New Wo7-ld, mars
2. Caird insinue trop nettement qu'en ce faisant, nous enrichissons à proprement parler le Christ, que nous complétons et dépassons sa pensée. Sans rien concéder à cette doctrine, peu compatible avec la divinité de Jésus, nous pouvons, je crois, retenir ce qu'il y a d'essentiel et de fécond dans la théorie du savant professeur.
32i l'inquiétude RELIfrlEUSE
de lumière. Saint Bernard a contemplé en elle plus de beautés que saint Augustin, et le grand manichéen converti lisait sans doute dans l'Evangile de Madeleine des profondeurs que la bonne Priscilla ne songeait guère à y découvrir. Ainsi le naïf dominicain qui peignait aux pieds de Jésus les moines ses frères, était plus près de la vérité que le voyageur contemporain qui, pour représenter l'Evangile, est allé photographier l'immobile Orient. Notre Christ est vivant. L'idée que nous nous faisons de lui se développe et s'achève sans cesse, et c'est le plus beau résultat du long travail des siècles que de nous permettre, sinon de l'aimer davantage, du moins de l'approcher et de le connaître de plus près.
Il y aurait donc intérêt à savoir quelle idée le XIX* siècle s'est faite du Christ, et à suivre, étape par étape, son influence grandissante. Comme ligue de partage de travail, on pourrait prendre, en France, les années de Louis-Philippe, où Lacordaire eut la hardiesse de prononcer pour la première fois, dans la cathédrale de Paris, le nom de Jésus. On sent, en relisant cette page, que le grand orateur a volontairement retardé cette explosion de sa foi. Quelques années plus tôt, elle eût été mal comprise et hors de saison. C'est que la France avait désappris depuis longtemps le nom de Jésus, et les catholiques eux-mêmes avaient reçu quelque chose du triste héritage des déistes, comme on le démontrerait sans peine en parcourant la littérature religieuse, la vie et les lettres des plus saints personnages de ce temps-là.
Il faut venir à nos dernières années pour mesurer le chemin parcouru, dans l'imagination et l'intelligence, par l'idée du Christ. Amis ou ennemis, personne ne se tait sur son compte. 11 est partout, à l'église et à laSorbonne, au théâtre et dans les salons. On peut ne pas croire en sa divinité, il n'est plus permis d'ignorer sa personne ni de se désintéresser des problèmes que son nom résume ; et, dans une petite salle du Luxembourg on suspendait récemment un tableau devant lequel les esprits sincères se recueillent, se demandant si ce Christ, aux habits d'ouvrier, n'a pas le mot de l'énigme que le xix^ siècle lègue en tremblant à son successeur.
Ce progrès serait, après tout, peu de chose, si, dans le monde des âmes religieuses, l'amour personnel du Christ n'avait pas grandi. Drames et tableaux ne valent pas à ses yeux la confession ardente d'un cœur qui se donne à lui. Malheureusement les matériaux de cette étude passionnante sont loin d'être réunis encore, l'histoire psychologique de la dévotion au Christ n'est pas même commencée, et nous sommes réduits à des constatations incomplètes et à d'insuffisantes conjectures.
Un fait domine tous les autres et est d'une souveraine importance, soit en lui-même, soit à cause des conséquences qu'il entraîne. Jamais la per-
sonne du Christ n'a été plus étudiée, d'une manière plus directe, plus concrète, plus exacte, avec plus de curiosité et de passion. Le D' Fairbairn, un des hommes les plus éminents de l'Angleterre religieuse contemporaine, le montre fort bien dans son grand ouvrage ; le Christ et la Théologie moderne. A ses yeux, chaque époque a également honoré le Christ, et aucune ne peut revendiquer pour elle-même une sorte de primauté d'amour. Mais notre siècle dépasse tous les autres « dans la plénitude, l'objectivité, l'exactitude minutieuse de sa connaissance historique du Christ». Pour nous en convaincre, il compare à ce qu'elle était il y a cinquante ans, ce qu'est aujoud'hui la bibliotïïèque d'un théologien.
(Autrefois), combien était petit le nombre de livres qui traitaient Jésus comme une personne historique ! Sans doute il y avait sur lui une abondante littérature : harmonies des Evangiles, signées de grands noms comme Gerson, Jansen, Chemnitz et Lightfoot, ou Bengel, ou Greswell, toutes pleines de prouesses d'exégèse ; défenses des miracles et surtout de la résurrection contre les déistes et négateurs de tout genre ; traitements poétiques de l'histoire sacrée ; œuvres d'édification ou de dévotion, nous appelant avecKempis ou J. Taylor à l'imitation du « Grand Modèle », ou avec Bishop Hall à la « contemplation » de Jésus. Mais c'est à peine si on eût trouvé un livre essayant de concevoir et de représenter le Christ historique... Preniezvous l'histoire de l'Eglise de Milner, elle commençait aux apôtres; Mosheim ne consacrait à Jésus qu'un chapitre insignifiant, et Waddington ne remontait pas au-delà de soixante ans après Jésus-Christ.
CHRISTU8 VIVIT 327
Etrange spectacle et qui donne à réfléchir. Tant de spéculation autour du Christ, si peu d'ardente recherche pour retrouver son âme vivante; une telle connaissance des symboles, des liturgies, et une science si rudimentaire de ce que renferment les documents originaux sur l'histoire réelle de Jésus. Chose plus remarquable encore, les hommes qui cherchaient avec le plus d'ardeur à promouvoir une renaissance religieuse \ ne songeaient pas à remonter plus haut que l'Eglise des Pères. Dans aucun de leurs nombreux tracts, l'idée n'est suggérée que c'est au Christ qu'il faut aller demander la pensée constitutive de sa propre Eglise. C'étaient de vrais fils de leur temps, et, pour ce temps, le sens historique, appliqué aux recherches religieuses, n'était pas encore éveillé.
Si maintenant nous regardons la bibliothèque d'un théologien d'aujourd'hui, quelle différence!
Dogmatiques et livres d'apologétique en ont presque disparu ^. A leur place, des livres sur n'importe quelle question de critique textuelle, littéraire, historique du Nouveau Testament. Presque plus à' Harmonies et, à leur place, des discussions sur les sources, les relations de dépendance, la suite, l'objet, la date des Evangiles. Une profusion de Vies du Christ par des écrivains de toute école, de toute Eglise. A côté, les histoires du Nouveau Testament, dans les plus minutieux détails comme dans les grandes lignes, servent à placer la figure centrale dans une juste lumière. Des monographies sur les docteurs juifs et païens, les traditions