Sermon pour TEpiphanie : Sur la vérité
2. Je montrerai, dans la seconde partie de ce travail, comment cette absence de raisonnement n'est qu'apparente. Evidemment la décision presque instantanée des Mages est aussi raisonnable que la conversion de M"" Swefciiine cl de Newinan, conversion résolue après des années de lecture et de réllexion. La doctrine commune des théologiens veut qu'il n'y ait pas d'acte de foi surnaturel, sans motifs certains de crédildlité. Toute la difîérence est dans la manière dont la raison atteint ces motifs de crédibilité.
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mière, n'est-ce pas faire intervenir, dans une recherche intellectuelle, un élément d'un autre ordre, et, tranchons le mot, quelque chose d'irrationnel.
Encore une fois, il ne s'agit pas ici d'un texte isolé. La pensée de Massillon est l'application d'un lieu commun familier à nos apologistes et à nos orateurs. Saint Grégoire le Grand, parlant des disciples d'Emmaus, montre comment après la plus belle leçon d'Ecriture sainte, ils sont restés dans les ténèbres : pour les éclairer, il a fallu la fraction du pain. Deum qiiem in scripturge sacrœ expositione non cognoverant, in panis fractione cognosciint. Il semble pourtant qu'cà moins de tout confondre, c'est la leçon qui instruit : Non. Audiendo ergo prsecepta Dei illuminati non siint, faciendo illuminati siint. Quiconque veut donc comprendre ce qu'il a entendu, doit se hâter de mettre la leçon en pratique et la lumière suivra les actes de la bonne volonté. Quisquis ergo vult midita intelligere festinet ea qux jam aitdire potuit, opère implere^.
On ferait un volume en réunissant des textes semblables. Si, maintenant, laissant les docteurs, on voulait étudier, dans l'histoire, la psychologie de la conversion, on n'aurait aucune peine à reconnaître le peu de place apparente que la grâce laisse — pour l'ordinaire — au raisonnement. On
1. Saint Grégoire, Hom. 23 in Evang. — Brev. rom., Ilom. pour fe luucli de Pâques. Il va sans dire que, dans les textes que j ai cités, on suppose l'ordre surnaturel et par conséquent, la présence et l'action de la grâce. Cette remarque ne gène aucunement notre démonstration.
pourra expliquer cela d'une autre manière, mais le spectacle du brusque et incompréhensible travail de la grâce, l'histoire de tant de conversions presque foudroyantes, donnent, toujours à la première apparence, raison à M. Brunetière et à Pascal.
Oii allons-nous, cependant ? Pour avoir cherché à mettre notre auteur en compagnie orthodoxe, n'avons-nous pas nous-mêmes dévié du droit chemin? « Instinct », « sentiment », « cœur », ces mots vagues ne nous conduisent-ils pas aux abîmes? A quelle distance sommes-nous du traditionalisme, si tant est que nous n'ayons pas encore passé la frontière?
Le texte du concile du Vatican est formel : Fidei assensus nequaquam est motus animi cœcus. N'est-ce pas plus clair et plus fort que l'interprétation douteuse d'une phrase obscure de l'Evangile et qu'une belle période de Massillon?
Oui, ce texte est clair, mais rien ne prouve que nous l'ayons jusqu'ici perdu de vue. Aussi bien n'ai-je encore rien affirmé. Je me suis contenté d'indiquer un rapprochement entre les théories de M. Brunetière et certaines idées qu'aucun catholique n'a le droit de condamner. Sans identifier des doctrines communes dans l'Eglise et celles d'un penseur indépendant, on ne saurait refuser de remarquer entre elles quelques ressemblances. C'en est assez pour excuser notre tentative conciliante et nous mettre en garde contre un jugement précipité.
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Avançons maintenant. Le texte du concile nous éclaire. Reprenons lentement l'analyse de tous ces mots vagues qui embrouillent le débat. Que veuton dire quand on parle d'un Dieu « sensible au cœur », ou quand on soutient la part nécessaire de l'intelligence dans la recherche de la vérité? Y a-t-il vraiment la contradiction que l'on croit entre ce « cœur » et cette « raison » et la solution du problème ne serait-elle pas de montrer que, le « cœur », le ". sentiment », i'« instinct », au sens où M. Brunetière les prend après tant d'autres, loin d'être des facultés aveugles, ne sont, en réalité, qu'une des formes multiples de la raison.
« V irrationnel ». Il y a, en effet, deux manières d'entendre ce mot. On appelle irrationnel tout acte provenantd'une faculté autre que la raison. C'est le premier sens qui vient à l'esprit. Je ne crois pas cependant que M. Brunetière ait employé ce mot dans cette signification rigoureuse. En tout cas, môme en le comprenant ainsi, rien ne serait plus facile que de l'expliquer et de le justifier dans une certaine mesure. Nous devons, en effet, reconnaître si nous analysons exactement les procédés de connaissance, la présence d'un élément irrationnel, je veux dire la volonté. On trouverait déjà là un solide moyen de défense et la réponse à plusieurs graves objections.
On s'attend peut-être à me voir prendre ceche-
HO l'inquiétude religieuse
min. Nesuis-je pas certain d'y rencontrer, dès les premiers pas, la conduite du plus sûr et du plus aimable des guides. Voici longtemps , en eflet, que M. Ollé-Laprune approfondit, éclaire, précise cotte délicate question. N'en a-t-il pas fait le centre de sa philosophie et n'est-ce pas la plus originale et la plus féconde de ses doctrines ? Après avoir presque épuisé le sujet dans le livre de la Certitude morale, il l'a repris avec plus d'exactitude encore et de profondeur dans deux chapitres de La Philosophie et le Temps prése?it : Des conditions morales du savoir en philosophie. — Du rôle de la foi morale en phitoso'phie . Qu'on veuille bien comparer aux articles de M. Brunetière ces deux chapitres définitifs, on sera frappé des nombreuses ressemblances qui existent entre les deux penseurs. Je sais bien qu'ils diffèrent du tout au tout dans leur allure : autant M. Ollé-Laprune apporte de prudence et de scrupules à délimiter les moindres nuances et à fuir la plus lointaine apparence de faiblesse pour une erreur condamnée par l'Eglise, autant M. Brunetière semble faire effort à donner uneexpressionaventureuse et paradoxale à sa pensée. Mais cela ne touche pas le fond des idées, et malgré bien des divergences, les deux systèmes reposent sur un môme fondement.
Je pourrais le montrer sans peine et faire évanouir par là quelques-unes des plus sérieuses difficultés qu'on nous oppose, mais il est préférable de prendre une voie plus directe qui coupe court à toutes les objections.
Le moi ((irrationnel ^) n'est pas toujours pris
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dans le sens rigoureux, n'est pas nécessairement limité aux facultés différentes de la raison. Il peut se dire encore de certains actes de l'esprit qui, tout en restant intellectuels, semblent, je ne sais encore par quelle infirmité, ne pas mériter pleinement d'être appelés rationnels. Nous allons nous expliquer sur ces actes, nous verrons en suite, si en donnant ainsi un sens plus large à ce mot qui fait tout le débat, nous trahissons la pensée de notre auteur. Bien entendu, l'analyse que nous entreprenons ne nous est pas personnelle. Nous avons avec nous le plus pénétrant des psychologues et un très rigide théologien, le cardinal Newman et le docteur Ward. M. Brunetière ne peut pas trouver mauvais que je cherche à lui donner de pareils garants.
« C'est une de mes pensées favorites, dit Joseph de Maistre, dans la première des Soirées, que l'homme droit est assez communément averti par un senliment intérieur de la fausseté ou de la vérité de certaines propositions, avant tout examen, souvent même sans avoir l'ait les études nécessaires pour être en éta+ de les examiner avec une parfaite connaissance de cause. »
Pour ne pas embarrasser notre marche, laissons le mot de sentiment qui pourrait arrêter quelques esprits, et étudions le phénomène en lui-même, sans nous inquiéter encore de lui donner un nom.
Jf; plaindrais beaucoup celui qui n'aurait jamais fait sur soi Texpérience d'un semblable phénomène. Il faudrait être bien entêté de la chimère cartésienne pour ne pas se rendre compte que tout le monde ii chaque instant raisonne ainsi. Laissons leur illusion aux philosophes qui se flattent d'apporter la plus exacte précision dans la conduite de chacune de leurs pensées, de n'avancer que pas à pas et d'examiner soigneusement, avant de se fier à elles, les assises de tous les ponts. Nous autres, hommes, pourquoi hésitera reconnaître que nous n'allons pas à la vérité par une route si régulière et si éclairée? Hélas! nous savons bien, depuis Aristote, quelle route nous devrions prendre; mais que savons-nous de celle, très mystérieuse, par où nous passons? Qui dira par quel travail souterrain se préparent lentement dans nos intelligences, les idées qui, demain, à l'improviste, jailliront devant nous en pleine splendeur? Qui metlra au jour les invisibles fondations, élevées par vingt ou trente ans d'expériences et sur lesquelles reposent nos plus chères croyances et nos plus solides convictions?
Nul, mieux que Newman, n'a essayé de décrire ce mystérieux travail qui se fait dans notre esprit.
« Un seul fait, dit-il, peut suffire à bâtir une théorie ; un seul principe peut créer et soutenir un système ; un petit signe conduire à une découverte. L'esprit court çà et là, s'échappe au dehors, marche en avant avec une rapidité qui a passé en proverbe, une subtilité et une flexibilité quidécon-
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certe l'analyse... Il passe de conclusion à conclusion ; et il ne sait comment il fait ce chemin ; tantôt une simple indication, tantôt une probabilité le guide; là il fait fonds sur une série d'idées, ici il se retranche derrière une loi reçue ou bien il se confie à quelque impression populaire, à quelque instinct intérieur, à quelque obscur souvenir; il s'avance ainsi semblable à un homme qui grimpe sur un rocher escarpé, qui, l'œil vif, la main leste, le pied ferme, monte sans savoir luimême comment^ par son talent à lui et ses 'moyens personnels plutôt qu'à l'aide d'une règle, ne laissant derrière lui aucune trace et ne ]30uvant servir de maître à personne^. »
Essayons quelques exemples, et, pour bien montrer qu'il ne s'agit pas ici seulement de la manière dont raisonnent les ignorants, commençons par l'analyse de jugements littéraires. Personne, j'espère, ne se refuse à admettre une certaine ressemblance, et comme une fraternité d'âme entre Virgile et Racine. Ce lieu commun n'ayant pas encore été revisé chacun perçoit ou croit percevoir cette ressemblance, et je me demande ce qu'on pourrait imaginer pour nous en faire douter. Or ce jugement est bien un acte d'intelligence ; mais que nous serions gênés si on nous priait d'en formuler les raisons. Qui aurait pu, mieux que Sainte- Beuve, se promettre de réussir dans cet eJGFort? Lui pourtant, qui sait rendre sensibles les plus imperceptibles nuances, après avoir vainement tenté de
1. University sermons, xn° conférence. — Je cite, en la corrigeant un peu, la traduction de M. Deferrière. Sagnier, ISoO.
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définir la poésie virgilienne, d'impatience laisse tomber sa plume et se déclare vaincu.
« Je veux parler, écrit-il, de l'unité de ton et de couleur, de l'harmonie et de la convenance des parties entre elles, de la proportion, de ce goût soutenu qui est ici un des signes du génie, parce qu'il tient au fond comme à la fleur de l'àme et qu'on me laissera appeler une suprême délicatesse. Je multiplie tous ces noms pour rendre ce que je sens^ ce que les autres sentent comme moi, ce qui n'a son entière définition que dans le sentiment luimême^. »
Il le sent et pour un peu, comme Fénelon, après une ou deux citations du poète, il crierait : « Malheur à ceux qui ne sentent point le charme de ces vers ! »
Remarquez comme ce mot de sentiment^ de sentir^ vient spontanément sous leur plume. Il est trop clair que ce sentiment est un acte de raison, mais combien différent de la nette conclusion d'un syllogisme. A = B, B = G ; direz-vous jamais que vous sentez l'égalité entre A et G, et pourtant, quelle que soit la certitude de ce jugement mathématique, ne suis-je pas aussi certain de la ressemblance entre Virgile et Racine, quoique très impuissant à vous en convaincre si vous ne la sentez comme moi?
Les professeurs savent dans quel embarras ils se trouvent quand on leur demande compte de leurs corrections. Souvent l'élève a rougi lui-
1. Celle traduction assez exacte ue peut pourtant pas donner uiie idée du livre lui-même.
même en relisant telle maladresse do style ou telle faute de goût; mais trop souvent aussi, il n'a pas saisi la maladresse, deviné la faute de goût. Que faire? Bien malin qui pourrait toujours leur tout expliquer. Je ne voudrais pas l'essayer. On répète le mot malvenu, on l'accentue de manière à mettre en saillie l'élément comique ou vulgaire qu'il renferme, on le propose au sens général de la classe qui, mis en garde par le professeur, va d'instinct aux idées justes; enfin, si l'enfant ne voit pas, qu'il nous croie sur parole et attende l'heure où il sentira comme nous.
Du moins, c'est ainsi, j'imagine, que Molière eût corrigé les devoirs. On sait les vigoureux coups de crayon qui déchirent le sonnet d'Oronte :
Qu'est-ce que, nous berce un temps notre ennui? Et que, rien ne marche après lui^ Que... et que etc.
Cette critique paraît aujourd'hui insuffisante à quelques-uns. On nous demande de montrer aux enfants le/?/i du fin^ de leur rendre raison de tout. L'honorable M. Gazier, par exemple, dans un petit traité à' Explication française, détaille et explique par le menu les fadaises du sonnet de Cotin. Utile exercice, si l'on veut, mais seulement entre les mains d'un professeur qui ait le bon goût de ne pas tout vouloir mettre en formule. M. Gazier nous dira-t-il pourquoi la chute du sonnet d'Oronte n'est pas aussi jolie que celle de vingt autres sonnets très applautlis ? EL quand même —
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ce qu'à Dieu ne plaise — cette exacte analyse serait toujours possible, n'est-il pas clair qu'elle suit elle-même un premier jugement de sympathie ou de répugnance. Vous avez jugé d'abord que le sonnet était pitoyable ; alors seulement, en le soumettant à l'analyse, vous avez essayé. de raisonner votre jugement^ et d'en prouver la justesse ; le second travail nous montrera la subtilité de votre esprit, mais n'ajoutera rien à votre première et sûre impression, et je me demande si votre analyse convaincra personne, hormis ceux qui déjà pensaient comme vous.
On admet donc que le jugement littéraire, — tout en étant — et que serait-il? — un acte d'intelligence, est cependant, en apparence aussi voisin que possible du sentiment et de l'instinct. Môme démonstration s'appliquerait à nos jugements moraux.
Tout le but du présent travail est d'attirer l'attention sur l'existence et la valeur d'une certaine logique naturelle qu'on essaierait en vain d'astreindre ou de réduire aux règles d'Aristote. Dans le domaine de la conscience, cette logique devient une casuistique naturelle assez semblable dans ses procédés au sens littéraire que nous venons d'étudier. C'est toujours la même apparente spontanéité dans les décisions, la même impuissance à formuler ses raisons, la même conviction tranquille qu'on a trouvé la vérité.
Le langage ordinaire nous fournit ici encore un argument. N'opposc-t-il pas en efîet à la science morale du théologien ce qui! appelle la
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sens moral? Sans études proprement dites, la conscience de riionnête homme acquiert peu à peu une extrême sûreté et délicatesse. Incapable de dire pourquoi ceci est bien et cela est mal, tel brave homme en face d'un cas difficile, décide sans trop hésiter oij est le bien et où est le mal, et souvent le théologien lui donnera raison. Après cette première solution, mettez-le en face d'un cas presque identique, et qui exige pourtant une réponse différente. Notre honnête homme verra d'abord qu'en dépit de cette ressemblance il lui faut répondre autrement. Il avouera son embarras, l'impossibilité pour lui de marquer une diiïérence trop subtile; mais, quand même, il sentna bien qu'il a raison.
Il sentira! Qu'on nous pardonne de revenir sans cesse à ce même mot. Encore une fois ce sentiment est un acte de raison, mais un acte très distinct du raisonnement proprement dit.
Voici, du reste, une métaphore plus forte sous la plume d'un très sur théologien. « Ils volent vers la vérité morale, — écrit le docteur Ward en remarquant la délicatesse du sens moral chez les ignorants, — ils volent vers la vérité morale comme sur des ailes d'aigle. Souvent, dans des circonstances difficiles, ils discernent avec la précision de Vinstinct le sentier du devoir, et on trouve chez eux une facilité extraordinaire à choisir juste, parmi le conflit de doctrines contradictoires ^ »