, les occupations de cette vie, la brusque annonce de sa venue prochaine leur apporterait, non une surprise déconcertante, mais une joie profonde... Voulez- vous plus de précision dans le tableau que je vous suggère de ces relations affectueuses ? Eh bien donc, savez-vous le sentiment de celui qui attend un ami, la visite d'un ami qui tarde à venir ? Savez-vous ce que c'est que d'être dans une société importune ou pénible, de désirer que le temps passe vite, que l'heure sonne qui vous délivrera de ces ennuyeux ? Savez-vous ce que c'est que d'être dans l'angoisse en face de quelque chose qui peut-être arrivera ? en suspens sur un événement important : tout ce qui vous le rappelle vous met en fièvre, et c'est la première pensée que vous ayez en vous levant le matin ? Ou encore, savez-vous ce que c'est que d'avoir des amis dans un pays éloigné, d'attendre de leurs nouvelles, de vous demander chaque jour ce qu'ils deviennent, s'ils vont bien ? Ou, d'un autre côté, savez-vous ce que c'est que d'être vous-même seul

dans un pays étranger ? Personne pour parler avec vous, pour sympathiser avec vous ; le mal de la maison vous prend, Tabsence de lettres vous accable, et vous vous demandez avec tristesse si vous retournerez jamais au pays. Ou, enfin, savez-vous ce que c'est que de vivre d'affection, de tendresse pour un ami qui est près de vous ? Vos yeux devinent les siens, vous lisez son âme, le moindre changement dans son attitude a un sens pour vous, vous prévenez ses besoins, sa tristesse vous rend triste, et toutes ses émotions ont en vous un écho troublant ; vous êtes inquiet tant que vous ne pouvez le comprendre, heureux et repose dès que vous avez éclairci le mystère.

Cet état d'âme, quand Notre-Seigneur en est l'objet, est, à première vue, invraisemblable aux yeux du monde et au-dessus des forces de la nature. Et cependant il se trouve réalisé si ordinairement dans l'Eglise de tous les âges, qu'il est devenu un signe de l'invisible présence de Dieu et une sorte de critérium de la divinité de notre religion ^.

Voilà, dans le détail, dans la réalité simple et humaine, ce que doit être la vie intime de l'Eglise ; et l'enquête que je regrette de n'avoir pas trouvée dans le Livre d'un siècle aurait prouvé, j'espère, que notre temps n'a été dépassé par aucun autre dans cet attachement simple et fort à la personne de Jésus.

Pourquoi ne pas reconnaître qu'au premier abord l'issue d'une pareille enquête parait au moins douteuse? Le Christ est bien loin de ce qui attire et retient la foule, et même ses fidèles officiels ne

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