‹ L'Inquiétude religieuse (volume 2)Chapitre 32 sur 39 · Newman, Sermons preached on varions occasions · texte numérisé non relu

Newman, Sermons preached on varions occasions

semblent pas le mêler, d'une façon bien intime, à leur vie de tous les jours. Des livres entiers sont écrits par des chrétiens, et parfois sur des questions religieuses, sans que son nom soit prononcé ; et loin d'être un livre populaire, l'Evangile est moins familier à la plupart que plusieurs ouvrages de dévotion. L'idée qu'a de Notre-Seigneur le plus grand nombre est bien vague et irréelle, et rien dans le pâle souvenir que nous gardons de lui ne rappelle l'empreinte ineffaçable, vive et brûlante, dont certaines personnes ont marqué notre cœur ou notre esprit. Qu'on relise lentement et, si l'on peut, en se refusant à l'enthousiasme, la page merveilleuse où Lacordaire salue la tombe de Jésus gardée par l'amour. Est-ce que tout cela n'est pas trop beau pour être vrai? est-ce qu'on peut le méditer sans malaise au milieu de l'immense foule indifférente ; le déclamer sans ironie dans une église, en avertissant les fidèles que l'orateur a voulu parler pour eux et traduire leurs propres sentiments? Sans être pessimiste, un observateur superficiel n'aurait pas de peine à donner à ces difficultés une forme plus saisissante encore et plus douloureuse. Mais le royaume du Christ n'est pas à la surface des âmes, et quand l'historien du sentiment religieux au xix^ siècle aura expliqué cette apparence d'insouciance et d'oubli, quand il se sera longtemps penché pour entendre le secret des cœurs, il arrivera sans doute lui aussi à constater, avec le curé d'Ars, que personne au monde n'est aimé, même de nos jours, comme Jésus-Christ.

Dans un article paru il y a quelques années, Edouard Gaird protestait contre l'illusion de ceux qui, sous prétexte de retrouver le Christ historique, pensent devoir et pouvoir faire abstraction de la tradition des siècles et s'isoler des habitudes d'esprit de leur temps ^ Sans doute, rien n'est séduisant comme le rêve de retrouver l'âme d'un pêcheur de Galilée, de s'affranchir des exigences et des lassitudes de la spéculation, et de « se baigner dans la fraîche lumière du matin de la foi ». Mais, que nous le voulions ou non, nous apporterons fatalement à ce travail le souvenir des difficultés et des idées que nous devons à notre évolution personnelle, au patrimoine légué par les docteurs du passé et aux influences de l'air ambiant. La figure du Christ n'est pas figée dans une attitude hiératique comme les saints des iconostases. Chaque siècle, tirant du trésor ancien de nouvelles richesses, aborde Jésus avec des préoccupations nouvelles et lui confie des besoins ou des doutes que les âges précédents n'ont pas soupçonnés. Ainsi, bien qu'immuable en soi et parfaite dès sa première apparition sur la scène du monde-, la divine image reçoit chaque jour plus

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